change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa,
n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être
comme elle a été ce soir.»
Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux
firent voir à Jules que son père pensait comme lui.
«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son
fils.
Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de
ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait
témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle
d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari
à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après
quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
pensive dans sa chambre.
«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et
je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me
parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!...
Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de
Jules; je ne puis m'en aller avant.»
Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de
laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever
Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse.
Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
entrèrent chez Anfry.
«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
pas venir chez nous.»
Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
jardin.
LE COMTE
Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?
ANFRY
Il y a longtemps, monsieur le comte.
LE COMTE
Où est-il allé?
ANFRY
A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été
chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude,
vous savez.
LE COMTE
Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
force et de consolations.»
Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près
de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et
aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et
paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais
Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à
mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai;
je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares
intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve
d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces
maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne
Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le
coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela
vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.»
Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il
fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de
Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même
temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri
de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande
satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.
HÉLÈNE
Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?
BLAISE
Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on
avoir peur de ceux qu'on aime tant?
--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en
lui serrant les mains.
--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout
haut?
LE COMTE
Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.
BLAISE
Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne
chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je
les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...
JULES
Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?
BLAISE
Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce,
je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution;
aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a
suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas?
Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène.
--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est
bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très
souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne
m'échappent en route.
JULES
Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant
de Blaise.
LE COMTE
Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois
heures.
BLAISE
C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain.
LE COMTE
Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon
ami.»
XVII
LA CORRESPONDANCE
«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à
Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.
Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la
décacheter, tout surpris d'en recevoir une.
«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature.
--Ah! voyons donc! Que te dit-il?»
Blaise lut tout haut:
«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés
que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et
je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si
lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai
neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il
est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de
chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle,
comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues
blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité;
avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit
chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse
assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont
tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à
toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde
me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et
quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi
ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi,
s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même
était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du
mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je
pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.
«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»
«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me
demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien
embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a
une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il
le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
changer la couleur des souris.
ANFRY
C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que,
lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les
maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs.
BLAISE
C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
animaux.
ANFRY
Vas-tu répondre à M. Jacques?
BLAISE
Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le
comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.
ANFRY
Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés.
BLAISE
Je n'y manquerai point, papa.»
Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques
la réponse suivante:
«Mon cher Monsieur Jacques,
«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable
lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis
consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous
fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à
Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage
dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin
que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres;
priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre
papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon
comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son
fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène.
M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois
semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et
Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui
vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très
heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs
respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien
que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre
de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
plus dévouée.
«Votre humble et obéissant serviteur,
«BLAISE ANFRY.»
A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
domestique entra chez Anfry.
«Mme la comtesse demande Blaise.
--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné.
--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise,
m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.»
--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon
Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille.
--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il
pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux
de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins
que je pourrai.»
Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus
vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui
l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un
air froid et hautain:
«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit
de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois
que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une
promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux.
Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à
faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je
t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui
pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié
de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente
qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu?
--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me
faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte
de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à
l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu,
j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe
en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et
de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés
de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené
tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de
m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma
première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.»
En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à
conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres.
Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter,
Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un
pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle
reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa
visite.
Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à
l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les
larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir.
«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au
château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant.
Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
donnant un libre cours à ses sanglots.
«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle
sans crainte.
--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit
Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je
vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné.
--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?
--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et
j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
m'affliger.
--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce
noble et généreux enfant!»
Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
Blaise de ses deux mains.
«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de
désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable.
--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la
permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais
que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation?
Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission
l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me
croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne
corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur
le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à
plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous
n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la
comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour
moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à
une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant
qu'en résistant.
--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder,
c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à
toi-même, tu souffriras.
--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me
donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
Hélène, toujours si bonne pour moi.
--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
pourrais t'aimer davantage.»
Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du
comte.
«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te
feront mourir de peine!
--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y
a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
réflexion, on se résigne...
ANFRY
Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise?
BLAISE
Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le
bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien!
ANFRY
Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
BLAISE
Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
fait une petite visite au bon Dieu dans son église.»
Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en
atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses
de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait
assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui
cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à
plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les
chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge.
XVIII
LA COMTESSE DE TRÉNILLY
La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et
troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé
ses paroles.
«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une
certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée...
Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue,
presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau
et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
de portier... C'est absurde!...»
La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin
à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à
agir en conséquence.
«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à
voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le
chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il
accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose,
dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»
Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise.
Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de
son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et
désolé.
Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis.
Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en
lui demandant la cause de sa tristesse.
«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte
en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de
vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis
d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit
cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi,
ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le
faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui
offririez.
--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux
pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir.
Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même
rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou
le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à
lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait
l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
LE COMTE
Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres
sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous
avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je
défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a
tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait
encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.