l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
voir leur cher Blaise.
--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
enfants.
JULES
Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
nouveau, de bon?
LE COMTE
Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.
HÉLÈNE
Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
elle trop tôt.
LE COMTE, _riant_
Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis d'y aller vite,
vite; c'est que...
JULES
C'est que quoi, papa?
--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte
en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
redoublement de tendresse.
Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le
retour de la comtesse.
«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air
radieux de papa.
JULES
N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé.
HÉLÈNE
C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux!
JULES
Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle
écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le
déteste.»
Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur
grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité.
«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue,
votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...»
A cette épithète de _pauvre_ Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec
anxiété.
LA COMTESSE, _continuant_
J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
à aller le voir...
--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec
transport.
--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par
Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
intimité avec lui.
--Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant
à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise!
--Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà.
Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je
n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
cher malade.»
Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant:
«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.»
Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion
nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules,
Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui
dit:
«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!
LE COMTE
Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta
lettre, t'envoie elle-même ses enfants.
BLAISE
Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
Dieu, je vous remercie!»
Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans
le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte
et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son
pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour
emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par
l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise
de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant,
de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son
réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé
presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans
réserve à la joie qui inondait son coeur.
Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la
lettre suivante, en demandant la réponse:
«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que
j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion
que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les
excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et
pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche
vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée
d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je
t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as
donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à
mon mari, à mes enfants et à toi-même.
«Comtesse DE TRÉNILLY.»
Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup
coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature,
demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante:
«Madame la comtesse,
«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée
sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à
Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me
voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et
m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
votre bonté, Madame la comtesse.
«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de
votre très humble et obéissant serviteur,
«BLAISE ANFRY.»
Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la
comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à
deviner.
JULES
Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?
--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
qu'il me demande d'attendre son rétablissement.
HÉLÈNE
Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
procurer?
LA COMTESSE
La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je
lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai
fait subir.
LE COMTE
Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.
«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne!
JULES
Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»
La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à
son mari.
«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que
la reconnaissance doive venir de lui.
--Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux
enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein
de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!
--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte
d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
veut pas.»
Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée,
et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent
pas à arriver.
«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air
joyeux en entrant.
Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs
reprises.
«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et
outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.
--Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je
vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit
d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes
bonne! vous m'avez rendu si heureux!
LA COMTESSE
Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux
s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien.
--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.
--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à
oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie.
--Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
souriant.
--Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de
Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour
maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un
regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.
--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé
avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
savez que le général passe avant les officiers.
HÉLÈNE, _riant_
Et où sont les soldats?
BLAISE
C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements.
LE COMTE
Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
croix.
BLAISE
Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses
douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?»
Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne
voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur,
de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à
elle, l'embrassa et lui dit:
«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant.
Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour?
JULES
Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
habits que papa a promis à Blaise.
LE COMTE
Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens
aussi, Jules.
JULES
Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?
BLAISE
Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote
en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
solides et une cravate blanche.
JULES
Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?
BLAISE
Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.
HÉLÈNE
Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première
communion?
BLAISE
Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est
béni par le pape, m'a-t-il dit.
HÉLÈNE
Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
C'est un si beau et si bon livre!
LA COMTESSE
Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu
puiseras dans ma caisse.
LE COMTE
Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera
passer le temps dans les longues soirées d'hiver.
BLAISE
Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais.
J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en
a guère qui soient à ma portée.
LE COMTE
Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile.
BLAISE
Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs.
LE COMTE
Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je
suis content d'avoir si bien trouvé.»
Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise;
ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et
Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène
lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec
reconnaissance.
Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement
avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit
tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied,
il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec
plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant
de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de
s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut
faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui
ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la
guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion,
et la suivre jusqu'à la fin.
Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre
de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un
crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières
qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte
et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister.
La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été
apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à
recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur.
XXI
LE GRAND JOUR
Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient
en branle depuis le matin; le village lui-même semblait être une
fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues;
on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout;
d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour
le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était
calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient
aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de
Blaise; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se
tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
heures précises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit:
«Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction; je vous
la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous
voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur le comte, bénissez
le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus
respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
Dieu pour votre bonheur éternel.
--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon
Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te
la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton
bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais
ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le
Seigneur, qui est notre père à tous.»
Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu.
«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Blaise un beau
_Paroissien_, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec
un fermoir en or.
--Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
petite _Journée du chrétien_ à moitié usée.
--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.
--Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise rouge et les yeux
brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
vôtres.
--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
recevez une dernière bénédiction.»
Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux;
puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un
baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée
tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
pour l'église.
Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène
étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
après avoir mené Jules et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous
les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son
lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules
et Blaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit
garçons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits
sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
la première communion; ensuite vint la première partie de la messe,
puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de
ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière
partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
Blaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment
de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:
«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»
Blaise répondit avec simplicité et douceur:
«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»
Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur
l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur.
Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les coeurs.
Il y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après
la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène
quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.
«Le comte communie, disait-on tout bas.
--La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.
--Comme ils ont l'air ému!
--Le comte est tout changé, dit-on.
--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
changés.
--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
amendés.
--C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière
Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
ils sont bien contents.
--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»
Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près vide, il y
resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
songeaient pas au temps qui s'écoulait.
Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une
dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la
dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il
s'arrêta pour les contempler.
«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière
à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
bon Dieu.»
Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui
se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premières paroles de
félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et,
voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:
«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du
curé, sont le trop-plein d'un coeur inondé de joie et de bonheur.
C'est à Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure
que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.
LE CURÉ
Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de
ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a la
sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.
LE COMTE
C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise
et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son
accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression
chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa
conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.»
Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un
peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient silencieux, mais leurs
visages rayonnaient de bonheur.
Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
contemplaient avec tendresse.
«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, dit la comtesse en
essuyant ses yeux encore humides.
--Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener; ma chère
Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
avions tous les éléments du bonheur, et nous ne savions pas en user;
nos coeurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement.
LA COMTESSE, _avec gaieté_
Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas
revenir le sommeil.
LE COMTE
Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à l'avenir tout au
bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»
En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
un va-et-vient des domestiques du château. Blaise en fut touché.
«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour
ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs.»
Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la
vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossière, des
assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises
de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
la table des plats qu'ils apportaient du château.
BLAISE
Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?
LE COMTE, _souriant_
Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher
enfant; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première
communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et
nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Blaise.
--Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant
toute leur gravité et en sautant autour de la table.
--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
vous embrasse de toutes mes forces.»
Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
comte était heureux du succès de son invention.
«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.