--Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de

M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de

billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les

siennes.

--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un

vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite

qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que

je serais malheureux et méprisable.

--Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as

oublié tes friponneries de l'année dernière.

--Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et

dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal.

--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je

te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud.

--Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant.

«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout

de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il

demande. Nous nous compromettrions.»

XV

L'AVEU PUBLIC

La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une

gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec

son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,

de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne

trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il

semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne.

«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour

achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me

préparer à la première communion que nous devons faire ensemble.

LE COMTE

Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon

pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux.

JULES

Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup

parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les

hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa

conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé,

qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,

papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,

vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez

dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez

en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela

qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes

pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.

LE COMTE

Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je

me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est

moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.

Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie,

en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses

envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon

irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as

fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton

changement.

Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de

temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et

le comte.

Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire

d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village

de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement

par le comte.

Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une

ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le

retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de

Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande

piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de

Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection

inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son

père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée

de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé

quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y

compris Anfry, sa femme et Blaise.

«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et

d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.»

Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la

convocation générale.

«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de

ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:

seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène.

Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.

BLAISE

Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce

n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même.

JULES

Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.

BLAISE

Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle

me voyait pleurer!

JULES

Pauvre Blaise, tu pleurais donc?

BLAISE

Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais

aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.

--Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout

le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus décidé que

jamais.

BLAISE

Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?

Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux

maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît

drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne

craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand

il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer.

JULES

Mon bon Blaise, comme je t'aime!

BLAISE

Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car

je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,

comme mon frère en Dieu.

JULES

En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons

fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous

séparer.

BLAISE

Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous

serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.»

Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au

château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la

convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.

L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se

promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène.

La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron.

Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère

descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras

et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu

habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda

avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en

souriant.

«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à

laquelle je n'ai pu malheureusement assister.»

La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien

témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit

bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit

Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant

des paroles affectueuses.

«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je

suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais

mieux t'apprécier.

HÉLÈNE

Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que

nous ne le pensions?

JULES

Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de

l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise»,

ajouta-t-il en lui-même.

Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient

chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement:

«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas

parmi les gens de la maison.

--Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.

--Ah! il vient donc au château, maintenant?

--Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.

Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire

moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle

n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était

embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa

physionomie.

«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air

tout autre.

--La maladie change, répondit Jules avec gravité.

--Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion,

dit Hélène avec hésitation.

JULES

Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela

sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce

soir.

HÉLÈNE

Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?

JULES

Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que

s'est fait le changement.

HÉLÈNE

Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es

maintenant!»

Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre

d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la

terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été

la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules

et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus

Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression

que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.

Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,

sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,

et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.

«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à

l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est

pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la

maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun

reprendra sa place.

LE COMTE

Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette

injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son

ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que

nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes

faits eussent été capables.

LA COMTESSE

Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les

offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature

à ne pas être agréées par moi.

LE COMTE

Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous

me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments

paternels!

LA COMTESSE

Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants,

surtout Jules, que vous avez rendu odieux.

LE COMTE

En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux;

Blaise l'a rendu bon et aimable.

LA COMTESSE

En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne

me débitez donc pas de semblables sornettes.

--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un

geste de désolation en quittant la chambre.

La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on

servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui

était habituel.

Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla

et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père

l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui

avoir dit à l'oreille:

«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»

Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la

maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La

comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque

Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena

au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:

«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,

pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu

coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...

--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un

air suppliant.

--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma

conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,

devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement

trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes

actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours

noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en

m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans

le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours

pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour

la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on

sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis

aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je

veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les

personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes

exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux

de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je

dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon

repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»

Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières

phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta

dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques

pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put

comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de

Blaise, les prit tous deux dans ses bras:

«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le

bon Dieu te récompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est à toi que je

dois cette douce joie!»

Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur

jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec

effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger.

Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules,

elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une

humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action

de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans

la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait

au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et

lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le

mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,

retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son

frère et qui pleurait à chaudes larmes.

Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse

admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée;

plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer

complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs.

Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules

avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec

effusion, puis se tournant vers le comte:

«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause

première de tout ce bien?

--Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être

pour toi un second frère.»

Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la

main avec tendresse.

La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle

la retira violemment en disant:

«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous

permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène

ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et

laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de

ce garçon sans éducation.»

Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.

«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!

--Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la

chambre et entraînant Hélène.

Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La

dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours

reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste

lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était

changé en lui.

Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches

qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et

si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois

était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés

de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la

gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables.

La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise

destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.

Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue,

quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses

mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants

pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il

redeviendrait _pauvre Blaise_.

JULES

Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je

passer mes après-midi avec Blaise et avec vous?

LE COMTE

Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce

qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons

profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise

et à la reconnaissance que nous lui devons.

BLAISE

Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;

après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute

de mon côté...

JULES

Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu

t'es dévoué avant la réparation.

LE COMTE

Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers

toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons

toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant

souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle

qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.

BLAISE

Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce

qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce

pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande

récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous

aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter

avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?

Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la

tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous

voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous

embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!

--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon

enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur.

Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée;

il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et

au comte et se retira en sanglotant.

«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je

vous aie toujours près de moi?

--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles,

je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait

bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon

Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être

condamnés en nous privant de Blaise.

--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.

--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon

ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons

ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse

nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de

faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation.

Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta

mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le

resserrer.»

XVI

L'OBÉISSANCE

Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire

bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.

«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait

perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre

dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas

une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui

signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez

Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en

empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi

ni chez mes enfants.

--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que

vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.

LA COMTESSE

Depuis quand as-tu besoin de consolation?

JULES

Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais

offensé le bon Dieu.

LA COMTESSE, _souriant_

A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton

père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de

me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore

arrivée au point de vous comprendre.

--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.

LA COMTESSE

Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne

supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie

avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni

l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.»

Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se

touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui

les attendait.

LE COMTE

Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première

impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton

aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise

dans notre amélioration?

JULES

Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène

a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.

--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à

plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et

pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci.

HÉLÈNE

Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes

compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas.

LE COMTE

Et ici?

HÉLÈNE

Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de

Jules.

LE COMTE

Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera

fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille

humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu

n'auras plus peur de moi, je pense?

--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous

aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.

JULES

Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il

était son vrai père.

--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je

voudrais voir cela.

LE COMTE

Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.

HÉLÈNE

Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que

Blaise osât embrasser papa!

JULES

Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons

à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un

véritable ami.

LE COMTE

A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être

fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée.

JULES

Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher.

HÉLÈNE

Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher

papa, bonne nuit et à demain.

LE COMTE

A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu

Hélène.»

Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.

Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement

dans ses bras et lui dit:

Pauvre Blaise · 第 8 / 12 段