--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout

ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout

était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais

noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les

siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été

bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui

ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu

sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!...

Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,...

non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a

pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été

méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!

ma tête!... Blaise! je veux Blaise!»

Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était

pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre

injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les

mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à

travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise

à genoux près de lui.

«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte;

mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui

le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le

repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance

afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui

l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre

pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre

père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous

savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense

était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui,

il se repent.»

Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée.

Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa

guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit

attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa

faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle.

Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et

intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après

avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée,

il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes

qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au

premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne

pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite

de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux

mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de

l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de

bruit.

La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules

passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il

apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le

repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le

coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il

découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité,

la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait

contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait

pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte,

l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait

la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait

calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et

disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient

toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance.

L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de

l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième

jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte

et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et

appela Blaise comme de coutume.

«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et

prenant sa main.

JULES

Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir

et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été méchant pour toi! Comment

peux-tu me pardonner?

BLAISE

Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je

vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas

pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire

de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous

parlerons de cela plus tard.

JULES

Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?

BLAISE

Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore.»

Jules but de l'orangeade.

«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester près de

moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela

me brûlait la tête et le coeur!

--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.»

Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant

maîtriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son

enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tête et dit à

Blaise:

«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir;

si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.

BLAISE

Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;

mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne

devez pas en avoir peur.

JULES

Mais la honte, Blaise, la honte?

BLAISE

Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera

beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:

ainsi tâchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.»

Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première

pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen

d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.

Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise mêlée de

satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais,

trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil

et dormit encore deux bonnes heures.

M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le

repos de Jules; il désirait dire quelques mots à Blaise, et il n'osait

parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,

arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée

du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement dans

ses bras et lui dit bas à l'oreille:

«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que

c'est toi qui as changé mon coeur, que tu es son frère, mon second

enfant.

--Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit

Blaise tout bas.

LE COMTE

Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait

plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.

BLAISE

J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;

ayez confiance, vous en serez récompensé.»

Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il

réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus véritablement admirables

de cet enfant.

«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce

pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la

science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il

me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon

coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni

mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait

autorité sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce

qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du

catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il

est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,

qu'est-il auprès de cet enfant? Un malheureux pécheur, un misérable

comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me

confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je

m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre

enfant calomnié, outragé, maltraité par nous... J'aime cet enfant;

je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon

modèle et mon guide.»

Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'était

rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien

le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de

Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et

agité.

«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et

pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. Que je sois seul puni, et que

mon fils soit épargné!»

Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses

moindres mouvements, prêt à se cacher à son premier réveil. Jules

dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. Il s'éveilla

enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise

de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le

rideau du lit.

«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé sans doute,

ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés... Je croyais

qu'il était là... J'ai eu peur, bien peur.

BLAISE

Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?

Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder après vous avoir vu

si malade?

JULES

Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi

la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.

BLAISE

Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne

regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal,

que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que

vous avez fait; vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous

embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous

sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.

--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.

BLAISE

Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que

nous deux qui approchions de vous.

JULES

Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!

--Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister

plus longtemps au désir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;

plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en

estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est

moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si

triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a

besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»

Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à

l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte

eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume

pour l'âme malade de Jules; ces larmes le soulageaient.

«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui

cherchait à s'éloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font

ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur

de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la

vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!

--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant,

nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre

Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois

le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.

Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a

donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience, sa

charité, sa générosité, son admirable humilité.

--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en

souriant.

--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le

premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs

semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton

égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore.

--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai

mieux.

--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher

une petite tasse de bouillon de poule.»

Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il courut

annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un

bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.

Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à

plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation:

«Papa,... papa, Blaise est mon frère.

--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir

devancer ma pensée.»

Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A

partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement.

M. de Trénilly continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas

souffrir que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le

renvoya coucher ce même soir chez son père. Blaise avait réellement

besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours

du danger de Jules; la nuit comme le jour, il était avec le comte,

toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois

l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait

toujours refusé; il se bornait à y courir matin et soir pour

donner des nouvelles de Jules. pour se débarbouiller et changer de

vêtements.--Blaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce

jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié

le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se

réveilla que le lendemain au grand jour.

XIV

LES DOMESTIQUES

Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra

dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le

rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le

reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les

veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour

reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le

sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin

de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui

sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en

train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui

et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui

avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui

augmenta l'étonnement du domestique.

«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office,

voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.

le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main

et qui lui sourit!

--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui

est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se

croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!

Du nouveau, comme tu dis, Adrien.

--Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il

devenir insolent!

--C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!

--Et le servir comme un maître! comme M. Jules!

--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus,

moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa

manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant.

--Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires

de l'année dernière.

--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je

n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M.

Jules et de quoi il est capable.

--Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant.

--Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il

orgueilleux!

--Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!

--Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment

aurait-il embrassé le petit du concierge?

--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,

c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même

aimables pour ce nouveau favori.

--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin.

--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du

cerf-volant.

--Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête.

--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons

prudents à l'avenir. De la politesse, des égards.

--D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra.

--Et moi des liqueurs!

--Et moi des sucreries!

--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour

_les restes_ du dîner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une

cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.

--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot

entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement

entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine.

--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as

bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village!

--Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que

donnait l'épicier.»

La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime;

un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel.

«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte

de Jules.

--Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi.

--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»

Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec

deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des

fruits.

LE COMTE

Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je

mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules.

BLAISE

Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas

faim.

LE COMTE

Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?

BLAISE

Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.

LE COMTE

Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes

les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées?

--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y

paraît plus.

--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai

besoin de vous, je sonnerai.

--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant

accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit

encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement

la main sur la tête et sur la joue de Blaise.

--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je

recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait

même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un

air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les

soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour

me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.

Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me

fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens

comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant

à la volaille, vraiment je n'ai pas faim.

--Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien

deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer

ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui

te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à

celui de Jules.

BLAISE

Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait

pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le

maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire;

laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis

c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?

LE COMTE

Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.

BLAISE

Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne

vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,

tu es trop ambitieux.

LE COMTE

Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,

mon enfant, dis.

BLAISE

Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de

vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là... comme je

l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...

--Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras

pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le

comte à plusieurs reprises.

Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son

tour embrasser Blaise comme un frère, un ami.

«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?

--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton

camarade d'études et de jeux.

--C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai

un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois

rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le

seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait,

mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne

serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,

je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous

témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous

suivre à Paris, jamais!»

Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par

les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse.

«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison,

toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas

humilié.

«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et

sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te

consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout

à l'heure pour tes habits.»

Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau.

Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé.

«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle

merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas

déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été

touchés.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de

pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne

pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il

m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et

des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à

propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne

l'avons jamais su.

--Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le

comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est

introduit dans le château pour n'en plus sortir.

--Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un

homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça

n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui

l'invite à déjeuner!

--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser!

on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour

un rien, il lui aurait sauté au cou.

--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que

M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que

nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami.

Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y

toucher.

--Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du

collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année

le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour

de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne

nous découvrons pas trop.»

Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise

parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village

chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.

«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en

apporterai un cent.

--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.

--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.

--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi

les payer.

--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le

domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.

--Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il

aurait raison.

--M. Jules ne le saura pas, nigaud.

--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.

Pauvre Blaise · 第 7 / 12 段