moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire plaisir, il tourne tout contre
moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonté,
de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonté soit faite
et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi êtes-vous parti?
j'étais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
en séchant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
pour ressembler à Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais
reprendre ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai que
je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne voilà-t-il pas
un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'était pas
joli tout de même, se dit-il en souriant; les peintures étaient toutes
drôles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
clair maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir pas été
admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
demanderai pardon au bon Dieu.»
Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
chantant à la maison.
«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui rentre gaiement.
Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garçon?
MADAME ANFRY
Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as pleuré!
BLAISE, _riant_
C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est ma faute; je
suis un nigaud et un orgueilleux.
ANFRY
Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.
BLAISE
Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.»
Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, supprimant
seulement les épithètes injurieuses de Jules.
Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
pendant son récit. Quand il eut fini, il l'attira à lui et l'embrassa
à plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
de ses joues.
«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
comprends tout,... même ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
générosités aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables de
vol; ne nous faisons jamais leurs complices.
BLAISE
Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas même un morceau
de sucre ou de gâteau.
ANFRY
Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites choses, tu le
seras dans les grandes.»
XII
L'ACCENT DE VÉRITÉ
Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, Blaise alla
au château et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
veille, le reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion.
Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, le valet de chambre
qui la veille avait promis tant de choses à Blaise lui demanda s'il
avait déjeuné.
«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mangé
avant de partir.
LE VALET DE CHAMBRE
Qu'as-tu mangé?
BLAISE
Du pain et des radis, Monsieur.
LE VALET DE CHAMBRE
Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner un meilleur: une
bonne tasse de café au lait avec une tartine de pain et de beurre.
BLAISE
Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
pas.
LE VALET DE CHAMBRE
Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.
BLAISE
Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement pas.
LE VALET DE CHAMBRE
Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?
BLAISE
Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.
--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaçant
devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin», ajouta-t-il
en mettant à côté un verre de frontignan.
Au moment où il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
bien connu; c'était celle du comte; en une seconde le valet de
chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
bouteille de frontignan et les biscuits.
Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
étonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
le frontignan et les biscuits devant lui.
«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? Belle conduite, en vérité! Tu ne
manques pas de front ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour
voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est très
bien! très bien!
--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
sorti ce vin et ces biscuits!
LE COMTE
Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?
BLAISE
Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
ma parole, ce n'est pas moi non plus.
LE COMTE
Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
armoires ouvertes, cette bouteille posée devant toi, et ce verre plein
placé pour être bu?
BLAISE
Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant à M. Jules, qui
m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
et je vous supplie de me croire.
--Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à mi-voix; il vous
domine malgré vous: me voici disposé et obligé à le croire, malgré
ma raison et l'évidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
t'attend, ajouta-t-il à haute voix.
BLAISE
Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
rester dans votre maison et surtout près de votre fils.
--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly avec vivacité,
après un instant d'hésitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
autrement, et que malgré moi je t'estime.
--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
bonheur. Que le bon Dieu vous récompense en votre fils de la bonne
parole que vous avez dite! Merci.»
Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trénilly ému
et surpris de l'impression que ce garçon produisait sur lui et de
l'autorité qu'exerçait sa parole.
«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le voyant entrer. Je
croyais que tu ne viendrais pas.»
BLAISE
Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer ma sottise
d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?
JULES
C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu serais fâché
de ce que je t'avais dit.
BLAISE
Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., pas
fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré encore
longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant fini par comprendre
que j'étais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prêt à
vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...
--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.
--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
faut convenir que c'était bien laid ce que j'avais fait, et que vous
avez eu raison de le déchirer.
--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
touché malgré lui de l'humilité et de la bonté de Blaise; on aurait pu
l'arranger, le couvrir, le repeindre.
--Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu faire du défunt et
commençons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
cela ira plus vite.
--Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.
Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
préparait le papier; il le fit d'assez bonne grâce, et avant une heure
le cerf-volant fut terminé; il ne restait plus à faire que la queue,
et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
Blaise les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs et de
formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, devint de plus
en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent
à sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.
JULES
Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.
BLAISE
Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
traînait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.»
Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le prit à deux
mains et fit quelques pas pour faire traîner la queue et la rouler
à son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas
qu'elle était accrochée à un des candélabres de la cheminée; il sentit
de la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre
roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et bronze, tout était
brisé.
«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; tout est
cassé! quel dommage! que c'est malheureux!
JULES
Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
pleurer pour un méchant candélabre.
BLAISE
Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?
JULES
Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
qu'il grondera, et il aura bien raison.
--Moi! dit Blaise stupéfait.
JULES
Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une queue si longue
et si entortillée qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
faire le savant et montrer ton habileté, il n'y aurait pas eu de
queue, et le candélabre ne serait pas cassé.
BLAISE
Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
Et si vous y aviez regardé, vous auriez tiré plus doucement et vous
n'auriez rien cassé.
--Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec colère et tapant
du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
toi-même tout à l'heure que tu étais sot et orgueilleux! c'est très
vrai.
BLAISE
Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur Jules;
mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.
JULES
Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
es désagréable et insupportable.
BLAISE
Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
Ce n'est pas moi qui le demande, bien sûr; je n'y ai pas déjà tant
d'agrément?
JULES
Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, que je te
rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
colère et qui m'ennuies avec tes airs bêtes.
BLAISE
Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
revenir, puisque je ne vous suis point utile.
--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi», dit
Jules en mettant en pièces le cerf-volant et le jetant à la tête de
Blaise.
Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son canapé en
criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly entra précipitamment
dans la chambre de Jules et fut effrayé de le voir dans cet état,
qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candélabre brisé et les
débris du cerf-volant, que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne
fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude ce qu'il avait.
Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia enfin:
«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.
--Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il arrivé? Parle,
Blaise.»
Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, Jules s'empressa
de prendre la parole:
«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: il a fait une si
longue queue au cerf-volant qu'elle a accroché le candélabre, qui
s'est cassé. Et voilà à présent qu'il se fâche, qu'il ne veut pas
arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
reviendra plus jamais, parce que je suis un méchant, un insupportable.
Il m'a abîmé hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
tout, puis il se fâche encore!
LE COMTE
Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, je te ferai
fouetter par mes gens.
BLAISE
Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
crois mériter aucune punition. Et quant à me faire fouetter par vos
gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
faire.
LE COMTE
C'est ce que nous verrons, petit drôle.
JULES
Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
aujourd'hui je ne veux pas.
LE COMTE
Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
insolence, et j'aime à croire qu'il ne recommencera pas.
--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
mon coeur, et à vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
êtes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez à savoir la
vérité, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés,
sincèrement pardonnés.»
Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fût
revenu de sa stupéfaction.
Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
souvent Jules, dont l'attitude embarrassée et l'air craintif
indiquaient une mauvaise conscience.
«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; Jules, je t'en
conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
est innocent et si tu l'as calomnié par un premier mouvement d'humeur
et de dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que Blaise a
raison et que tu me trompes.»
Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles de son père; car
lui-même commençait à avoir parfois des remords de son injustice et
de sa cruauté envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, arrêta l'aveu
prêt à lui échapper, et il dit d'une voix basse et hésitante:
«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
portier, un paysan.
--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
donne une estime, une confiance qui augmentent à chaque démêlé que
j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose à nous pardonner à
toi et à moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
est-ce oui ou non?
--... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête et les yeux.
Quand Jules releva la tête, son père était parti. Inquiet, effrayé, il
alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
domestique.
«Où est papa? dit-il; est-il sorti?
--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
l'avenue du côté d'Anfry.»
L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était allé faire chez
Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.
«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est passé, se dit
Jules, et papa va être furieux contre moi. Il est impossible que
Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai été un peu méchant pour lui, et
il sera enchanté de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
je ne sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... Il
est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
air si honnête,... et véritablement il est bon,... le pauvre garçon!
Comme je l'ai traité hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
été orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
Blaise!»
Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly marchait à
pas précipités vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
rouges, l'air triste, qui était en train de raconter à son père la
cause de son nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers Blaise,
à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
éviter le contact du comte. Il fut très surpris quand il vit le comte
lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix émue:
«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
t'en remercie; tu es un brave et honnête garçon, je te l'ai dit ce
matin; je t'estime et je te crois. Reviens au château sans crainte,
quand tu voudras et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite d'avoir un fils
pareil.
--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
faites.»
Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garçon, tremblant
et ému, se permit de presser à son tour la main qui pressait la
sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
comte, ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, et sortit
sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
parti, Anfry s'écria:
«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau d'être venu lui-même
et tout de suite reconnaître ses torts. C'est le bon Dieu qui
récompense ta patience et ton humilité, mon Blaisot.
--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant le plaisir que m'a
fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
qu'il me serrait à la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
si sévère, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!»
Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur était plein de
reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
se souvenait plus des sévérités du comte, des méchancetés et des
calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. Il se réveilla
donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse était remplacée par un
sourire radieux: son père et sa mère, heureux de cette transformation,
l'embrassèrent avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au
château.
«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de revoir M. le comte
et de remercier M. Jules de sa franchise.»
XIII
LE REMORDS
Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé
et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était
pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements.
En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
poussa la porte, entra et vit M. de Trénilly assis près du lit de
Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait
avec une vivacité tenant du délire.
«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa... Je
vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»
Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus
rien; il tournait la tête de tous côtés.
«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut?
il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est
impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
honte!... Je ne peux pas.»
Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à
la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il
avait envoyé chercher.
La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à
Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
sévère et préoccupé de son père.
«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?»
Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père,
pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:
«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta
conduite et repens-toi.»
«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère?
Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant
Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand
malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà
tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis!»
Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude,
Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du
délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets
et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle
le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et
s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui
donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause
de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui
l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se
retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours
immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis.
«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui
t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre
Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.»
Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
l'attirant, le serra contre son coeur.
«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas
mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts à moi,
qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal
qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
prier.»
Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents
gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le coeur.
Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et
pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger
adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
Jules dormait d'un sommeil assez calme.
Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Blaise,
toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les
siennes et lui dit à voix basse:
«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
s'éveille, viens me chercher.»
Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près
de son lit, gardant Blaise près de lui. Le médecin n'arrivait pas;
le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment
embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly
était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion
d'Hélène.
Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Blaise
sans les reconnaître.
«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est
si lourd dans ma tête... Tout ce que je veux dire pèse tantôt dans ma
tête, tantôt dans mon coeur.
--Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise en s'approchant
timidement.
--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.
--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.