Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait

bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et

que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance

l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène

pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime

pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par

les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules,

de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la

complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le

revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait

la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il

se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à

la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval

dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda

Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au

lendemain.

Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au

catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit

une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il

en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son

père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui

pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,

et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec

une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de

sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son

travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se

calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son

fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry:

mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois.

De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly

alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les

prés à garder les vaches.

«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un,

j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.»

Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans

quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait;

aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle

prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de

se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,

disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de

Blaise.

Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus

jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la

crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout

doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure

peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre

dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit

à voix basse:

«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé

les yeux, je me suis sauvé bien vite.

--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être

effrayant.

--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;

il te battrait.»

François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus

effrayé.

«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a

vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter

au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur.

--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie

de voir ses yeux qui brillent!

--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de

suite.»

Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha

sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir,

mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper

sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le

bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se

dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le

pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce

terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le

comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment

la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que

c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant

ses frères à son secours.

«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,

François, au secours!»

Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre

au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un

d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la

porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette

attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la

chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la

fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer,

pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et

François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois

sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau

restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé,

entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux

se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y

étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui

avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la

maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les

enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois

rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent

que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger

Alcine.

«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec

une fourche et un râteau...

--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère

effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?

ROBERT

Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et

il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!

FRANÇOIS

Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!

ALCINE

Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!...

LA FERMIÈRE

Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre

M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?...

Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?

Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après

ce qui s'est passé.

ROBERT

Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.

LA FERMIÈRE

Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas

eu peur sans cela.

FRANÇOIS

Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y

aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal.

LA FERMIÈRE

Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé;

va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu

nous retrouveras dans la grange.»

Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller

seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière

et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva

jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.

«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants;

vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.»

A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le

comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et

s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le

joyeux appel à la famille du fermier.

«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un

des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je

vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau

comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu

appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!

Qu'est-ce que tout cela veut dire?

--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu

peur de vous déranger, et..., et...

LE COMTE, _avec colère et ironie_

Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer?

BLAISE

Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur

petit frère.

LE COMTE

Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit

imbécile criait sans savoir pourquoi.

BLAISE

Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...

LE COMTE

Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas

contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le

maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses

enfants.»

Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu

agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie

dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine

respirer.

BLAISE

Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.

LA FERMIÈRE

Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il

faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller

puisqu'il l'ordonne.»

Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en

s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses

enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du

redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,

les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua,

balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât.

«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment

avez-vous osé me menacer de vos fourches?

ROBERT

J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons

foncé sur vous pour le dégager.

FRANÇOIS

Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...

mécontent.

LE COMTE, _à la fermière_

Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais

compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a

pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son

bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je

leur apprendrai à me respecter.»

Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:

«Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!»

Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en

murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais

maître.

M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.

Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit

silencieusement, la tête baissée.

XI

LE CERF-VOLANT

Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et,

voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et

de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré.

Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.

«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre

Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?»

Blaise ne répondit pas; le comte reprit:

«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je

veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés

depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous

les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son

compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme.

Acceptes-tu?

--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché...

Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne...

--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te

donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme.

--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne

pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je

n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière,

et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules

ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas

possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui

connais.

LE COMTE

Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au

passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés;

viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.»

Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là,

se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les

propositions du comte.

Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une

vive impatience.

«Eh bien, papa, Blaise vient-il?

--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois,

Blaise, que Jules t'attendait.

--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser.

Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir.

BLAISE

Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade.

JULES

Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des

couleurs.

BLAISE

Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules.

JULES

Au cuisinier, au valet de chambre.

BLAISE

Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.

JULES

Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules

qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»

Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;

mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les

domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire.

«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des

cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est

bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades!

dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé!

--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en

lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux.

--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur

la tête une tasse d'eau sale.

--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui

remplissant de cirage le visage et les mains.

Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces

domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable

de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se

débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent

effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura

en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des

mauvais traitements dont il leur rendit compte.

«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque

Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver.

ANFRY

Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans

cette maison de malheur.

BLAISE

Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y

retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;

il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à

faire sa commission.

ANFRY

Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon,

crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise

pourquoi je t'empêche d'y retourner.

BLAISE

Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les

renverrait peut-être.

ANFRY

Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre

Blaise?

BLAISE

Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.

Jules, qui se sera sans doute impatienté.

ANFRY

Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M.

Jules?

BLAISE

Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu

la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de

même de ma faute là-dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement

demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître.

ANFRY

Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres.

C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.

BLAISE

Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue

pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas

rester trop longtemps.»

Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra

chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en

colère d'avoir attendu si longtemps.

JULES

D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé?

Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu

changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon

cerf-volant depuis une heure!

BLAISE

Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans

l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant

vous.

JULES

Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire

un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,

la ficelle?

BLAISE

Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.

--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On

n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les

ferai tous chasser.

BLAISE

Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est

la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous.

JULES

Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à

quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce

qu'il faut.

BLAISE, _avec embarras_

Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des

domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez.

JULES

Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.

Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté

comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.»

Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire

gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un

an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa

demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.

«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le

papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la

cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,

va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un

cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant

précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi

faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules?

BLAISE

Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.

LE DOMESTIQUE

Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux

draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et

peint son messager.

BLAISE

Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.

LE DOMESTIQUE

Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?

BLAISE

Non, Monsieur, pas du tout.

LE DOMESTIQUE

Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits?

BLAISE

J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de

quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était

pour M. Jules.

LE DOMESTIQUE

Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu

n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est

bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire

détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait

de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,

puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une

bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de

volaille, de toutes sortes de choses.»

Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais

il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en

emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter.

«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en

posant le tout sur une table.

JULES

Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc.

BLAISE

Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire

vous-même.

JULES

Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons

d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et

m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je

t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.»

Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un

instant la pensée de le laisser là et de s'en aller.

«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,

c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les

humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant

mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.»

Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles de papier,

et préparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une

grande heure à faire ses préparatifs, à coller les feuilles et à les

fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,

qu'il n'y eut plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant,

Blaise dit à Jules:

«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à peindre des figures sur

le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je

ne saurais pas peindre.»

Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il

s'était endormi.

«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais

j'aurai fait de mon mieux.»

Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des hommes et des

animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idée de peinture ni de

dessin, c'était donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux

de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient

l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à des chats, ses oiseaux

pouvaient être pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de

maisons, ses montagnes pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise,

dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes

et attendait avec impatience le réveil de Jules pour les lui faire

admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit les bras en bâillant et

appela Blaise.

BLAISE

Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout à fait

beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de

belles peintures.

JULES

Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses figures?

--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait

que c'était bien et joli.

--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce

cerf-volant.»

Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand Jules le tint entre

ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il

creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la

queue en pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.

«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!

L'ouvrage de trois heures?

--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tâche de faire

mieux.

--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre

Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus

de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout à fait

impossible.

--Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre

cerf-volant.»

Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, la tête

cachée dans ses mains; sa patience et sa résignation étaient vaincues

par la dureté et l'égoïsme de Jules; la tristesse de son coeur,

longtemps comprimée, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.

«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en chez toi, et

reviens demain de bonne heure.»

Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler

et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à un petit bois contre

lequel était adossé sa maison; là il s'assit au pied d'un arbre et

pleura quelque temps encore.

Pauvre Blaise · 第 5 / 12 段