Qu'est-ce que tu as dans ton panier?
BLAISE
C'est une commission, Monsieur Jules.
JULES
Montre-moi ce que c'est.
BLAISE
Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.
JULES
Qu'est-ce qui te presse tant?
BLAISE
Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.
JULES
Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.
Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut
donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les
yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et
l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour
examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
voyant les poulets qui y étaient renfermés!»
«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait
pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son
voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.»
En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les
uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se
débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes
étendues, flottant sur l'eau.
Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la
maison. Il entra chez son père.
«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans
notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés
dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
poulailler.
M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
poulets ni poulailler.
JULES
C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
arrachés.
M. DE TRÉNILLY
Qu'en as-tu fait?»
Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et
embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres
bêtes.
«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec
surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard?
--Oui, papa, balbutia Jules.
M. DE TRÉNILLY
Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces
poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise
les a-t-il emportés?»
Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau;
il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:
«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.
M. DE TRÉNILLY
Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il?
JULES
Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»
Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait
empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry.
Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait
quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter
ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir
entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable
fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de
son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait
voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets
Crève-Coeur.
Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de
Blaise.
«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
as-tu pleuré?
--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté
dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos
poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit
arrivé malheur.
--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise,
mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»
Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans
les massifs, Blaise trouva son panier vide.
«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.
--C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa
ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
petits Crève-Coeur.»
A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
son père.
«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
arraché et s'est sauvé avec.
M. DE TRÉNILLY
Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait
Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère
probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé
enlever son panier sans le défendre.
HÉLÈNE
Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a
jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier.
M. DE TRÉNILLY
C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
Blaise avait jeté les poulets dans la mare.
HÉLÈNE
C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils
sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles
niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.
M. DE TRÉNILLY
Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.
HÉLÈNE
Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare?
La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté
de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui
quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il
aperçut Hélène, il lui cria:
«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres
poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois;
je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a
encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour cette
fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il
avait rapproché du bord avec sa perche.
Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans
mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts.
Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de
la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les
frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent
sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se
relevèrent.
«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets
si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur
de manger des bêtes qu'on a soignées.
--Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas
ici; les chats les dévoreraient.
--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre
tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près:
plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera
pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les
réchauffant, les ranimera-t-elle.
--Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer
demain.»
Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la
buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on
venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la
tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite
la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de
la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène
revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père.
«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
encore fait une méchanceté au pauvre Blaise.
--Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
sont passées.
HÉLÈNE
Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as
arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que
tu as conté des mensonges à papa.
JULES
Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu
les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans
la mare.
--Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir
avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges
pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te
connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
JULES, _avec colère_
Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises
pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
chasser avec son vilain père.
HÉLÈNE
Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien
triste pour moi d'avoir un si méchant frère.»
Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un
instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il
irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il
se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à
lire.
«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée
si vous me chassiez pour me mettre au collège.
--Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée
de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir
perdu ses poulets.
--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets.
Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que
son Blaise a menti?
--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas
de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et
laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette
semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»
Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur,
et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa
mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver,
comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son
fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât,
parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut
donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
d'Hélène.
Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la
permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne
mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène
le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement
très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse.
«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie
pas et ne vienne pas nous rejoindre.
--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais
je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M.
Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.»
Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait
cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.
«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison.
--C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir
mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon
Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce
temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras.
--Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
lait?
--Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au
château.
--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
première communion, en supportant ces affronts avec courage et
douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les
poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.»
Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle
sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce
mal.
«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu
fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre
et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion;
comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...»
Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout
d'une demi-heure.
«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman.
J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop
vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
poulets vont se régaler.»
Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en
restât miette.
Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant
deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle
demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène
lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et
d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules
lui dit:
«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en
ferait volontiers une fricassée.
--Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman,
que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules.
--Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène,
dit Mme de Trénilly.
--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux
garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort.
JULES
Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être
bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il
aurait encore à les soigner!»
Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint,
et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta
de dire:
«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en
compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les
choses comme je les sais.»
Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
borna à dire, en levant les épaules:
«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.
Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le
dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et
de Jules, et reprit sa lecture interrompue.
Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez
Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de
les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules
qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et
eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire
cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils
étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité.
X
LE RETOUR DE JULES
A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec
toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se
retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont
chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté.
Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais
il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils
causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne
faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en
dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt
que d'en dire du mal.
«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur
injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la
haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion
et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui
m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il
a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui.
--C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit son père en
l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne
nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre
enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un...
--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi.
--Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
parler; pas de danger de dire une méchanceté.»
«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à
Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui
est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.
«Comte de TRÉNILLY.»
«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de
temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui.
--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?
--Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien
quand ils seront arrivés.»
Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
terminé le lundi dans la journée.
«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé,
comme les autres; je ne peux pas faire mieux.
--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
fleurs, qui le rendront plus gai.»
En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son
mieux, et il avait réussi.
Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant,
un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture
roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près
de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient
pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de
Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première
communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de
juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus
sombre et plus sévère que l'année précédente.
«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en
refermant la grille.
--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M.
Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
refuser.
--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
oublié ce qu'ils en disaient?...»
Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint
demander Blaise au château.
«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.
LE DOMESTIQUE
Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé
de le ramener avec moi.
ANFRY
Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner.
LE DOMESTIQUE
Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être
plus maussade que d'habitude.
ANFRY
Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en
disait l'année dernière.
LE DOMESTIQUE
L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées
depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté
bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété
de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que
Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.
ANFRY
Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
que chacun restât chez soi.
LE DOMESTIQUE
Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le
comte que Blaise est sorti.»
Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de
cette lubie de Jules.
Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander
au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le
laisser aller aux champs tout de suite après son dîner.
«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?
--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le
fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en
journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon
maintenant; je puis bien travailler comme un autre.
--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.»
Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes
à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener
à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
cinq minutes après que Blaise en était parti.
«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous
côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie
chercher.
--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la
ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et
légèrement moqueur.
LE DOMESTIQUE
Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que
M. le comte le demandait?
ANFRY
Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie.
Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le
comte.
LE DOMESTIQUE
Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
en aurez les éclaboussures bien certainement.
ANFRY
A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
mérite pas.»
Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant:
«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête,
ce garçon!»