serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour
justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
fausses que M. Jules à portées contre lui.
M. DE TRÉNILLY, _avec colère_
C'est-à-dire que Jules a menti?...
ANFRY, _avec calme_
Je le crains, Monsieur le comte.
M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_
C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si
pauvre opinion de la sincérité de mon fils?
ANFRY, _avec calme et fermeté_
Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»
Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la
visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ
de Jules tout seul, monté sur son âne.
Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui
commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans
pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté.
«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils,
j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
vigoureusement.
ANFRY
Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je
voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.»
En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père.
M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui
redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux
circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être
grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme
il l'avait d'abord raconté.
M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance
pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il
n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
pouvant lui donner raison.
VIII
LES FLEURS
Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de
jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de
méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses
offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical
en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement
quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la
porte.
Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours
à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait.
«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal...
Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit
toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais
bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là
où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et
menteur.
Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait
le bon petit Jacques pour maître et pour ami.
Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui
aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère.
Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules
demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour
l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules
n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais
il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
Trénilly et de l'amener dans le petit jardin.
Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui
dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers
le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En
apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et
l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:
«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y
planter des fleurs du potager.
--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.
--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec
joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien
que Blaise devait se trouver gravement offensé.
Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait
de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença
son travail.
JULES
Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé
à causer.
BLAISE
Je ne le suis plus, Monsieur.
--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
cause du silence et du sérieux de Blaise.
BLAISE
Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en
veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
je n'aime pas à me trouver seul avec vous.
--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
par rapport à papa et à maman, et puis...»
Blaise se tut.
«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?
--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous
offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.»
Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la
vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta.
JULES
Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas
faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même.
BLAISE
Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez.
JULES
Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
remplir le carré.
BLAISE
Quelles fleurs faudra-t-il demander?
JULES
Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites,
des pensées.
BLAISE
Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
cas, je ferai de mon mieux.»
Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de
toutes sortes de fleurs.
«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.»
Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
pensées.
JULES
Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs
m'apportes-tu là?
BLAISE
Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées;
mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin.
Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
quand vous n'en voudrez plus.
--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les
fleurs, les piétinant et les brisant avec colère.
BLAISE
Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
papa lui a bien recommandées!
JULES
Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a
pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à
moi.
BLAISE
Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites,
c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent;
c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.
JULES
Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et
emportées.
BLAISE
Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les
ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
la peine de les brouetter et de décharger la brouette.
JULES
Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
pis pour toi.
BLAISE
Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de
vous apporter ces fleurs.
JULES
Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
BLAISE
Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
tant de méchanceté.
JULES
Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées?
Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté
ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé.
BLAISE
Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez.
JULES
Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
BLAISE
Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées
et brisées.
JULES
Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
donne; fais-en ce que tu voudras.
Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.
«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
qui les ai écrasées en route.
J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre
homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en
vérité!»
Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les
enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les
amena près de son jardin, où travaillait son père.
«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des
fleurs à remettre en état, si c'est possible.
--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées!
--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
de M. Jules, que je voudrais déjouer.»
Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.
«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas.
--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas
souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
le jardinier ne serait pas grondé.
--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera
mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux
et laisser aller les choses.»
Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur
terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution,
après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les
arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise.
Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée.
Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs,
accompagné du jardinier.
LE COMTE
Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de
Paris? Je ne les vois nulle part.
LE JARDINIER
Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules
pour son jardin.
LE COMTE
Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de
donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands
frais?
LE JARDINIER
Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé
deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
LE COMTE
C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.»
Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de
Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus
trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il
le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours.
JULES
Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont.
LE JARDINIER
Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
JULES
Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées,
que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
LE JARDINIER
Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de
Blaise.
LE COMTE
Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais
en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de
fait.
LE JARDINIER
C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le
connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre
de lui.
--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est
pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
JULES
Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.»
M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry
et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
brouette.
«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère.
--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement,
mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier
mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur.
--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte,
frémissant de colère.
ANFRY
Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous
demander ce que vous supposez!
LE COMTE
Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais
quel conte pour expliquer leur possession.
ANFRY
Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte,
et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette
brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M.
Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et
les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de
l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le
comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
vous verrez encore la place des brisures.»
M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée;
il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas
approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
alla aussi vite qu'il était venu.
«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il
m'aurait battu avec sa canne.
--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service,
répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os
ici.»
Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.
IX
LES POULETS
«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs
de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui
perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
mangerons ce soir, Jules et moi.
--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly.
--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la
ferme pour les faire couver.»
Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée
en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une
poule qui voulût couver.
«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore
vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver
sur-le-champ.»
Hélène remercia et courut chez Anfry.
«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous
dérangera pas.
--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez
venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.»
Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à
l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et
commença sa besogne de la meilleure grâce du monde.
Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.
«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle.
--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
comment se comporte la couveuse?
--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.»
Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien
à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable
raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque
mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de
couver.
Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la
porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la
cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec
avant de les leur laisser manger.
Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe
noire et blanche.
«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise.
HÉLÈNE
Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les
emporter chez moi?
BLAISE
Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce
qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.
HÉLÈNE
Combien de temps faudra-t-il attendre?
BLAISE
Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.
HÉLÈNE
C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la
maison...»
Hélène n'acheva pas.
BLAISE
Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour
la nuit, Mademoiselle?
HÉLÈNE
Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...»
Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne
la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que
partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais
oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon
innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle.
HÉLÈNE
Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton
égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a
donné mauvaise opinion de toi.
BLAISE
Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?
HÉLÈNE
Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus
obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois
que Jules t'a indignement calomnié.»
Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.
BLAISE
Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de
n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.
HÉLÈNE
Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules,
qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!
BLAISE
Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.
HÉLÈNE
Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de
me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité.
BLAISE
Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion
l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et
cela me console de souffrir un peu.»
Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec
reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En
rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait
dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.
«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais
bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son
égard.
--Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec
froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste
le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un
calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
Blaise que de mon fils.
HÉLÈNE, _avec feu_
Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est
innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
commettez.
--Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly
avec sévérité.
HÉLÈNE
Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis
si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant
souffrir!...
M. DE TRÉNILLY
Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
pas.
HÉLÈNE
Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il
travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher
et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi
il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait
rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était
un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
se promener avec lui.
--Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly.
Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa
chambre pour travailler seule comme d'habitude.
Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec
Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien
qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules
rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
mettre dans leur nouvelle demeure.