demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue
à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec
bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé;
au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère,
revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient
à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes
et des oies.
Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et
plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène
s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme
Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation
d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.
Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier
ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente
victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.
VI
VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT
«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande
taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux
sous.»
L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec
son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son
maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se
firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut
aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le
suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire
de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes
présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant
suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses
talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de
sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de
vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte,
en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même
facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit
exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
excitaient l'admiration de tous les spectateurs.
Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de
Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui
comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter
à manger.
«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître.
--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
avec des choux et des carottes.
--Où sont vos boulettes? demanda Jules.
--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.
--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et
nous regarderons comment il les mange.
--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les
enfants qui commencent.
--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!
--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.
--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir
jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
travail.
--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour.
--Mais, Monsieur le comte...
--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque
impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir
jouer; chaque chose en son temps.»
Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents
Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
de l'éléphant.
«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
boulettes de l'éléphant.»
Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à
moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans
chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et
roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets,
de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de
beurre.
«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un
seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi.
JULES
Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
pour vivre, je suppose.
BLAISE
De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
nous en avons de reste pour le lendemain.
--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de
la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?
BLAISE
Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu.
Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.
JULES
Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
du tout.
BLAISE
Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le
voir avaler ses boulettes.»
Jules courut à la grange; il voulut entrer.
«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
pourrait vous faire du mal.
--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
quand il mange.
--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir
aucun danger.»
Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il
vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les
porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de
cuillère et de fourchette.
Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise,
qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
demander quelque chose.
«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant
notre porte; je vais voir s'il les aime.»
Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la
flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième
eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il
continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres
papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe
et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le
mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et
allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.
«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
deux mains vides et en lui caressant la trompe.
--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria
Jules. Tiens, tiens, tiens.»
Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe
allongée.
Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.
«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il
avale!»
Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la
fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules
fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant
le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne
pouvait ni crier ni se relever.
Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne
sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers
le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:
«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
étouffer.»
Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules,
allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée.
Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa
Blaise avec colère en criant:
«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines
pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à
papa.
--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les
pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à
papa.»
Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de
poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits
ruisselants d'eau.
Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit
trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident.
«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.
HÉLÈNE
Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?
BLAISE
Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.
HÉLÈNE
Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?
BLAISE
C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure.
HÉLÈNE
Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être
drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.
BLAISE
Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même,
et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par
l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer.
HÉLÈNE
Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas
jeté de l'eau comme à Jules?»
Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de
le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules.
A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait
tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air
irrité.
LE COMTE
Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui
tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés.
HÉLÈNE
Et qu'a-t-il donc fait, papa?
LE COMTE
Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter
sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en
colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était
pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui
lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
trompe.
HÉLÈNE
Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.»
Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre
Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore,
l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques
instants de réflexion, il dit:
«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort
avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort
seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.
HÉLÈNE
C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort
et que Jules invente.
LE COMTE
Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un
vaurien.»
VII
LA MARE AUX SANGSUES
Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de
quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.
«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
jouer avec moi?
LE COMTE
Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il
t'arrive chaque fois une aventure désagréable.
JULES
Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour
m'accompagner.
LE COMTE
Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise.
JULES
Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais
aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.
LE COMTE
Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne
souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.
--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la
chambre pour courir chez Blaise.
Il arriva tout essoufflé chez Anfry.
«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.
--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec.
JULES
Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.
ANFRY
Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre.
JULES
Allez le chercher.
ANFRY
Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.
JULES
Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.
ANFRY
Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
je fais mon devoir.
JULES
De quel côté est Blaise?
ANFRY
Du côté de la mare aux sangsues?
JULES
Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?
Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»
Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la
maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le
parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du
côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et
assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il
les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne.
«Blaise! Blaise!» cria Jules.
Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre.
«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
t'appelle?
BLAISE
Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
pas à vous répondre.
JULES
Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.
BLAISE
Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé.
JULES
Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que
j'aille seul dans les champs.
BLAISE
Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous
pouvez bien vous en retourner de même.
JULES
Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa.
BLAISE
Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois
que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher;
d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger.
JULES
Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
laisserai monter mon âne.
BLAISE
Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent
mieux que les quatre de votre âne.
--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.
Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules
reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques
l'avaient vu sortir seul.
«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais
bien en voir quelques-unes.»
Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit
entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se
montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors
à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à
les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se
mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et
l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de
toutes ses forces.
Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules;
il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage;
il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa
main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à
la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était
attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris
perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le
voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient
posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
mains, au visage.
«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
votre pantalon.»
Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le
secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements
mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche,
sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise
glacée et le pantalon trempé de Jules.
BLAISE
Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et
chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
bien vite.
JULES
Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
piquent.
BLAISE
Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.
JULES
C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir
avec moi.
BLAISE
Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
jeter dans la mare aux sangsues.
JULES
Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber.
BLAISE
Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté.
JULES
Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.
BLAISE
Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
sangsues aux jambes? Grand merci!
JULES
Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je
n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main.
BLAISE
Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous
avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous,
et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me
glacent le corps!
JULES
Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
de chemise si fine et un si joli pantalon!
--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant,
indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
d'affaire comme vous pourrez.
--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans
ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.»
Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:
«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes
habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
lui raconter!»
Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant
que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient
tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le
visage.
Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
état.
LE COMTE
Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?
JULES
C'est Blaise, papa; c'est sa faute.
LE COMTE
Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es!
Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la
bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.
«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly
étonné.
--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a
jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé
de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
ses habits de dimanche.
--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je
l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
par son père.»
Un domestique frappa à la porte.
«Entrez, dit la bonne.
--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.
--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais,
Jules, que Blaise voulait les garder!
JULES, _avec embarras_
C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu
peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout.
--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de
Trénilly au domestique.
Le domestique sortit.
La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait
rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.
«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne
fût indisposé.
--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais
je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a
été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
de Jules.
ANFRY
Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui
qui est venu au secours de M. Jules.
LE COMTE
Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de
sangsues!
ANFRY
Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
puisqu'il n'était pas avec lui?
LE COMTE
Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve
clairement qu'ils étaient ensemble.
ANFRY
Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses
vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés,
lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils
étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux
sangsues pour le chercher.
M. DE TRÉNILLY
C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez,
en père faible que vous êtes?
ANFRY, _avec émotion_