COMTESSE DE SÉGUR NÉE ROSTOPCHINE
PAUVRE BLAISE
A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR
_Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et pieux comme toi, qui
te demande une place dans ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa
prière et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
vertus et de ta grand'mère._
COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE.
Paris, 1861.
PAUVRE BLAISE
I
LES NOUVEAUX MAITRES
Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche.
Il réfléchissait si profondément qu'il ne pensait pas à mordre dans
une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée
pour son déjeuner.
«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. Tu laisses couler à
terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon.
BLAISE
Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche
à deviner s'ils sont bons ou mauvais.
MADAME ANFRY
Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que
personne de chez nous ne connaît?
BLAISE
On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie qui sont arrivés
hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.
MADAME ANFRY
Comment sais-tu cela?
BLAISE
Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à
arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
son poney et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient l'air
d'avoir peur de lui.
MADAME ANFRY
Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que les maîtres sont
mauvais?
BLAISE
Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie ont peur d'un petit
garçon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.
MADAME ANFRY
Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?
BLAISE
Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son père et sa mère
l'écoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
que c'est méchant.
MADAME ANFRY
Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
n'as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de
M. Jacques.
BLAISE
Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon et aimable comme on
n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
une petite friandise à me donner: une poire, un gâteau, des cerises,
des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
Je ne me consolerai jamais de son départ.»
Et Blaise se mit à pleurer.
MADAME ANFRY
Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c'est une affaire
faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
pleurer...»
Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
forte qui appelait:
«Holà! le concierge! Personne ici?»
Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et en livrée était à la
grille fermée.
«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.
--Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.
--Tout est-il en état au château?
--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres,
répondit timidement Mme Anfry.
--C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en fouettant son cheval.
Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
galopait vers le château.
«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus
haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres
arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la
grille.
--Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.
--Dans les chambres du château, qu'il arrange et nettoie depuis ce
matin; va, mon garçon, va vite.»
Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, où il trouva
cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effaré.
«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
pas. Qui demandes-tu?
--Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit
Blaise. Maman m'a dit qu'il était au château.»
Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
par le bras:
LE DOMESTIQUE
Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton père n'est
pas au château; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
chercher ailleurs.
BLAISE
Mais pourtant maman m'a dit...
LE DOMESTIQUE
Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
t'époussetterai les épaules du manche de mon plumeau.»
Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
tristement à la grille, où l'attendait sa mère.
«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
n'était pas au château, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.
--Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
Anfry en soupirant. On dit: _tels maîtres, tels valets_. Les valets ne
sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non
plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa
grille.
BLAISE
Voulez-vous que je retourne au château, maman? Je le trouverai
peut-être aux écuries.
MADAME ANFRY
Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
les maîtres qui arrivent.»
Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et
suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l'approche
de la voiture de poste.
Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté de la grille; Mme
Anfry se rangea avec Blaise de l'autre côté: la berline attelée de
quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps
d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre
aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
fille seule salua.
Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent
d'un air chagrin; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans
mot dire dans leur maison et s'assirent près d'une table sur laquelle
était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même
que ses parents, se plaça silencieusement près de la table.
«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
nouveaux maîtres?
--Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
répéta-t-il en soupirant.
MADAME ANFRY
Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.
ANFRY
Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
va pas au château; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
possible.
BLAISE
C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'était bien
différent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
reverrai peut-être jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
d'aimer des gens qui vous quittent.»
Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.
ANFRY
Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? tu le reverras
peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter.
BLAISE
Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
maîtres.
ANFRY
Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue; tandis
que celle-ci était de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai?
--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
durs?»
Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à
la fois.
Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout
était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
dormaient déjà profondément.
II
PREMIERE VISITE AU CHATEAU
«M. le comte demande le concierge», dit d'une voix impérieuse un des
domestiques du château.
C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, Blaise nettoyait
la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de
la cuisine et de la lingerie.
Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.
«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le
valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
vite changer tout cela.
--Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les
anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres,
ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
Dieu.
LE DOMESTIQUE
Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un concierge et de son
mobilier.
MADAME ANFRY
Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
chez moi, entendez-vous bien!
LE DOMESTIQUE
Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
je ne le vois pas ici.
MADAME ANFRY
Il est au château à scier du bois; allez le chercher là-bas, vous lui
ferez la commission.
LE DOMESTIQUE
Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller
faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés.
MADAME ANFRY.
Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y
entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
il n'ira pas.
LE DOMESTIQUE.
Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir.
MADAME ANFRY
Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens
pas à y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
pas de travail ni de place, mon mari et moi.»
Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la
conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui
avait dit Mme Anfry.
«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.
--Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte,
répondit Anfry.
--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes,
reprit le domestique d'un ton bourru.
--C'est vrai», se borna à répondre Anfry.
Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de
ses pieds, et se dirigea vers le château.
«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
l'escalier.
--M. le comte m'a fait demander.
--Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu
pour paraître devant M. le comte.
--Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.»
Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié.
«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé,
c'est qu'il veut vous voir.
--Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit Anfry en remontant
l'escalier.
Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement.
«Entrez!» lui cria-t-on.
Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez
belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
salua; le comte répondit par un léger signe de tête.
«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.
ANFRY
Un seul, monsieur le comte.
LE COMTE
Garçon ou fille?
ANFRY
Garçon.
LE COMTE
Quel âge?
ANFRY
Onze ans.
LE COMTE
Envoyez-le au château.
ANFRY
Pour quel service, Monsieur le comte?
LE COMTE
Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.
ANFRY
Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon
de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
faut tout dire, je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos
gens.
LE COMTE
Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge est-il trop
grand seigneur pour se trouver avec mes gens?
ANFRY
Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore.
--Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce
serait par mon ordre qu'il viendrait ici.
ANFRY
Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des
choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»
Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement
le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et
honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait
le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
doux:
«C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être
avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il
ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
main un geste d'adieu. Quel est votre nom?
--Anfry, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira.»
Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule
par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu
vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra
chez lui.
Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait quand son
père rentra.
«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry.
BLAISE
Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
d'aller voir M. Jules.
ANFRY
Tu n'y as pas été, j'espère bien?
BLAISE
Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je n'ai guère envie
de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
être bon.
--Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, ce sera mieux
pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va
me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches
qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les
couper.»
Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher
et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de
bois avec la serpe, qu'il avait ramassée.
«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.
JULES
Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.
BLAISE
Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher.
JULES
Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.
BLAISE
Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.
JULES
Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»
Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la
refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en
effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et à la peau;
Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et
s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître.
«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.
JULES, _criant_
C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe.
MICHEL, _avec rudesse_
Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
va à ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
mal.
JULES
Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.
MICHEL
Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.
JULES
C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.
MICHEL
Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
je dirai comme vous me l'ordonnez.»
Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au château.
Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. Enfin il ramassa la
serpe et se dit:
«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite tout raconter à
papa, pour qu'il connaisse la vérité et qu'il sache bien que ce n'est
pas moi qui l'ai blessé.»
Il courut vers la grille; son père l'attendait avec impatience.
«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant la serpe.
Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»
Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui s'était passé; il
avait à peine terminé son récit, que M. de Trénilly parut en haut de
l'avenue, marchant d'un pas précipité vers la grille.
«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit drôle, qui s'est
caché dans la maison quand il m'a aperçu.»
Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.
«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, je crois savoir ce
qui vous amène ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
qui est arrivé.
M. DE TRÉNILLY
Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
a faite votre garçon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
coupable?
ANFRY
Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est faite lui-même.
M. DE TRÉNILLY
Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
coupé pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
jours.
ANFRY
Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colère.»
Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait de lui apprendre
Blaise.
«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre raconter à
lui-même.»
Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière un rideau.
ANFRY
Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut que tu lui
racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.
BLAISE
Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me battre.
ANFRY
Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, moi; s'il fait
mine de te toucher, je t'emmène et nous quitterons la maison,
seulement le temps d'emporter nos effets.»
Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son père, qui
l'emmena devant M. de Trénilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
Trénilly le regardait avec colère.
«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, dit-il enfin avec
dureté.
BLAISE
Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoyé chercher,
Monsieur; j'ai insisté, il s'est fâché, il a voulu m'en donner un
coup; la serpe est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé
au pied.
M. DE TRÉNILLY
Tu mens! je te dis que tu mens!
BLAISE, _vivement_
Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blessé M.
Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandât.»
L'honnête indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
Trénilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
se disant à mi-voix:
«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais pourquoi Jules
aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
C'est ce que je vais tâcher de me faire expliquer...»
Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui répéta la défense
d'aller au château sans nécessité.
III
LA RÉPARATION ET LA RECHUTE
Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec son père; ils
bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfry.
«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il courut vers le
comte, qui tenait Jules par la main.
«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre
garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière: votre garçon avait
raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il l'a
avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de
peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge
et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon
service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas,
il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
toi-même.»
Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Blaise; il était
honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne
savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux
devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.
«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
enfin.
--Rien, répondit Jules.
--Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, Monsieur Jules, c'est
que vous avez besoin de moi.
--Non, répondit Jules.
BLAISE
Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, Monsieur
Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.
JULES, _avec embarras_
Blaise!
BLAISE
Monsieur Jules.
JULES, _très embarrassé_
Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.
BLAISE, _avec surprise_
A moi, pardon! et de quoi donc?
JULES
Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?
BLAISE
Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
pas bien sûr, Monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous ayez pris
la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela
coûte, et je vous en remercie.»
Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible,
releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne
figure réjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
château.
BLAISE
Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a défendu d'y
aller.
JULES
Pourquoi donc?
BLAISE
Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer à
fainéanter, mais à l'aider par mon travail.
JULES
Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander à papa.»
Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la permission d'emmener
Blaise.
LE COMTE
Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
Blaise, qui me semble être un bon et brave garçon.
JULES
C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
au château.
LE COMTE
Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer
votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'après-midi,
Anfry; nous vous le renverrons ce soir.
ANFRY
Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gêne
pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il
aura changé de vêtements.
LE COMTE
Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
pas fête aujourd'hui.
ANFRY
C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première
fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»
Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.
«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un
coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
avec lui au château.»
Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se
débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre
Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
devant; Blaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler,
et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En
arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les
attendaient.
«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis
bien aise de le connaître; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content
de jouer avec un garçon de son âge.
--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas à mon
aise.
--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger
notre jardin, Blaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec
moi, Jules et Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»
Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
vers un petit jardin que M. de Trénilly leur avait fait arranger près
du château.
«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.
HÉLÈNE
C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
aider.
BLAISE
Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des légumes?
--Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!
--Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.
HÉLÈNE
Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.
JULES
Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et
si tu mets des fleurs; je les arracherai.
HÉLÈNE.
Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder.
BLAISE.
Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?
HÉLÈNE
Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce
que Jules lui dit.
JULES
Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant que je vais
chercher des graines au jardin.»
Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il
n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle
ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène
l'aidait, mais moins vivement.
Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes.
«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards...
BLAISE
Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué
quand c'est levé.
JULES
Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
jardin.
BLAISE
Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
longtemps.
JULES
C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»
Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère;
sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter
les disputes. Blaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène
consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait
désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans
lesquelles Jules semait la graine.
BLAISE
Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?
JULES
Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.
HÉLÈNE
Mais comment sauras-tu où sont les radis, les choux-fleurs, les
carottes, et le reste?
JULES
Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.
HÉLÈNE
Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
trouverons-nous?
JULES
Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.
BLAISE
Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas
un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.
JULES, _frappant du pied_
Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
mettrai pas.»
Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitié
et lui dit:
«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.
HÉLÈNE
Merci, Blaise, tu es bien bon.
JULES
Et moi! je suis donc mauvais, moi?
HÉLÈNE
Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.
JULES, _avec colère_
Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
le dises.
HÉLÈNE
Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...
JULES, _de même_
Mais quoi?
HÉLÈNE
Mais... Blaise est très bien.»
Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut pour battre Hélène;
elle se sauva; il s'élança sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
bonne d'Hélène accourut.
«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?
JULES, _pleurant_
Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des
fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il
veut arracher mes légumes.
LA BONNE
Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
ses légumes, Blaise?
BLAISE
Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-même qui se contrarie.
LA BONNE
C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules qui se fait
pleurer lui-même, n'est-ce pas?»
Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
promettant bien de refuser à l'avenir toute invitation du château.
IV
LE CHAT-FANTOME
Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, et, quand
il faisait beau, il aimait à se promener tout seul, le soir, dans les
prairies traversées par un joli ruisseau.
Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?
D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, en suivant le
chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangée de fours à
plâtre creusés dans la montagne qui borde les prés et la grande route.
Ces fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
d'étincelles; les hommes occupés à enfourner du bois dans ces brasiers
lui semblaient être des diables au milieu des flammes de l'enfer.
Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile à
effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces feux allumés,
ces longues traînées d'étincelles, ces hommes armés de fourches
attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivière jusqu'au moulin,
dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
longeant les fours à chaux.
Quelques jours après sa première visite au château, Blaise se
préparait à faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.
«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
seul, je m'ennuie.
--Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais me promener dans
la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
encore quelque histoire qui me fasse gronder!
JULES
Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, je ne dirai rien
du tout à personne.
BLAISE
Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.
JULES
Alors j'irai avec toi.
BLAISE
Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
Jules.
JULES
Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»
Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, se décida à le
laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchanté de sortir du
jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.
La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. Les fours
étaient tous allumés; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
Blaise le rassurèrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
les hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent ainsi au
moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
il en avait l'habitude; deux énormes dogues accoururent en aboyant dès
qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangées de dents
formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne répondit;
il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
obtenir passage; les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent
à mordre la main, que Blaise retira promptement.
Comment revenir sans passer par le même chemin? Il y en avait bien un
autre, mais Blaise n'aimait pas à le prendre, parce qu'il longeait le
cimetière du village; le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient
enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.
BLAISE
Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
gardent le passage; ils nous dévoreraient si nous entrions dans la
cour.
JULES
C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je voudrais passer près
des fours à chaux.
BLAISE
Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.
JULES
Pourquoi? Y a-t-il du danger?
BLAISE
Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.
JULES
Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?
BLAISE
Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons sur la
grande route, juste à l'endroit où commencent les fours.
JULES
Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.
BLAISE
Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»
Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le moulin. Ils
marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixés sur le mur et
sur la porte du cimetière, Jules sentait battre son coeur; ses grands
yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et
poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
cimetière et désigna l'objet qui le terrifiait.
Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
vit une grande forme blanche, un fantôme qui s'élevait lentement
au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tête et le haut de
son corps eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna vers
lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
n'était pas trop rassuré et restait immobile comme le fantôme; il
rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
fantôme ne bougea pas.
«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, car s'il avait été
un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
cas, je vais lui jeter une pierre.»
Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aiguë et la lança de
toute sa force et avec une grande adresse à la tête du fantôme, qui
poussa une espèce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en continuant ses
cris. Blaise crut reconnaître des miaulements de chat, et voulut
courir à lui pour s'en assurer; mais Jules, pâle et tremblant, le
tenait par sa blouse et l'empêchait d'avancer.
BLAISE
Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.
JULES
Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
j'ai peur du fantôme.
BLAISE
C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantôme,
je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
seul.
JULES
Non, non, je ne veux pas y aller.
--Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, et, donnant une
secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
la forme blanche étendue par terre.
Jules aimait mieux encore approcher du fantôme avec Blaise que de
rester seul; il courut après lui et le rejoignit au moment où Blaise,
s'étant baissé, poussa un cri en faisant un saut en arrière; il
s'était senti égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut
de Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme qui,
poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut à son comble;
il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
lever, la force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.
Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas à Jules, et
il examina la forme étendue devant lui; la lune venant il sortir de
derrière un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
extraordinaire. C'était lui qui avait grimpé sur le mur du cimetière;
la demi-obscurité l'avait fait paraître encore plus gros et plus
blanc, et avait donné à sa tête et à son corps l'apparence d'une tête
et d'épaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne brisé; ses
convulsions avaient cessé; il ne remuait plus.
«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lançant ma pierre;
je vais demander aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient cet
animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?»
Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par terre, pâle et
sans mouvement.
«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laissé venir
avec moi; ces enfants de château, c'est poltron comme tout; je
vous demande un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer
seulement?»
Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait sur la
figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
tête; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc
étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.
«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
chat, que j'ai tué d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
vengé sur votre joue et sur ma main.»
Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit la main de Blaise
pour s'éloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
fantôme, et qui lui avait occasionné une si grande frayeur.
«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
mort, pour que je le fasse reconnaître par quelqu'un. Un beau chat,
ajouta-t-il en le ramassant.
JULES
Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?
BLAISE
Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.
JULES
Je ne veux point passer par le cimetière..., non, non..., je ne le
veux pas, j'ai trop peur.
BLAISE
De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
notre fantôme n'en est pas un? Ce n'était qu'un chat.
JULES
Je veux retourner par le chemin de la rivière, par lequel nous sommes
venus.
BLAISE
Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
plus joli de la promenade.
JULES
Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
tout le monde.
BLAISE
Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
tout de même, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
mon chat sans demander à qui il appartient.»
Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours à chaux, suivit
Jules, qui marchait très vite pour rentrer à la maison le plus tôt
possible. A cent pas de l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène
et sa bonne, qui les cherchaient de tous côtés.
HÉLÈNE
Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrivé quelque
accident; il est très tard, nous devrions être couchés depuis
longtemps; allons, mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.
JULES
Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; il m'a
mené dans des chemins dangereux, j'ai manqué d'être mangé par des
chiens énormes, et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes
du cimetière!
HÉLÈNE
Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! Tu sais bien qu'il
n'y a pas de fantômes.
BLAISE
Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, nous n'avons
vu qu'un gros chat blanc monté sur le mur du cimetière. Je l'ai
malheureusement tué d'un coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules,
c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empêcher de
m'accompagner.
HÉLÈNE
Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
c'est très mal; ne répète pas à maman ce que tu m'as dit, parce que tu
ferais injustement gronder le pauvre Blaise.
BLAISE
Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»
Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
souvent, et elle craignait qu'il ne fît gronder le pauvre Blaise,
qu'elle savait innocent.
Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
de Jules, dont elle était inquiète; en le voyant revenir avec sa
soeur, elle alla à eux et demanda avec inquiétude ce qui l'avait
retenu si longtemps.
JULES
Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; j'avais très peur, mais
il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetière.
LA COMTESSE
Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à ton habit? Le dos
est plein de poussière, comme si tu t'étais roulé par terre. Serais-tu
tombé? T'es-tu fait mal?
JULES
C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.
LA COMTESSE
Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
Il est donc méchant, ce Blaise?
JULES
Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent ou plutôt toujours.
--Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise est très bon et ne
ment pas. C'est Jules qui ment et qui est méchant. Blaise m'a dit que
Jules avait voulu absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce
chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il ne voulait pas
le tuer, et il en est très fâché.
LA COMTESSE
Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un étranger
pour accuser ton frère?
HÉLÈNE
Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.
LA COMTESSE
Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable et plus
indulgente pour ton frère. Montons au salon; je tâcherai demain de
savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
mérite.»
Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus de cette affaire; mais
Hélène, qui avait pitié du pauvre Blaise calomnié, fut au contraire
satisfaite de la promesse de sa mère. En allant se coucher, elle
reprocha à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme à son
ordinaire, par des injures et des coups de pied.
Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
l'innocence de Blaise et de la méchanceté de Jules; mais la crainte de
rabaisser son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha de
punir Jules comme il le méritait.
V
UN MALHEUR
Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils
entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de
l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq
enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient
les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre
femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans,
qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la
maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour
y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle
était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il
n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des
cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère,
qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant,
le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin.
Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à
l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider
à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants
du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui
pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que
Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M.
Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils
accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand
son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le
corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter
l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait
pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et
soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le
calmer et l'endormir.
Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit,
enveloppé de couvertures, le médecin arriva.
«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?
--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à
employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
tâchez de rappeler cet enfant à la vie.»
Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
après un examen de quelques minutes, il se releva.
«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
son coeur.
--Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer?
--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez
de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»
En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion,
il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée
de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria:
«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux
heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous
serons peut-être plus heureux en continuant.»
Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner
tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait
été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque
espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait
interrompus.
Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme
Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le
lit de la chambre où il avait été transporté.
«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme
Renou, vous l'avez abandonné.
--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie
pour vous et pour ses frères et soeurs.
--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en
sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas
de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir
mourir dans son lit.
--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit,
c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu
vous a épargné cette douleur.»
Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans
pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
des plus efficaces.
«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable;
puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher.
--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.
--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste
encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.
--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre
lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
vous le faites!
--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
sien.»