BRAVE FILLE[29]

[Note 29: Par M. Fernand Calmettes, _Société d'éducation de la

jeunesse_, 1 vol. in-8°, figures.]

Il y a eu deux ans au mois d'août dernier, je traversais avec trois ou

quatre amis, pieds nus, la baie de Somme à marée basse. Nous nous

éloignions de ces hauts remparts de Saint-Valéry dont l'embrun a couvert

les vieux grès d'une rouille dorée. Mais ce n'avait pas été sans nous

retourner plusieurs fois pour voir l'église merveilleuse qui dresse sur

ces remparts ses cinq pignons aigus percés, au XVe siècle, de grandes

baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène renversée et le

coq de son clocher. Devant nous le sable blond de la baie s'étendait

jusqu'à la pointe bleuâtre du Hourdel, où finit la terre, et jusqu'aux

lignes basses de ce Crotoy, qui reçut Jeanne d'Arc prisonnière des

Anglais. Au large, d'où soufflait le vent du nord, on apercevait une

goélette norvégienne chargée sans doute de planches de sapin et de fer

brut. Le soleil enflammait le bord des grands nuages sombres. L'infini

rude et délicieux nous enveloppait et nous songions à des choses très

simples. Puis, suivant la pente naturelle de mon esprit, j'en vins à ne

plus penser à rien. Nous avancions lentement, traversant à gué les

petits ruisseaux peuplés de crabes et de crevettes et sentant parfois

sous nos pieds, dans le sable, le tranchant des coquillages brisés.

Autour de nous, l'eau n'avait point de sourires et le vent n'avait point

de caresses; mais des souffles salubres nous versaient dans la poitrine

une joie paisible et l'oubli de la vie. Tout à coup, j'entendis mon nom

jeté dans le vent comme un appel affectueux. J'en fus tout étonné. Il me

paraissait inconcevable que quelqu'un se rappelât encore mon nom, alors

que je l'avais moi-même oublié. Je ne me sentais plus distinct de la

nature et ce simple appel me fit tressaillir. Il faut vous dire que je

n'ai jamais été bien sûr d'exister; si, à certaines heures, j'incline à

croire que je suis, j'en éprouve une sorte de stupeur et je me demande

comment cela se fait.

Or, à ce moment-là réellement je n'étais pas, puisque je ne pensais pas.

Je n'avais au plus qu'une existence virtuelle. La voix qui m'appelait se

rapprocha et, m'étant tourné du côté d'où venait le son, je vis une

espèce de marin coiffé d'un béret bleu, serré dans un tricot de laine,

qui s'élançait vers moi à grandes enjambées, les pantalons relevés

au-dessus du genou, et faisant danser sur son dos une paire de souliers

ferrés qu'il portait en sautoir. Son visage était bronzé comme celui

d'un vieux pilote. Il me tendit une main large, mais trop douce pour

avoir beaucoup pris de ris et longtemps tiré sur le cordage.

--Tu ne me reconnais pas? me dit-il.

Si, je le reconnaissais, mon excellent ami Fernand Calmettes, le témoin

de ces années de jeunesse dont le goût fut tant de fois amer et dont le

parfum reste si doux dans le souvenir! Heureux que nous étions alors!

Nous n'avions rien et nous attendions tout. Si, je le reconnaissais, mon

vieux compagnon d'armes! Oui, compagnon d'armes, car, en 1870, nous

avons fait la guerre ensemble, Fernand Calmettes et moi, comme simples

soldats, dans un régiment de la garde nationale mobilisée, sous les

ordres du brave capitaine Chalamel. Portant côte à côte le képi à

passepoil rouge et la vareuse à boutons de cuivre, nous défendions Paris

de notre mieux, mais je dois convenir que nous étions des soldats d'une

espèce particulière. Il me souvient que, pendant la bataille du 2

décembre, placés en réserve sous le fort de la Faisanderie, nous lisions

le _Silène_ de Virgile, au bruit des obus qui tombaient devant nous dans

la Marne. Tandis qu'à l'horizon de la campagne grise et nue les

batteries prussiennes faisaient traîner des flocons blancs au-dessus des

collines, tous deux, assis sur la berge, près des fusils en faisceaux,

nos fronts penchés sur un petit _Virgile_ de Bliss, que j'ai encore et

qui m'est cher, nous commentions cette genèse que le poète, par un

délicieux caprice, enchâssa dans une idylle. «Il chante comment dans le

vide immense furent condensées les germes de la terre, de l'air, des

mers et aussi du feu subtil; comme de ces principes sortirent toutes

choses et se consolida le tendre globe du monde, etc., etc.» Fernand

Calmettes sortait alors de l'École des chartes, où il avait soutenu une

thèse sur les manuscrits de Tacite.

La soutenance de cette thèse avait été signalée par une altercation

assez vive entre M. Quicherat, qui présidait la séance, et l'archiviste

candidat, au sujet de la transcription des noms propres latins en

français. L'élève tenait pour une méthode fixe; il voulait, comme M.

Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre pour

lettre, en respectant la désinence étrangère, _Roma_, _Tacitus_,

_Tiberis_.

Le maître défendait la transmission orale, fondée sur les lois de

l'accentuation. _Rome_, _Tacite_, _Tibre_. L'élève demanda alors à M.

Quicherat si, pour observer ces mêmes lois, il dirait _Quinte Fabre

Favre_ au lieu de _Quintus Fabius Faber_. M. Quicherat allégua l'usage

et se fâcha tout rouge. Fernand Calmettes éprouva ce jour-là qu'il est

parfois dangereux d'avoir raison. Mais il ne profita pas de la leçon;

c'est un esprit logique, qui ne connaîtra jamais l'art charmant d'avoir

tort à point et quand il faut. C'est pourtant là une grâce irrésistible,

Le monde ne donne raison qu'à ceux qui ont quelquefois tort. Quand je le

connus, en 1868, Fernand Calmettes, s'occupait d'épigraphie et de

numismatique, et copiait des chartes par les belles nuits d'été. C'était

un grand archéologue de vingt ans; mais un archéologue tout à fait

singulier, car il avait des idées générales et une merveilleuse

abondance de méthodes philosophiques. Il m'en a même donné deux ou trois

qui m'ont été fort utiles.

Je n'ai jamais connu un constructeur qui fît tant d'échafaudages. Ce

n'est pas tout. Cet archéologue n'aimait pas l'archéologie, et il ne

tarda pas à la prendre en horreur. Il y excellait pourtant, et si les

travaux épigraphiques qu'il a écrits étaient signés de son nom, il

serait aujourd'hui de l'Institut. C'est une question de savoir s'il s'y

plairait, car il aime terriblement le grand air. Il a l'âme rustique. En

1870, pendant nos longues factions sous les armes, il se prit de goût

pour la peinture et il se mit à dessiner avec cette ardeur patiente et

cette imagination méthodique qui sont le fond de sa nature. Depuis lors,

il est devenu le peintre qu'on sait et dont on estime le talent

énergique, sincère et pensif.

Quand il me serra la main dans cette belle baie de Somme, si je le

reconnaissais sous le hâle et l'embrun, mon vieil ami Fernand Calmettes!

J'appris de lui qu'il était installé tout proche dans un de ces villages

de la côte où le vent chasse tant de sable qu'on enfonce dans les rues

jusqu'aux genoux. Il venait là passer chaque année quatre ou cinq mois

et, par un instinct d'harmonie, il s'était fait semblable aux marins

parmi lesquels il vivait et dont il aimait la simplicité grave et la

grandeur naïve. Il ressentait une sympathie de peintre et de poète pour

ces simples qui n'ont, dans le combat de la vie, d'autres armes que leur

filet, ces grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne

connaissent point celles des hommes. Il se sentait bien auprès de ces

braves gens que la vie use comme le temps use les pierres, sans toucher

au coeur, et que la vieillesse même ne rend point avares.

M. Fernand Calmettes rapporta de la baie de Somme et des plages grises

du Vimeu des études, des notes, des souvenirs dont il a tiré depuis

quelques beaux tableaux et un livre, un roman que j'ai reçu hier et qui

m'a fait songer à tout ce que je viens de vous dire, un roman sur les

pêcheurs, un récit tracé pour les jeunes filles avec une innocente

ardeur. Ce livre est illustré: je n'ai pas besoin de dire que les

dessins sont de M. Calmettes lui-même. Ils plaisent par un style simple

et grand. Le texte aussi a de la grandeur vraie et de la belle

simplicité.

On trouve parmi les débris attribués à la poétesse Sappho une épigramme

funéraire dans le goût des plus anciens poèmes de ce genre que nous ait

conservé l'_Anthologie_. C'est, en deux vers, une mâle élégie dont voici

le sens, rendu aussi exactement que possible:

«Ici est le tombeau du pêcheur Pélagôn. On y a gravé une nasse et un

filet, monuments d'une dure vie.»

Il faudrait tracer ces deux vers sur le frontispice du livre de M.

Fernand Calmettes. Ce livre, intitulé _Brave Fille_, est l'histoire

d'une jeune orpheline, Élise, en qui revivent les vertus héréditaires

des pauvres pêcheurs qui gagnent leur vie au péril de la mer. Elle a le

coeur robuste et pieux. Elle est née avec l'amour de ce terrible Océan

qui lui a pris son père. Comme le vieux pilote que M. Jean Richepin fait

si bien parler dans _le Flibustier_, elle méprise la terre et les

terriens et pense que les rivières, ce n'est que de l'eau pâle, ingrate

et fade, cette eau qui passe et ne revient pas. Voyez-la, la brave

fille, sur la route de Saint-Valéry, qui se déroule toute poudreuse

entre deux rangées d'arbres tordus par le souffle de l'ouest...

Cinq lieues sur cette route morne. Élise en avait le coeur plus

malade que les jambes. Elle ne s'intéressait guère à la

campagne. Tout s'y rapetisse et s'y rétrécit. On n'y peut

entrevoir que des coins de ciel, on n'y respire qu'une brise

concentrée. Des horizons qu'on toucherait de la main; une terre

si dure à manier, si avare, que, pour lui arracher ses

richesses, on est réduit à se la partager par petits carrés, et

l'on y épuise sa vie à tracer des sillons longs d'une encâblure

à peine. Qu'est-ce auprès de la mer, la grande mer? Elle vous

ouvre les poumons, celle-là, avec son souffle que rien n'arrête,

et l'on met, à la sillager de nord en sud, moins de temps qu'il

n'en faudrait pour labourer un champ pas plus vaste qu'un port.

C'est la vie large et généreuse qui vous ranime tous les sens à

la fois et vous nourrit des forces vierges de la nature. Élise

avait hâte de la revoir, cette mer, aussi belle dans ses colères

que dans ses caresses, cette mer qui l'avait faite courageuse et

forte.

Élise a une tâche, qu'elle saura accomplir. Avant de céder à l'amour

permis, elle devra tirer du fond de la mer le corps de son père et

l'ensevelir. C'est son père lui-même qui lui apparaît pour lui donner

cet ordre. Vous êtes libre d'ailleurs de croire que le fantôme du pauvre

pêcheur n'a pas plus de réalité objective que le spectre de Banquo, et

qu'il est le produit d'une hallucination généreuse. Quand elle vit son

père revenu du fond de la mer où il était couché depuis plusieurs mois,

Élise ne dormait pas.

Non, elle ne dormait pas. À la lueur douce de la lune, elle

reconnut distinctement, l'un après l'autre, les objets

familiers, tels qu'elle les avait retrouvés tout à l'heure à son

retour; le petit lit en armoire, sous l'escalier du grenier; le

grand buffet où scintille sous un globe le bouquet de mariage de

la mère, une rose énorme feuilletée d'or; puis, de chaque côté,

les deux flambeaux d'étain, puis les filets, les engins de

pêche, suspendus partout, aux murs, aux poutres du plafond. Tous

ces vieux compagnons de sa vie d'autrefois, elle les tenait là

sous les yeux, dans leur forme précise, matérielle, avec leurs

contours et leurs couleurs.

Elle ne dormait pas et cependant elle ne pouvait se tourner vers

la porte sans retrouver en face d'elle un visage triste et doux,

à l'oeil clair, aux rides bonnes.

--Père, que me voulez-vous?

Pour la première fois, depuis qu'elle l'avait perdu, Élise

revoyait vraiment son père, tel qu'il était en son vivant, avec

le gros bonnet de loutre, le foulard rouge et le maillot brun.

Il la grondait doucement de l'abandonner, lui, le père, au fond

des sables, de n'avoir pas tenté l'impossible auprès des

autorités maritimes, pour demander, comme cela s'obtient

parfois, qu'on draguât la place, qu'on arrachât à l'abîme des

fonds les corps, qui ne peuvent connaître le repos en dehors de

la terre aimée....

--Père, je vous le jure, je ne prendrai de repos que je ne vous

aie enterré aux côtés de la mère.

Elle réussit à l'enterrer aux côtés de la mère. C'était presque

impossible. Mais que ne peuvent le courage, et l'amour? J'ai cité deux

passages de ce livre pour me dispenser de vanter un vieil ami. On jugera

que ces citations portent leurs louanges en elles-mêmes.

M. Fernand Calmettes a, pour nous représenter ces pêcheurs, l'oeil d'un

peintre et l'âme d'un poète, aussi a-t-il exprimé les formes et les

âmes. Une seule faculté des marins n'est pas exactement rendue dans son

livre, la faculté religieuse. On, n'y rencontre le culte catholique sous

aucune forme précise et, chose étrange, le nom de Dieu n'y est même pas

prononcé.

J'ai demandé les raisons de cette singularité et je les ai apprises;

elles sont trop intéressantes pour que je ne les révèle pas ici. C'est

l'éditeur du livre, c'est le libraire qui n'a point souffert que le nom

de Dieu figurât une seule fois dans le texte, donnant pour motif qu'il

publiait des livres destinés à être donnés en prix dans les écoles.

Les idées philosophiques et religieuses de cette maison de librairie,

fort honorable d'ailleurs, importeraient peu, mais elle est patronnée

par certains hommes politiques qui répudieraient ses livres s'il y était

fait allusion à un culte, à un idéal religieux quelconque. Voilà où nous

en sommes! Voilà la largeur d'idées, l'ouverture d'esprit de nos

radicaux. Voilà comment ils entendent la tolérance, la liberté

intellectuelle, le respect des consciences. Voilà les inspirations

libérales de l'Hôtel de Ville! Je ne suis pas suspect de trop de foi, et

ceux qui me font l'honneur de me lire savent que je ne défends ici que

la liberté des âmes et la paix des coeurs. Mais, en vérité, cette

proscription de l'idéal de tant de personnes respectables, cette guerre

au dieu des femmes et des enfants, au dieu consolateur des affligés, est

quelque chose de bien méchant et de bien maladroit. Je regrette vivement

que le livre de M. Fernand Calmettes ait subi l'affront d'une si stupide

censure. Je le regretterais plus encore si l'auteur n'avait compensé, en

quelque sorte, par son idéalisme supérieur les mutilations dont il eut à

souffrir de la part des sectaires. Une sorte de mysticisme naturaliste

règne dans son oeuvre et se substitue ingénieusement au culte plus

traditionnel que professent en réalité les pêcheurs de nos côtes.

M. Fernand Calmettes élève à la hauteur d'une religion les sentiments de

famille, la piété de coeur. Dans son livre, le ciel est toujours

visible; il inspire tous les êtres, les illumine de sa clarté radieuse

ou les enveloppe de sa mélancolie sereine. Cela est excellent, mais ce

n'est pas ainsi que les pêcheurs de Saint-Valéry conçoivent l'idéal

divin[30].

[Note 30: J'apprends avec plaisir que, dans une nouvelle édition, M.

Fernand Calmettes rétablit intégralement le texte de son manuscrit.]

La vie littéraire. Deuxième série · 第 42 / 63 题