LA TRESSE BLONDE[28]

[Note 28: Par Gilbert-Augustin Thierry. Quantin, éditeur, in-18.]

J'ai un ami qui vit dans la solitude, sous les pommiers du Perche. C'est

Florentin Loriot qu'il se nomme. Il a l'âme exquise et sauvage. Il lit

peu et médite beaucoup, et toutes les idées qui entrent dans sa tête

prennent un sens mystique. Peintre et poète, il découvre des symboles

sous toutes les images de la nature. Il est à la fois le plus naïf et le

plus ingénieux des hommes. Il croit tout ce qu'il veut et ne croit

jamais rien de ce qu'il entend. Innocent, candide, prodigieusement

entêté, il se ferait hacher pour une idée, et, s'il n'est pas martyr à

cette heure, la faute en est uniquement à la douceur des moeurs

contemporaines.

Quand il vient à Paris, où il ne fait que des séjours trop rares et trop

courts, il apporte à ses amis, avec son sourire, des trésors de rêve et

de pensée. Il arrive toujours au moment où on l'attend le moins et il

est toujours le bienvenu. C'est une joie que de le voir entrer, son

carton d'aquarelles sous le bras, ses poches bourrées de bouquins en

lambeaux et de manuscrits illisibles, bienveillant, absent de tout,

radieux, le regard perdu dans le vide.

--Asseyez-vous, Florentin Loriot, et donnez-nous de fraîches nouvelles

de la Providence. Comment va l'Absolu, comment se porte l'Infini?

Et le voilà déroulant sa métaphysique. Oh! sa métaphysique, c'est un

cahier d'images avec des légendes en vers. Mais Florentin Loriot est

subtil et dispute habilement.

La dernière fois que j'eus le plaisir de le voir, il m'exposa ses

théories sur le roman.

--Mon ami, me dit-il, faites du roman d'aventures; rien n'est beau que

cela.

Il venait de découvrir _les Mousquetaires_, et cette découverte avait

été suivie pour lui de quelques autres plus merveilleuses. Il m'en fit

part avec une grâce dont je ne saurais pas même vous montrer l'ombre.

Mais ce qu'il disait revenait en somme à ceci.

Le vieux Dumas faisait des contes, et il avait raison. Pour plaire et

pour instruire, il n'est tel que les contes. Homère en faisait aussi.

Nous avons changé cela et c'est notre tort. Les romanciers d'aujourd'hui

se contentent d'observer des attitudes ou d'analyser des caractères.

Mais les attitudes n'ont par elles-mêmes aucune signification et partant

nul intérêt. Quant aux caractères, ils demeurent obscurs pour ceux qui

s'obstinent à les étudier par le dedans. L'action seule les révèle.

L'action, c'est tout l'homme. «Je vis, donc je dois agir,» s'écrie

Homonculus dès qu'il sort de la cornue dans laquelle Wagner l'a

fabriqué. Il n'y a point d'intérêt réel, il n'y a point même de vérité

véritable à me montrer l'homme intérieur qui est incompréhensible.

Replacez-le dans le monde, au sein de l'univers matériel et spirituel.

Montrez-le aux prises avec sa destinée; montrez-nous Dieu partout (mon

ami Florentin Loriot est spiritualiste et chrétien), agissez, agissez,

agissez, jetez-nous dans de grandes affaires, non plus avec le

matérialisme un peu enfantin du bon Dumas, mais selon les vues

transcendantes du philosophe et du moraliste, et alors vous aurez créé

le vrai, le grand roman d'aventures.

Voilà ce que mon ami Florentin Loriot a trouvé sous ses pommiers. Il

veut des _Mousquetaires_, mais des _Mousquetaires_ mystiques. Il aime

les aventures, mais les aventures spirituelles.

Encore resterait-il à savoir si la plus grande des aventures humaines

n'est pas la pensée. M. Stéphane Mallarmé a pris, dit-on, pour héros

d'un drame de cape et d'épée un fakir qui n'a pas fait un seul mouvement

depuis cinquante ans, mais dont le cerveau est le théâtre de

vicissitudes incessantes. Je ne répondrais pas que, s'il lui fallait

absolument choisir un héros, mon ami Florentin Loriot ne préférât au

Porthos d'Alexandre Dumas père le fakir de M. Stéphane Mallarmé. En

somme, et sans chicaner davantage, ce que veut Florentin Loriot, c'est

que le roman cesse d'être naturaliste parce qu'être naturaliste c'est

n'être rien. Ce qu'il demande c'est que le roman soit moral, qu'il

procède d'une conception systématique du monde et soit l'expression

concrète d'une philosophie.

C'est pourquoi je me propose de lui envoyer le nouveau roman de M.

Gilbert-Augustin Thierry, _la Tresse blonde_. En effet, ce livre, conçu

fortement et noblement écrit, fut inspiré, si j'en crois la préface, par

un idéal qui n'est pas sans analogie avec l'idéal de mon ami, le

philosophe du Perche.

«Désormais, dit M. Gilbert-Augustin Thierry, l'étude de l'homme (par le

roman) doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme, vers

ces régions de l'infini dont nous sommes des atomes passionnels, mais

atomes à l'agitation impuissante. Se haussant vers l'occulte, s'élevant

jusqu'au grand inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer

d'abord à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les

ténèbres dont l'absolu enveloppe son être: sa logique continue, sa

justice immanente, sa morale implacable--les lois mêmes de son éternité.

Vers le _dieu inconnu!_... poursuite malaisée, mais exploration

nécessaire, puisque la déité cherchée, un Tout vivant et personnel, nous

enveloppe et nous enlace--nous qui vivons en lui, nous qui ne sommes que

par lui.»

Si ces choses sont obscures, en soi, et naturellement, l'idée de M.

Thierry ne s'en dégage pas moins avec une suffisante clarté. Selon

l'auteur de _la Tresse blonde_, l'action romanesque doit avoir pour

ressort la fatalité. C'est peu que d'y montrer des hommes: les hommes ne

sont rien; il faut y faire sentir les puissances inconnues qui forgent

et martèlent nos destinées. Il faut créer, non seulement des êtres, mais

encore des sorts. C'est le roman moral, c'est le roman philosophique,

c'est le roman enfin comme l'entendait mon ami du pays des pommiers,

avec cette différence que celui-ci pensait en chrétien et que M. Thierry

incline vers une sorte de déterminisme mystique. Je signale ces théories

parce qu'elles sont de nature à soulever une discussion intéressante au

moment où l'on reconnaît généralement l'inanité du naturalisme qui

n'est, en somme, que la négation de l'intelligence, de la raison et du

sentiment.

Le naturalisme interdit à l'écrivain tout acte, intellectuel, toute

manifestation morale; il mène droit à l'imbécillité flamboyante. C'est

ainsi qu'il a produit la littérature dite décadente et symbolique. Son

crime impardonnable est de tuer la pensée. Il est tombé, de non-sens en

non-sens, jusqu'aux plus lamentables absurdités. Ses prétentions étaient

de relever de la science et de procéder d'après la méthode

expérimentale. Mais qui ne voit que la méthode expérimentale est

absolument inapplicable à la littérature? Elle consiste à provoquer à

volonté un phénomène dans des conditions déterminées. Or, il est clair

qu'une telle méthode est hors de nos moyens.

Mais prenons, si vous voulez, le mot d'expérience dans un sens

métaphorique, et admettons qu'il y ait, en art, une sorte de méthode

idéalement expérimentale. Toute expérience suppose une hypothèse

préalable que cette expérience a pour but de vérifier. Or le

naturalisme, s'interdisant toute hypothèse, n'a aucune expérience à

faire. Le chef de cette école littéraire, qui parle tant d'expériences,

rappelle à cet égard un physiologiste for connu dans l'histoire des

sciences; le bonhomme Magendie, qui expérimenta beaucoup sans aucun

profit. Il redoutait les hypothèses comme des causes d'erreur. Bichat

avait du génie, disait-il, et il s'est trompé. Magendie ne voulait pas

avoir de génie, de peur de se tromper aussi. Or, il n'eut point de génie

et ne se trompa jamais. Il ouvrait tous les jours des chiens et des

lapins, mais sans aucune idée préconçue, et il n'y trouvait rien, pour

la raison qu'il n'y cherchait rien. Cela, c'est le naturalisme dans

l'ordre scientifique. Claude Bernard, qui succéda à Magendie, rendit ses

droits à l'hypothèse. Il avait l'imagination grande et l'esprit juste.

Il supposait les choses et les vérifiait ensuite, et il fit de vastes

découvertes. Si l'hypothèse est nécessaire dans l'ordre scientifique, on

ne croira pas qu'elle soit funeste dans l'ordre littéraire, et l'on

permettra à M. Gilbert-Augustin Thierry de considérer, avec des idées

préconçues, les fatalités de l'atavisme, la lutte pour la proie et même

le conflit de la suggestion et de la responsabilité.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 41 / 63 题