[Note 31: Par M. Ernest Renan, in-8°, Calmann Lévy, édit., t. II.]
Faut-il essayer de vous rendre l'impression que j'ai éprouvée en lisant
ce deuxième volume de l'_Histoire d'Israël_? Faut-il vous montrer l'état
de mon âme quand je songeais entre les pages? C'est un genre de critique
pour lequel, vous le savez, je n'ai que trop de penchant. Presque
toujours, quand j'ai dit ce que j'ai senti, je ne sais plus que dire et
tout mon art est de griffonner sur les marges des livres. Un feuillet
que je tourne est comme un flambeau qu'on m'apporte et autour duquel
aussitôt vingt papillons sortis de ma tête se mettent à danser. Ces
papillons sont des indiscrets, mais qu'y faire? Quand je les chasse, il
en revient d'autres. Et c'est tout un choeur de petits êtres ailés qui,
dorés et blonds comme le jour, ou bleus et sombres comme la nuit, tous
frêles, tous légers, mais infatigables, voltigent à l'envi et semblent
murmurer du battement de leurs ailes: «Nous sommes de petites Psychés;
ami, ne nous chasse pas d'un geste trop brusque. Un esprit immortel
anime nos formes éphémères. Vois: nous cherchons Éros, Éros qu'on ne
trouve jamais, Éros, le grand secret de la vie et de la mort.» Et, en
définitive, c'est toujours quelqu'une de ces petites Psychés-là qui me
fait mon article. Elle s'y prend, Dieu sait comment! Mais, sans elle, je
ferais pis encore.
En ce moment, alors que je lis, dans le beau livre de M. Renan, les
règnes de David et de Salomon, le schisme des tribus, la victoire des
prophètes, l'agonie et la mort du royaume d'Israël, alors qu'avec sa
science de linguiste et d'archéologue, les souvenirs de ses voyages et
surtout un sens divinateur des choses très anciennes, l'historien
retrouve et me montre le pasteur nomade qui voit partout des Elohim dans
les mirages du désert et quelquefois lutte toute une nuit avec l'un de
ces êtres mystérieux; restitue le Temple de Salomon, son pylône de style
égyptien, ses deux colonnes d'airain à chapiteaux de gerbes de lotus,
ses _cheroubim_ d'or monstrueux comme les sphinx de Memphis et comme les
taureaux à face humaine de Khorsabad et tout à l'entour, dressé sur les
collines ou caché sous les bocages, l'impur hiérodule des temples
phéniciens; suit enfin à travers les siècles l'évolution du sentiment
religieux chez ce peuple singulier qui passa de l'adoration d'un dieu
jaloux et féroce au culte de cette providence divine dont il a
finalement imposé l'idéal au monde,--pendant toute cette lecture
attachante et forte qui m'intéresse, parce qu'elle est savante et qui
m'enchante pour ce qu'elle contient d'art exquis, savez-vous ce que font
mes bestioles aux ailes toujours agitées, mes petites Psychés anxieuses?
Elles me montrent ma vieille Bible en estampes, la bible que ma mère
m'avait donnée et qu'enfant je dévorais des yeux avant même de savoir
lire.
C'était une bonne vieille Bible. Elle datait du commencement du XVIIe
siècle; les dessins étaient d'un artiste hollandais qui avait représenté
le paradis terrestre sous l'aspect d'un paysage des environs
d'Amsterdam. Les animaux qu'on y voyait, tous domestiques, donnaient
l'idée d'une ferme et d'une basse-cour très bien tenues. C'étaient des
boeufs, des moutons, des lapins et un beau cheval brabançon, bien tondu,
bien pansé, tout prêt à être attelé au carrosse d'un bourgmestre. Je ne
parle pas d'Eve, en qui éclatait la beauté flamande; c'étaient là des
trésors perdus. L'arche de Noé m'intéressait davantage. J'en vois encore
la coque ample et ronde, surmontée d'une cabane en planches. O merveille
de la tradition! j'avais parmi mes joujoux une arche de Noé exactement
semblable, peinte en rouge, avec tous les animaux par couple et Noé et
ses enfants faits au tour. Ce m'était une grande preuve de la vérité des
Écritures. _Teste David cum Sibylla_. À dater de la tour de Babel, les
personnages de ma Bible étaient richement habillés, selon leur
condition, les guerriers à l'exemple des Romains de la colonne Trajane,
les princes avec des turbans, les femmes comme les femmes de Rubens, les
bergers en façon de brigands et les anges à la mode de ceux des
jésuites. Les tentes des soldats ressemblaient aux riches pavillons
qu'on voit dans les tapisseries; les palais étaient imités de ceux de la
Renaissance, l'artiste n'ayant pas imaginé qu'on pût rien représenter de
plus vieux en ce genre. Il y avait des nymphes de Jean Goujon dans la
fontaine où se baignait Bethsabé. C'est pourquoi ces images me donnaient
l'idée d'une antiquité profonde. Je doutais que mon grand-père lui-même,
bien qu'il eût été blessé à Waterloo, en souvenir de quoi il portait
toujours un bouquet de violettes à sa boutonnière, eût pu connaître la
tour de Babel et les bains de Bethsabé. Oh! ma vieille Bible en figures,
quelles délices j'éprouvais à la feuilleter le soir quand mes prunelles
nageaient à demi déjà dans les ondes ravissantes du sommeil enfantin!
Comme j'y voyais Dieu en barbe blanche! Ce qui est peut-être après tout
la seule façon de le voir réellement. Comme je croyais en lui!
Je le trouvais, entre nous, un peu bizarre, violent et colère; mais je
ne lui demandais pas compte de ses actions: j'étais habitué à voir les
grandes personnes agir d'une façon incompréhensible. Et puis j'avais
alors une philosophie: je croyais à l'infaillibilité universelle des
hommes et des choses. J'étais persuadé que tout était raisonnable dans
le monde et qu'une aussi vaste chose était conduite sérieusement. C'est
une sagesse que j'ai laissée avec ma vieille Bible. Quels regrets n'en
ai-je pas! Songez donc! Être soi-même tout petit et pouvoir atteindre le
bout du monde après une bonne promenade! Croire qu'on a le secret de
l'univers dans un vieux livre, sous la lampe, le soir, quand la chambre
est chaude. N'être troublé par rien et pourtant rêver! car je rêvais
alors et tous les personnages de ma vieille bible venaient, dès que
j'étais couché, défiler devant mon petit lit à galerie. Oui, les rois
portant le sceptre et la couronne, les prophètes à longues barbes,
drapés sous un éternel coup de vent, passaient dans mon sommeil avec une
majesté mêlée de bonhomie. Après le défilé, ils s'allaient ranger
d'eux-mêmes dans une boîte de joujoux de Nuremberg. C'est la première
idée que je me suis faite de David et d'Isaïe.
Tous nous l'avons eue plus ou moins; tous nous avons feuilleté,
autrefois, une vieille Bible en estampes. Tous nous nous sommes fait de
l'origine du monde et des choses une idée simple, enfantine et naïve. Il
y a quelque chose d'émouvant, ce me semble, à rapprocher cette idée
puérile de la réalité telle que la science nous la fait toucher. À
mesure que notre intelligence prend possession d'elle-même et de
l'univers, le passé recule indéfiniment et nous reconnaissons qu'il nous
est interdit d'atteindre aux commencements de l'homme et de la vie. Si
avant que nous remontons les temps, des perspectives nouvelles, des
profondeurs inattendues s'ouvrent sans cesse devant nous; nous sentons
qu'un abîme est au delà. Nous voyons le trou noir et l'effroi gagne les
plus hardis. Ce berger nomade qu'on nous montre entouré, dans la nuit du
désert, des ombres des Elohim, il était le fils d'une humanité déjà
vieille et, pour ainsi dire, aussi éloignée que la nôtre du commun
berceau. C'en est fait. L'homme moderne, lui aussi, a déchiré sa vieille
Bible en estampes. Lui aussi, il a laissé au fond d'une boîte de
Nuremberg les dix ou douze patriarches qui, en se donnant la main,
formaient une chaîne qui allait jusqu'à la création. Ce n'est pas
d'aujourd'hui, on le sait, que l'exégèse a trouvé le sens véritable de
la Bible hébraïque. Les vieux textes sur lesquels reposait une croyance
tant de fois séculaire subissent depuis cent ans, deux cents ans même le
libre examen de la science. Je suis incapable d'indiquer précisément la
part qui revient à M. Renan dans la critique biblique. Mais ce qui lui
appartient, j'en suis sûr, c'est l'art avec lequel il anime le passé
lointain, c'est l'intelligence qu'il nous donne de l'antique Orient dont
il connaît si bien le sol et les races, c'est son talent de peindre les
paysages et les figures, c'est sa finesse à discerner, à défaut de
certitudes, le probable et le possible, c'est enfin son don particulier
de plaire, de charmer, de séduire. Dans son nouvel ouvrage, si le style
n'a pas la suavité abondante qui font des _Origines du Christianisme_
une lecture délicieuse, on y trouve, par contre, une bonhomie, un
naturel et comme un _air parlé_ dont ce grand écrivain n'avait pas
encore donné d'exemple aussi sensible. Ceux qui ont le bonheur de
l'avoir entendu lui-même croient, en le lisant cette fois, l'entendre
encore. C'est lui, son accent, son geste. En fermant le livre, je suis
tenté de dire, comme les pèlerins d'Emmaüs: «Nous venons de le voir. Il
était à cette table.» Dans ce livre, une chose, entre autres, lui est
tout à fait particulière et rappelle ses conversations, c'est le goût
qu'il montre pour les rapprochements historiques. À tel endroit, pour
mieux faire comprendre l'esprit du vieux chef nomade, il parlera
d'Abd-el-Kader; à tel autre, il comparera David au négus d'Abyssinie.
Parfois, les rencontres sont plus inattendues; il nous dit, par
exemple, que Notre-Dame-de-Lorette peut nous donner une idée assez
approchante du temple de Salomon.
Il a des familiarités charmantes, comme quand, parlant d'Iahvé, du
terrible Iahvé, il l'appella «une créature de l'esprit le plus borné».
Voici d'ailleurs tout le passage:
«Nul sentiment moral chez Iahvé, tel que David le connaît et l'adore. Ce
dieu capricieux est le favoritisme même; sa fidélité est toute
matérielle; il est à cheval sur son droit jusqu'à l'absurde. Il se monte
contre les gens, sans qu'on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la
fumée d'un sacrifice et sa colère s'apaise. Quand on a juré par lui des
choses abominables, il tient à ce qu'on exécute le _hérem_. C'est une
créature de l'esprit le plus borné; il se plaît aux supplices immérités.
Quoique le rite des sacrifices humains fût antipathique à Israël, Iahvé
se plaisait quelquefois à ces spectacles. Le supplice des Saülides, à
Gibéa, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant
Iahvé, pour l'apaiser. Les «guerres de Iahvé» finissent toutes par
d'affreux massacres en l'honneur de ce dieu cruel.»
Où donc est mon vieux recueil d'images saintes, dans lesquelles ce même
Iahvé se promenait avec tant de majesté à travers une prairie de
Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d'Inde et de
chevaux du Brabant?