Les marionnettes de M. Henri Signoret viennent de nous donner _la
Tempête_ de Shakespeare. Il y a une heure à peine que la toile du petit
théâtre est tombée sur le groupe harmonieux de Ferdinand et de Miranda.
Je suis sous le charme et, comme dit Prospero, «je me ressens encore des
illusions de cette île». L'aimable spectacle! Et qu'il est vrai que les
choses exquises, quand elles sont naïves, sont deux fois exquises. M.
Signoret se propose de faire jouer par ses petits acteurs les
chefs-d'oeuvre, je dirai les saintes oeuvres de tous les théâtres. Hier,
Aristophane; aujourd'hui, Shakespeare: demain, Kalidasa. Ses petits
acteurs sont de bois comme les dieux que détestait Polyeucte. Mais
Polyeucte était un fanatique; il n'entendait rien aux arts et il
ignorait tout ce qu'un dieu de bois peut contenir de divin et
d'adorable.
Pour moi, je me sens une sorte de piété mêlée à une espèce de tendresse
pour les petits êtres, de bois et de carton, vêtus de laine ou de satin,
qui viennent de passer sous mes yeux en faisant des gestes réglés par
les Muses. Mon amitié pour les marionnettes est une vieille amitié. Je
l'ai déjà exprimée ici l'an passé. J'ai dit que les acteurs de bois
avaient, selon moi, beaucoup d'avantages sur les autres. Et je suis très
flatté de voir que M. Paul Margueritte, qui a le goût fin, l'amour du
rare, le sens du précieux, est aussi fort partisan des acteurs
artificiels et minuscules. Il a fait, à propos du Petit-Théâtre, un
éloge ingénieux des marionnettes.
«Elles sont, a-t-il dit, infatigables, toujours prêtes. Et tandis que le
nom et le visage trop connus d'un comédien de chair et d'os imposent au
public une obsession qui rend impossible ou très difficile l'illusion,
les fantoches impersonnels, êtres de bois et de carton, possèdent une
vie falote et mystérieuse. Leur allure de vérité surprend, inquiète.
Dans leurs gestes essentiels tient l'expression complète des sentiments
humains. On en eut la preuve aux représentations d'Aristophane. De vrais
acteurs n'eussent point produit cet effet. Là le raccourci ajoutait à
l'illusion. Ces masques de comédie antique, ces mouvements simples et
rares, ces poses de statue donnaient au spectacle une grâce singulière.»
Je n'aurais point si bien dit, mais j'ai senti de même. J'ajoute qu'il
est très difficile aux actrices et surtout aux acteurs vivants de se
rendre poétiques. Les marionnettes le sont naturellement: elles ont à la
fois du style et de l'ingénuité. Ne sont-elles pas les soeurs des
poupées et des statues? Voyez les marionnettes de _la Tempête_. La main
qui les tailla leur imprima les caractères de l'idéal ou tragique ou
comique.
M. Belloc, élève de Mercié, a modelé pour le Petit-Théâtre des têtes
d'un grotesque puissant ou d'une pureté charmante. Sa Miranda a la grâce
fine d'une figure de la première Renaissance italienne et le parfum des
vierges de ce bienheureux XVe siècle qui fit refleurir pour la seconde
fois la beauté dans le monde. Son Ariel rappelle, dans sa tunique de
gaze lamée d'argent, les figurines de Tanagra, parce que sans doute
l'élégance aérienne des formes appartient en propre au déclin de l'art
hellénique.
Ces deux jolis fantoches parlaient par les voix pures de mesdemoiselles
Paule Verne et Cécile Dorelle. Quant aux plus mâles acteurs du drame,
Prospère, Galiban, Stephano, c'étaient des poètes tels que MM. Maurice
Bouchor, Raoul Ponchon, Amédée Pigeon, Félix Rabbe, qui les faisaient
parler. Sans compter Coquelin cadet, qui n'a point dédaigné de dire le
prologue, ainsi que le gai rôle du bouffon Trinculo.
Les décors, certes, avaient aussi leur poésie. M. Lucien Doucet a
représenté la grotte de Prospero avec cette grâce savante qui est un des
caractères de son talent. Le bleu qui chantait dans ce tableau délicieux
ajoutait une harmonie à la poésie de Shakespeare.
La traduction de _la Tempête_, que nous venons d'entendre, est de M.
Maurice Bouchor. Elle m'a beaucoup plu et j'ai grande envie de la lire à
loisir. Elle est en prose, mais d'une prose rythmée et imagée. Je ne
puis que donner ce soir l'impression d'un moment. Au reste il y a
quelque raison pour que cette version soit bonne. M. Bouchor est un
poète, c'est un poète qui aime la poésie, disposition plus rare qu'on ne
croit chez les poètes. C'est, de plus, un demi-Anglais, tout plein de
Shakespeare. Il est, comme Shakespeare, fort insoucieux de la gloire et
très sensible, dit-on, comme Shakespeare encore, aux honnêtes plaisirs
de la table. Il fallait M. Bouchor pour nous donner quelque idée de ce
style shakespearien que Carlyle a si bien nommé un style de fête.
On s'accorde à croire que _la Tempête_ est la dernière en date des
oeuvres de ce grand Will et celle qu'il donna pour ses adieux au théâtre
avant de se retirer dans sa ville natale de Strafford-sur-Avon. Il
approchait de ses cinquante ans, pensait avoir assez fait pour le public
et désirait fort mener la vie de _gentleman farmer_. Il n'avait pas
d'ambitions littéraires. On a cru voir dans la scène où Prospero
congédie le subtil Ariel le symbole de Shakespeare renonçant aux
prestiges de son art et de son génie.
Je ne sais. Mais il me semble que Shakespeare se souciait fort peu de
son génie et ne songeait qu'à planter un mûrier dans son jardin.
D'ailleurs on a tout vu, tout trouvé dans _la Tempête_, et on a eu
raison. Il y a de tout dans cette oeuvre prodigieuse. C'est, si l'on
veut, une pièce géographique du genre du _Crocodile_ de M. Victorien
Sardou, un Robinson mis sur la scène avant Robinson, pour un public
curieux de voyages et navigation. Et, de fait, _la Tempête_ traite des
moeurs des sauvages telles qu'on les connaissait au temps d'Elisabeth.
C'est aussi une féerie, et la plus belle des féeries; c'est encore un
traité de magie ou un symbole moral. C'est enfin une pièce politique,
une étude sociale qui laisse bien loin, pour la justesse, l'étendue et
la profondeur des vues, ces tragédies d'État dont on faisait grand cas
dans notre XVIIe siècle français.
J'avoue qu'à cet égard le personnage de Caliban m'intéresse et
m'inquiète beaucoup. M. Ernest Renan a bien compris que l'avenir est à
Caliban. Ariel, entre nous, est fini; il n'aspire plus qu'au repos et à
la liberté. Dieu me garde de médire d'un esprit si charmant. C'est un
ministre accompli. Il exécute très habilement les ordres du souverain.
Il opère les arrestations avec dextérité. Il s'empare des gens sans les
molester. Il divise, il endort les ennemis de la constitution. Tous les
ministres n'en sauraient faire autant. Il est très autoritaire avec des
façons gracieuses. Ses dehors sont séduisants et il sait, quand il lui
plaît, se changer en nymphe oréade. Ajoutez à cela qu'il se plonge dans
les entrailles de la terre, même lorsqu'elle est durcie par la gelée. À
ce trait on reconnaît un ingénieur des mines prompt à descendre dans les
bennes et jaloux de payer de sa personne. Il a été ministre des travaux
publics avant d'être ministre de l'intérieur, et il a su remplir
parfaitement les fonctions les plus diverses. Il a l'esprit souple,
rapide, agile et coulant; il se transforme sans cesse comme les nuages;
c'est un vrai génie de l'air.
Mais finalement on ne sait s'il dirige ou s'il est dirigé. Il échappe
sans cesse à Prospero, qui le trouve exquis, et qui pourtant finit par
lui rendre sa liberté et l'éloigner définitivement des affaires. Enfin,
Ariel appartient depuis trop longtemps à ce que nous appelons les
classes dirigeantes.
Quant à Caliban, c'est une brute, et sa stupidité fait sa force. Ce
«veau de lune», comme l'appelle Stefano, est le peuple et le peuple tout
entier. Dans l'opposition, il est sans prix. Il a pour détruire
d'étonnantes aptitudes. Il ne comprend rien; mais il sent, car il
souffre. Il ne sait où il va; cependant, sa marche est lente et sûre; en
rampant il s'élève insensiblement. Ce qui le rend redoutable, c'est
qu'il a des instincts et peu d'intelligence. L'intelligence est sujette
à l'erreur; l'instinct ne trompe jamais. Il a de grands besoins, tandis
que l'exquis Ariel n'en a plus. C'est un animal, il est hideux, mais il
est robuste. Il a voulu épouser la fille de son prince, la belle
Miranda; il s'y est pris un peu trop vite et on ne la lui a pas donnée.
Mais il est patient, il est entêté: un jour, il obtiendra une autre
Miranda et il aura des enfants moins laids que lui. Il crée beaucoup de
difficultés aux gouvernants. Il gémit, il menace, il murmure sans cesse.
Il aime à changer de maître, mais il sert toujours. Prospero lui-même en
convient. «Tel qu'il est, dit le duc, nous ne pouvons pas nous passer de
lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des
services.» C'est là un aveu qu'il faut retenir et quand ensuite le
prince donnera à Caliban les noms d'esclave abhorré, d'être capable de
tout mal, d'ordure infecte, de vile essence, de graine de sorcière, on
reconnaîtra que ce n'est point là le langage de la justice. Si, dans le
conflit sans cesse ouvert entre le maître et l'esclave, le noble duc de
Milan perd ainsi le sang-froid, exigera-t-on de la pauvre brute une
modération parfaite et le sens de la mesure? Il faut pourtant rendre
cette justice à Prospero qu'il s'est efforcé d'éclairer l'intelligence
du malheureux Caliban. Il n'a rien épargné pour faire de la brute un
homme et même un lettré. Peut-être n'a-t-il accompli cette tâche qu'avec
trop de zèle et d'empressement. Prospero est lui-même un savant. C'est
aussi un idéologue. À Milan, tandis qu'il étudie dans des bouquins l'art
de gouverner, des conspirateurs lui enlèvent son duché et le relèguent
dans une île déserte où il recommence ses expériences. Il vit dans les
livres et proclame hautement que tel volume de sa bibliothèque est plus
précieux qu'un duché. Il est aussi persuadé qu'aucun de nos hommes
d'État républicains des avantages de l'instruction, en quoi il se
prépare la déception que ceux-ci commencent à éprouver. Il envoie
Caliban à l'école. Mais Caliban, qui n'est point fait pour goûter les
joies pures de l'intelligence, veut être riche dès qu'il sait lire. À
Prospero, qui lui vante les bienfaits de l'instruction, il répond tout
net:
«Vous m'avez appris à parler, et le profit que j'en retire est de savoir
comment maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir enseigné votre
langage!»
À l'origine, les rapports entre Prospero, le gouvernant, et Caliban, le
gouverné, n'étaient pas si tendus. Il y eut même une période de bonne
entente et de sympathie. Caliban n'en a pas perdu la mémoire:
--«Cette île est à moi, dit-il au duc de Milan; elle est a moi de par
Sycorax, ma mère. Dans les premiers temps de ton arrivée, tu me faisais
bon accueil, tu me donnais des petites tapes d'amitié, tu me faisais
boire de l'eau avec du jus de baie, tu m'apprenais comment il faut
nommer la grosse lumière qui brûle pendant le jour et aussi la petite
lumière qui brûle pendant la nuit; et alors, moi, je t'aimais et je te
montrais toutes les ressources de l'île, les ruisseaux d'eau fraîche,
les creux d'eau salée, les places stériles et les places fertiles. Que
je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les charmes de ma mère,
chauves-souris, escarbots et crapauds s'abattent sur vous! Car je
compose à moi seul tous vos sujets, moi qui étais d'abord mon propre
roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant
que vous me retenez le reste de l'île.»
On voit que le gouvernement de cette île est entré dans l'ère des
difficultés et que la crise sociale y est fort aiguë. Caliban demande à
Prospero tous les biens de ce monde, et Prospero, qui les lui a
peut-être promis, est bien embarrassé de les lui donner. D'ailleurs, le
fils de Sycorax est difficile à satisfaire; il veut tout et ne sait ce
qu'il veut, et, quand on lui donne la chose qu'il a demandée, il ne la
reconnaît pas.
Encore Prospero et Caliban arriveraient-ils parfois à s'entendre sans la
question religieuse qui les divise constamment. Ils n'ont pas les mêmes
dieux, et c'est là un grand sujet de discorde. Prospero, qui est un
savant et un philosophe, se fait de l'univers une représentation
purement rationnelle. Il n'interprète pas les phénomènes cosmiques à
l'aide de la fantaisie et du sentiment. L'observation, l'expérience et
la déduction sont ses seuls guides. Il ne croît qu'à la science, Caliban
a une tout autre foi. Sa mère, Sycorax, était sorcière. Et c'est ce dont
Ariel et Prospero ne veulent pas tenir compte. Elle adorait le dieu
Sétébos, qui avait le corps peint de diverses couleurs, à ce que
rapporte Eden dans son _Histoire des voyages_. Avec l'aide de ce dieu,
Sycorax était puissante. Elle commandait à la lune; elle faisait à
volonté le flux et le reflux des mers; elle composait des charmes
efficaces avec des crapauds, des escarbots et des chauves-souris. Il est
bien naturel que Caliban adore Sétébos. C'est un dieu taillé à coups de
hache qui parle aux sens grossiers et à l'imagination simple du
troglodyte. Puis, je ne crains point de le dire, il y a dans l'âme
obscure de Caliban un secret besoin de poésie et d'idéal que Sétébos
satisfait avec abondance. Songez que Sétébos est pittoresque et frappe
le regard, planté comme un pieu et tout barbouillé de vermillon et
d'azur.
Enfin, Prospero est-il absolument sûr que Sétébos ne soit pas le vrai
dieu?