LA PURETÉ DE M. ZOLA[27]

[Note 27: _Le Rêve_. Charpentier, édit. 1 vol. in-18]

Nous avons été avertis tout d'abord par une petite note officieuse,

insérée dans plusieurs journaux, que le nouveau roman de M. Émile Zola

était chaste et fait exprès pour «être mis entre les mains de toutes les

femmes et même des jeunes filles». On en vantait la pudeur

exceptionnelle et distinctive. Cette fois, disait la note, cette fois

«le romancier a voulu une envolée en plein idéal, un coup d'aile dans ce

que la poésie a de plus gracieux et de plus touchant». Et la note ne

nous trompait pas. M. Zola a voulu l'envolée et le coup d'aile, et la

poésie et la grâce touchante, et si, pour être poétique, gracieux et

touchant, il suffisait de le vouloir, M. Zola serait certainement, à

l'heure qu'il est, le plus touchant, le plus gracieux, le plus poétique,

le plus ailé et le plus envolé des romanciers.

Certes, nous ne saurions que le louer de sa nouvelle profession. Il

épouse la chasteté et nous donne ainsi le plus édifiant exemple. On peut

seulement regretter qu'il célèbre avec trop de bruit et d'éclat cette

mystique alliance.

Ne saurait-il donc être pudique sans le publier dans les journaux?

Faut-il que le lis de saint Joseph devienne dans ses mains un instrument

de réclame? Mais sans doute il voulait se cacher, et il n'a pas pu.

En vérité, la renommée est parfois importune. Il en est de M. Émile Zola

comme de ce mari de la fable qui confessa un matin avoir pondu un oeuf

et qui, le soir, en avait pondu cent, au dire des commères. L'auteur du

_Rêve_ confia un jour à son ombre son désir de quitter nos fanges et de

voler en plein ciel, et le lendemain tous les Parisiens surent qu'il lui

avait poussé des ailes. On les décrivait, on les mesurait; elles étaient

blanches et semblables aux ailes des colombes. On criait au miracle. Des

journalistes, peu tendres d'ordinaire, se sont émus de cette touchante

merveille. «Voyez, disaient-ils, comme cette âme longtemps vautrée dans

le fumier plane aisément dans l'azur. Désormais l'auteur du _Rêve_ passe

en pureté sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et saint Louis de

Gonzague. Il faut lui ouvrir à deux battants les salons littéraires et

l'Académie française. Car Dieu l'a érigé en exemple aux gens du monde.»

Je préférerais pour mon goût une chasteté moins tapageuse. Au reste,

j'avoue que la pureté de M. Zola me semble fort méritoire. Elle lui

coûte cher: il l'a payée de tout son talent. On n'en trouve plus trace

dans les trois cents pages du _Rêve_. Devant l'impalpable héroïne de ce

récit nébuleux, je suis forcé de convenir que la Mouquette avait du bon.

Et, s'il fallait absolument choisir, à M. Zola ailé je préférerais

encore M. Zola à quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme

inimitable, et l'on ne saurait plaire si l'on n'est plus soi-même. Quand

il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. Il est sans rival

pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. Je vous le dis tout

bas: _l'Assommoir_ a fait mes délices. J'ai lu dix fois avec une joie

sans mélange les noces de Coupeau, le repas de l'oie et la première

communion de Nana. Ce sont là des tableaux admirables, pleins de

couleur, de mouvement et de vie. Mais un seul homme n'est pas apte à

tout peindre. Le plus habile artiste ne peut comprendre, saisir,

exprimer que ce qu'il a en commun avec ses modèles; ou pour mieux dire

il ne peint jamais que lui-même. Certains, à vrai dire, tels que

Shakespeare, ont représenté l'univers. C'est donc qu'ils avaient l'âme

universelle. Sans offenser M. Zola, telle n'est point son âme. Pour

vaste qu'elle est, les comptoirs de zinc et les fers à repasser y

tiennent trop de place. C'est un bon peintre quand il copie ce qu'il

voit. Son tort est de vouloir tout peindre. Il se fatigue et s'épuise

dans une entreprise démesurée. On l'avait déjà averti qu'il tombait dans

le chimérique et dans le faux. Peine perdue! Il se croit infaillible. Il

a cessé depuis longtemps d'étudier le modèle. Il compose ses tableaux

d'imagination sur quelques notes mal prises. Son ignorance du monde est

prodigieuse, et comme il n'a pas de philosophie, il tombe à chaque

instant dans l'absurde et dans le monstrueux. Ce chef de l'école

naturaliste offense à tout moment la nature.

Cette fois-ci l'erreur est complète et on ne saurait imaginer un roman

plus déraisonnable que _le Rêve_. C'est l'histoire d'une enfant trouvée,

élevée à l'ombre d'une cathédrale par des chasubliers qui vivent avec

une pieuse modestie dans une vieille maison héréditaire adossée à

l'église. L'enfant se nomme Angélique et a été recueillie, un matin de

neige, par les bons chasubliers, sous le porche de Saint-Agnès.

Elle devient une brodeuse mystique et retrouve les secrets des vieux

maîtres brodeurs. Un jeune ouvrier verrier lui apparaît une fois, beau

comme un saint Georges de vitrail. Elle reconnaît aussitôt celui qu'elle

attendait, son rêve. Elle l'aime, elle est aimée de lui. Elle sait par

avance qu'il est un prince. Son rêve ne l'avait point trompée: en effet,

cet ouvrier verrier est Félicien VII de Hautecoeur, le fils de

l'archevêque. Angélique et Félicien se fiancent l'un à l'autre. Mais

monseigneur refuse son consentement. Les bons chasubliers, pour rompre

un amour qui les effraye, disent à Félicien qu'Angélique ne l'aime plus

et à Angélique que Félicien épouse une noble demoiselle. Angélique en

meurt. Monseigneur vient lui-même lui donner l'extrême-onction. Puis, il

la baise sur la bouche et prononce ces paroles qui sont la devise de sa

famille: «Si Dieu veut, je veux.» Alors, Angélique se soulève sur son

lit et reçoit Félicien dans ses bras. Elle renaît, elle épouse, dans la

cathédrale, le jeune héritier des antiques Hautecoeur. Après la

cérémonie, ayant mis sa bouche sur la bouche de Félicien, elle meurt

dans ce baiser, et monseigneur, qui avait officié, retourne, dit

l'auteur, «au néant divin».

M. Zola termine cette petite fable par une pensée profonde: «Tout n'est

que rêve», dit-il. Et c'est, je crois, la seule réflexion philosophique

qu'il ait jamais faite. Je n'y veux pas contredire. Je crois en effet

que l'éternelle illusion nous berce et nous enveloppe et que la vie

n'est qu'un songe. Mais j'ai peine à me figurer l'auteur de

_Pot-Bouille_ interrogeant avec anxiété le sourire de Maïa et jetant la

sonde dans l'océan des apparences. Je ne me le représente pas célébrant,

comme Porphyre, les silencieuses orgies de la métaphysique. Quand il dit

que tout n'est que rêve, je crains qu'il ne pense qu'à son livre, lequel

est en effet une grande rêverie.

On y parle beaucoup de sainte Agnès et de la légende dorée. C'est sous

le portail de Sainte-Agnès qu'Angélique a été trouvée et c'est l'image

de sainte Agnès, vêtue de la robe d'or de ses cheveux, qu'Angélique

brode avant de mourir sur la mitre de monseigneur. J'ai quelque dévotion

à sainte Agnès et je goûte si bien la légende de cette vierge que je

vous la réciterai, si vous voulez, de mémoire, telle qu'elle a été

écrite par Voragine:

«Agnès, vierge de grande sagesse, souffrit la mort dans sa treizième

année, et elle trouva ainsi la vie. Si l'on ne comptait que ses années,

elle était encore une enfant; mais elle avait la maturité de l'âge pour

la prudence et le jugement. Belle de visage, plus belle de foi, comme

elle revenait de l'école, le fils du proconsul l'aima et lui promit des

pierres précieuses et des richesses sans nombre si elle consentait à

devenir sa femme. Agnès lui répondit: «Éloigne-toi de moi, pasteur de

mort, amorce de péché et aliment de félonie. Car il en est un autre que

j'aime.» Et alors elle commença à louer son amant et divin époux...» Je

vous conterais tout le reste, pour peu que vous m'en priiez, et surtout

comment le gouverneur l'ayant fait mettre nue, ses cheveux s'allongèrent

miraculeusement et lui firent une robe d'or. C'est là un conte charmant,

et les légendes des vierges martyres, telles qu'elles fleurirent au

XIIIe siècle, sont autant de joyaux dont il faut goûter à la fois la

richesse éblouissante et la naïveté barbare. Ce sont les chefs-d'oeuvre

d'une orfèvrerie enfantine et merveilleuse. Le bon peuple en resta

longtemps ébloui et ce fut jusqu'au XVIe siècle la poésie des pauvres.

Mais M. Zola se trompe fort s'il croit que la religion d'aujourd'hui en

a gardé le moindre souvenir. Ces légendes gothiques, devenues suspectes

aux théologiens, ne sont maintenant connues que des archéologues. En

faisant vivre son Angélique dans ce petit monde poétique qui emplissait

de joie et de fantaisie les têtes des paysannes au temps de Jeanne

d'Arc, il a fait un étrange anachronisme. Il est vrai qu'il suppose que

son héroïne a découvert elle-même toute cette féerie chrétienne dans un

vieux livre du XVIe siècle. Mais cela même est bien invraisemblable.

En réalité, ce qu'apprend une petite fille élevée, comme Angélique, dans

la piété, à l'odeur de l'encens, ce n'est point la légende dorée, ce

sont les prières, l'ordinaire de la messe, le catéchisme; elle se

confesse, elle communie. Cela est toute sa vie. Il est inconcevable que

M. Zola ait oublié toutes ces pratiques. Pas une seule prière du matin

ou du soir, pas une confession, pas une communion, pas une messe basse

dans ce récit d'une enfance pieuse et d'une jeunesse mystique.

Aussi son livre n'est-il qu'un conte bleu sur lequel il n'est ni permis

de réfléchir, ni possible de raisonner. Et ce conte bleu est bien

longuement, bien lourdement écrit. J'en sais un autre que je préfère et

que je vais vous dire. C'est le même, après tout, et il s'appelle aussi

un _Rêve_. Il est d'un poète très ingénu et du plus aimable naturel, M.

Gabriel Vicaire. Oui, le même conte, avec cette différence que c'est un

jeune garçon et non une jeune fille qui fait le rêve, et que

l'apparition, c'est non plus un fils d'évêque en saint Georges, mais une

fille de roi avec sa quenouille:

Vous me demandez qui je vois en rêve?

Et gai, c'est vraiment la fille du roi;

Elle ne veut pas d'autre ami que moi.

Partons, joli coeur, la lune se lève.

Sa robe, qui traîne, est en satin blanc,

Son peigne est d'argent et de pierreries;

La lune se lève au ras des prairies.

Partons, joli coeur, je suis ton galant.

Un grand manteau d'or couvre ses épaules,

Et moi dont la veste est de vieux coutil!

Partons, joli coeur, pour le Bois-Gentil.

La lune se lève au-dessus des saules.

Comme un enfant joue avec un oiseau,

Elle tient ma vie entre ses mains blanches.

La lune se lève au milieu des branches,

Partons, joli coeur, et prends ton fuseau.

Dieu merci, la chose est assez prouvée:

Rien ne vaut l'amour pour être content.

Ma mie est si belle, et je l'aime tant!

Partons, joli coeur, la lune est levée.

Voilà le coup d'aile, voilà l'envolée, voilà la poésie, voilà le vrai

rêve! Quant à celui de M. Zola, il est fort extravagant et fort plat en

même temps. J'admire même qu'il soit si lourd en étant si plat.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 39 / 63 题