LEXIQUE[26]

[Note 26: _Dictionnaire classique_ de M. Gazier.]

La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe

mes vitres à petits coups comme pour m'appeler; elle ne fait qu'un bruit

léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon

coeur. Tandis qu'assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à

un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie

monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe.

Il faut partir. L'automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette

nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses

ailes dans le ciel agité, et voici qu'une tristesse paisible est venue

de l'occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles

jaunies tombent sans chanter dans les allées; les bêtes résignées se

taisent; on n'entend que la pluie; et ce grand silence pèse sur mes

lèvres et sur ma pensée. Je voudrais ne rien dire. Je n'ai qu'une idée,

c'est qu'il faut partir. Oh! ce n'est pas l'ombre, la pluie et le froid

qui me chassent. La campagne me plaît encore quand elle n'a plus de

sourires. Je ne l'aime pas pour sa joie seulement. Je l'aime parce que

je l'aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur

tristesse? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J'ai beau

me dire que je retrouverai à Paris la douce chaleur des foyers amis, les

paroles élégantes des maîtres et toutes les images des arts dont s'orne

la vie, je regrette la charmille où je me promenais en lisant des vers,

le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chêne dans le pré

où paissaient les vaches, les saules creux au bord d'un ruisseau, le

chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune; je regrette ce

maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien

tous les maux.

D'ailleurs, j'ai toujours éprouvé à l'excès l'amertume des départs. Je

sens trop bien que partir c'est mourir à quelque chose. Et qu'est-ce que

la vie, sinon une suite de morts partielles? Il faut tout perdre, non

point en une fois, mais à toute heure; il faut tout laisser en chemin. À

chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux

êtres et aux choses. N'est-ce pas là mourir incessamment? Hélas! cette

condition est dure; mais c'est la condition humaine. Vais-je m'en

affliger? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses?

Resterai-je là, devant la cheminée, écoutant tomber la pluie, regardant

les langues rapides du feu lécher les sarments et me désolant sans

raison? Non pas! Je secouerai les vapeurs de l'automne. Je ferai avec

application ma tâche du jour. Je vous parlerai de quelque livre; je vous

entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse

de la vie. Les écoliers sont rentrés depuis une semaine déjà. Ils font

des thèmes, des versions, des dissertations. Vieil écolier, je ferai

comme eux ma page d'écriture. Et je n'entendrai plus la pluie me

conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonné sur

la table, un petit livre dont l'aspect honnête et modeste inspire des

idées de travail et de devoir. Sévèrement vêtu de percale noire et de

papier chamois, il porte la livrée traditionnelle des livres classiques.

C'est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le _Nouveau

Dictionnaire classique illustré_ de M. A. Gazier, maître de conférences

à la faculté des lettres de Paris. Oublié là depuis huit jours par

quelque écolier, il m'est plusieurs fois tombé sous la main et je l'ai

feuilleté avec beaucoup d'intérêt.

C'est un livre nouveau, âgé de six mois à peine. La première édition

porte la date de 1888. Mais je ne m'autorise pas, pour vous en parler,

de cette nouveauté vaine et transitoire qu'accompagne souvent une

irrémédiable caducité. Tant d'ouvrages naissent vieux! Il y a beaucoup

de compilateurs dans l'Université comme ailleurs, beaucoup de petits

Trublets qui se copient les uns les autres. L'originalité est peut-être

plus rare et plus difficile en matière d'enseignement qu'en toute autre

matière. L'ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la

structure, par l'esprit. Il est conçu et exécuté d'une façons originale.

Il vaut donc bien qu'on en dise un mot. D'ailleurs, c'est un

dictionnaire, et j'ai la folie de ces livres-là.

Baudelaire raconte qu'ayant, jeune et inconnu, demandé audience à

Théophile Gautier, le maître, en l'accueillant, lui fit cette question:

--Lisez-vous des dictionnaires?

Baudelaire répondit qu'il en lisait volontiers. Bien lui en prit, car

Gautier qui avait dévoré les vocabulaires sans nombre des arts et des

métiers, estimait indigne de vivre tout poète ou prosateur qui ne prend

pas plaisir à lire les lexiques et les glossaires. Il aimait les mots et

il en savait beaucoup. S'il fit compliment à Baudelaire, quelles

louanges n'aurait-il pas décernées à notre ami M. José-Maria de Hérédia,

l'excellent poète, qui déclare hautement qu'à son sens la lecture du

dictionnaire de Jean Nicot procure plus d'agrément, de plaisir et

d'émotion que celle de _Trois mousquetaires_! Voilà ce que c'est qu'une

imagination d'artiste! Selon le coeur de M. José-Maria de Hérédia, la

table alphabétique des pierres précieuses ou le catalogue du musée

d'artillerie est le plus émouvant des romans d'aventures. Pour moi, qui

y mets moins de finesse et qui ne trouve point d'ordinaire aux mots plus

de sens que l'usage ne leur en donne, je me suis bien souvent surpris à

faire l'école buissonnière dans quelque grand dictionnaire touffu comme

une forêt, Furetière par exemple, ou le Trévoux ou bien encore notre bon

Littré, si confus, mais si riche en exemples. Ah! c'est que les mots

sont des images, c'est qu'un dictionnaire c'est l'univers par ordre

alphabétique. À bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre

par excellence. Tous les autres livres sont dedans: il ne s'agit plus

que de les en tirer. Aussi quelle fut la première occupation d'Adam

quand il sortit des mains de Dieu? La Genèse nous dit qu'il nomma

d'abord les animaux par leur nom. Avant tout, il fit un dictionnaire

d'histoire naturelle. Il ne l'écrivit point parce qu'alors les arts

n'étaient pas nés. Ils ne naquirent qu'avec le péché. Adam n'en est pas

moins le père de la lexicographie comme de l'humanité. Il est étrange

que l'antiquité et le moyen âge aient fait si peu de dictionnaires. La

lexicographie, dans le sens rigoureux du mot, ne date guère que du XVIIe

siècle. Mais depuis lors, que de progrès elle a faits et que de services

elle a rendus! Toutes les langues mortes ou vivantes, toutes les

sciences constituées, tous les arts ont maintenant leur vocabulaire. Ce

sont là de magnifiques inventaires qui font honneur aux temps modernes.

Je vous ai dit que j'aimais les dictionnaires. Je les aime non seulement

pour leur grande utilité, mais aussi pour ce qu'ils ont en eux-mêmes de

beau et de magnifique. Oui, de beau! oui, de magnifique! Voilà un

dictionnaire français, celui de M. Gazier ou tout autre, songez que

l'âme de notre patrie est dedans tout entière. Songez que, dans ces

mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le génie et la

nature de la France, les idées, les joies, les travaux et les douleurs

de nos aïeux et les nôtres, les monuments de la vie publique et de la

vie domestique de tous ceux qui ont respiré l'air sacré, l'air si doux

que nous respirons à notre tour; songez qu'à chaque mot du dictionnaire

correspond une idée ou un sentiment qui, fut l'idée, le sentiment d'une

innombrable multitude d'êtres; songez que tous ces mots réunis c'est

l'oeuvre de chair, de sang et d'âme de la patrie et de l'humanité.

Une vieille chanson de geste raconte que la comtesse de Roussillon,

fille du roi de France, vit du haut de sa tour une grande bataille que

se livraient, pour sa dot, son père et son mari. La bataille fut

sanglante et dura tout le jour. Quand tomba la nuit, la comtesse

descendit seule de sa tour et s'en alla contempler les morts, «ses beaux

chers morts couchés dans l'herbe et la rosée». Et la chanson de geste

ajoute: «Elle voulait les baiser tous.» Eh bien, je sens aussi une

tendresse profonde me monter au coeur devant tous ces mots de la langue

française, devant cette armée de termes humbles ou superbes. Je les aime

tous, ou du moins tous m'intéressent et je presse d'une main chaude et

émue le petit livre qui les contient tous. Voilà pourquoi j'aime surtout

les dictionnaires français.

Je vous disais que celui de M. Gazier est nouveau par le plan et par

l'exécution. Il mêle au vocabulaire français des éléments d'encyclopédie

générale. Il admet la terminologie scientifique, qui s'est

considérablement étendue en peu d'années. Enfin, et c'est sa plus grande

originalité, il contient des cartes et des figures. Je vois avec plaisir

que l'Université commence à admettre l'enseignement par les estampes. De

mon temps, je veux dire du temps où j'étais au collège, et ce n'est pas

un temps bien ancien, les professeurs considéraient toutes les gravures

indifféremment comme des objets de dissipation. Mon professeur de

quatrième, entre autres, tenait pour une frivolité indigne d'un jeune

humaniste le plus rapide regard jeté sur un portrait ou une estampe. Je

me rappelle, non sans quelque rancune, qu'ayant surpris dans mes mains

une vieille édition du _Jardin des racines grecques_, dont l'exemplaire

relié en veau granit et à demi usé par quelque élève de M. Lancelot, de

M. Lemaître ou de M. Hamon devait être sacré pour tout le monde, le

cuistre le saisit, l'ouvrit rudement, puis déchira le frontispice qui

représentait un enfant vêtu à l'antique ouvrant une grille seigneuriale

de style Louis XIV et pénétrant dans un potager dessiné dans le goût de

Le Nôtre, le jardin

De ces racines nourrissantes

Qui rendent les âmes savantes.

C'était là pourtant une innocente image, une naïve allégorie. Le dessin

en était d'un bon style et la gravure assez ferme. Les solitaires de

Port-Royal n'avaient pas craint d'en égayer un livre destiné aux élèves

des Petites-Écoles. Un peu d'art n'alarmait pas leur austérité. Mais cet

ornement profane, qu'avaient souffert les saints de la nouvelle

Thébaïde, offensa mon barbacole ignare. Je le vois encore lacérant la

jolie estampe de ses doigts lourds et crasseux, et c'est avec une sorte

de joie vengeresse qu'après vingt-cinq ans je livre son stupide attentat

à l'indignation des gens de goût.

La proscription des images était surtout fâcheuse dans les classes

d'histoire. On ne se fait une idée un peu nette d'un peuple que par la

vue des monuments qu'il a laissés. L'histoire figurée exerce sur

l'imagination un charme puissant. Mais on nous enseignait la vie des

peuples comme on l'enseignerait à des taupes. Les livres de M. Victor

Duruy parurent vers ce temps. On y trouvait çà et là des costumes et des

édifices. Ils firent révolution. Je vois avec plaisir qu'on a accompli

de grands progrès dans ce sens. J'ai feuilleté l'an dernier une histoire

grecque dont l'illustration m'a paru aussi riche que le permettaient le

prix modique et le petit format du livre. Le texte de cette histoire est

de M. Louis Ménard.

Appliquer l'illustration à la lexicographie est une idée très heureuse

dont il faut féliciter M. A. Gazier. Il a mis dans son dictionnaire un

millier de petites gravures qui complètent, au besoin, les définitions

forcément trop sommaires et trop vagues. Ces petites gravures m'amusent

et m'instruisent. Je crois qu'elles amuseront et instruiront les

enfants, si toutefois ils ne sont ni plus sérieux ni plus savants que

moi. Mais ce qui me paraît tout à fait ingénieux dans cette

illustration, ce sont les figures d'ensemble. On trouve aux mots Navire,

Église, Armure, Château, Squelette, Digestif (appareil), Locomotive,

Chemin de fer, etc., etc., des représentations de ces divers ensembles

avec le nom des parties qui les composent. Ainsi nous voyons au mot

Église les positions respectives de la nef, du transept, du sanctuaire,

des contreforts, des arcs-boutants, des pignons, du clocher avec ses

clochetons et ses abat-son, etc. Les écoliers d'aujourd'hui sont heureux

d'avoir des livres si commodes et si aimables.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 38 / 63 题