M. GASTON PÂRIS

ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

AU MOYEN AGE[25]

[Note 25: _La Littérature française au moyen âge, XIe et XIVe

siècles_.--Manuel d'ancien français, par Gaston Pâris. 1 vol. in-18.]

J'ai reçu ici, dans les vignes, un livre qui a été pour moi comme, la

visite d'un savant ami. C'est le _Manuel de littérature française au

moyen âge_ que M. Gaston Pâris rédigea d'abord pour ses élèves de

l'École des hautes études et fit ensuite imprimer à l'usage des esprits,

assez rares, qu'anime une curiosité méthodique. Comme la matinée était

chaude et tranquille j'ai emporté le livre bienvenu dans un petit bois

de chênes, et je l'ai lu sous un arbre, au chant des oiseaux. Une

lecture ainsi faite est une lecture heureuse. Sur l'herbe, on ne songe

pas à prendre des notes. On lit par plaisir, par amusement et avec

candeur. On est très désintéressé, car il, n'est tel que l'air animé des

bois pour nous rendre indifférents à nous-mêmes et pour dissoudre nos

âmes dans les choses. Enfin, l'ombre mouvante qui tremble sur le

feuillet du livre et le bourdonnement de l'insecte qui passe entre

l'oeil et la page mêlent à la pensée de l'auteur une impression

délicieuse de nature et de vie.

Avec quelle docilité j'ai suivi, dans mon bois, l'enseignement de M.

Gaston Pâris! Comme j'entrais volontiers avec lui dans l'âme de nos

aïeux, dans leur foi robuste et simple, dans leur art tantôt grossier,

tantôt subtil, presque toujours symétrique et régulier comme les jardins

sans arbres des vieilles miniatures! Le malheur est que je dévorai en

quelques heures un livre fait au contraire pour être longuement étudié,

et dans lequel les notions sont puissamment condensées. C'est pourquoi

je ressens une sorte de trouble et comme une hallucination. Il me semble

que cette vieille France que je viens de traverser si vite, cette terre

bien-aimée, avec ses forêts, ses champs, ses blanches églises, ses

châteaux et ses villes, était petite comme le pré que je découvre là-bas

entre les branches; il me semble que ces siècles de grands coups d'épée,

de prières et de longues chansons s'écoulèrent en quelques heures.

Chevaliers, bourgeois, manants, clercs, trouvères, jongleurs,

m'apparaissent comme ces insectes qui peuplent l'herbe à nos pieds.

C'est une miniature dont mes yeux ont gardé l'impression, une miniature

si fine qu'on pourrait découvrir les plus menus détails en regardant à

la loupe. Les contes des fées parlent d'une toile d'un tel artifice

qu'elle tenait tout entière dans une coquille de noisette, et sur cette

toile tous les royaumes de la terre étaient représentés avec leurs rois,

leur chevalerie, leurs villes et leurs campagnes. C'était l'ouvrage

d'une fée. Tel que je me le représente sous mon chêne, le livre de M.

Gaston Pâris ressemble beaucoup à cette toile merveilleuse. Mes mains en

sentent à peine le poids et j'y vois les figures de tous ceux qui, dans

la douce France, aux âges de chevalerie et de clergie, parlèrent de

combats, d'amour et de sagesse. Ce que j'admire, c'est la netteté du

tableau. Je vois distinctement la terre, revêtue, comme dit le

chroniqueur Raoul Glaber, de la robe blanche des églises. Là s'agitent

des hommes simples qui croient en Dieu et s'assurent en l'intercession

de Notre-Dame. Les uns sont des clercs et leur vie, réglée comme la page

d'un antiphonaire, s'exhale avec l'harmonieuse monotonie du plainchant.

Quand ils tombent dans le péché, ce qui est l'effet de la malédiction

d'Adam, ils restent pourtant fidèles à Dieu et ne désespèrent pas. Ils

n'ont point de famille, ils écrivent en latin et disputent subtilement.

Ce sont les pasteurs du troupeau des âmes. Les autres s'en vont en

guerre; il leur arrive parfois de piller des couvents et de mettre à mal

les nonnes, qui sont les fiancées de Jésus-Christ. Mais ils seront

sauvés par la vertu du sang divin qui coula sur la croix. Ils ont occis

force Sarrasins et fait maigre exactement le vendredi, et ces bonnes

oeuvres leur seront comptées. Les vilains, qui labourent pour eux, sont

des hommes puisqu'ils ont été baptisés. Ils peuvent endurer de grands

maux sur cette terre, car ils auront part à la félicité éternelle. Le

curé qui chaque dimanche, leur promet le paradis est, dans sa naïveté,

un merveilleux économiste. À ceux qui n'ont pas de terre ici-bas, il

montre les terres fleuries du ciel. Le ciel, où Dieu le père siège en

habit d'empereur, est tout proche: on y monterait avec une échelle, pour

peu que saint Pierre le voulût bien, et saint Pierre est un bon homme;

pauvre et de petite naissance, il a de l'amitié pour les vilains et,

peut-être, quelques égards pour les nobles. D'ailleurs, la sainte

Vierge, les anges, les saints et les saintes descendent à tous moments

sur la terre. Les bienheureux et les bienheureuses n'ont rien d'étrange,

ce sont des prud'hommes et des dames qui favorisent, à la manière des

petits génies et des fées, les personnes qui leur sont dévotes. Les

passages sont perpétuels de l'église triomphante à l'église militante;

la flèche des cathédrales marque la limite indécise entre le ciel, et la

terre. Quant à l'enfer, il est dans la terre même, et des bergers,

parfois, en voient, au fond des cavernes, les bouches empestées. L'enfer

fait peur, comme dit François Villon. Mais de quelque façon qu'on vive,

on compte bien l'éviter; on peut, on doit espérer: l'espérance est une

vertu. Parlerai-je du purgatoire? Il n'est presque point distinct de

cette terre où les âmes en peine reviennent chaque nuit demander des

prières. Voilà le monde du moyen âge; il pourrait être représenté, à la

rigueur, par une vieille horloge un peu compliquée, comme celle de

Strasbourg. Il suffirait de trois étages de marionnettes, que des

rouages feraient mouvoir. En parlant ainsi, je sais bien que je poursuis

mon rêve. Car, enfin, les hommes qui vivaient entre le XIe siècle et le

XVe étaient soumis comme nous aux lois infiniment complexes de la vie;

l'immense nature qui nous enveloppe les baignait comme nous dans l'océan

des illusions; ils étaient des hommes. Mais ils n'avaient ni nos

craintes ni nos espérances, et leur monde, par rapport au nôtre, était

tout petit. Si on le compare à l'univers de Galilée, de Laplace et du

père Secchi, ce n'était véritablement qu'un ingénieux tableau à horloge.

Il faut goûter la naïveté de leur imagination. Elle se peint en traits

aimables dans les _Miracles de la Vierge_ et dans les _Vies des Saints_.

La critique savante de M. Gaston Pâris en est tout attendrie.

N'est-ce-pas, en effet, une gracieuse histoire que celle de la nonne

qui, par faiblesse de coeur, quitta son monastère pour se livrer au

péché? Elle y revint après de longues années, ayant perdu l'innocence,

mais non pas la foi, car dans, le temps de ses erreurs, elle n'avait

cessé d'adresser chaque jour une oraison à Notre Dame. Rentrée dans le

monastère, elle entendit ses soeurs lui parler comme si elle ne les

avait jamais quittées. La sainte Vierge, ayant pris le visage et le

costume de celle qui l'aimait jusque dans le péché, avait fait pour elle

l'office de sacristine, de sorte que personne ne s'était aperçu de

l'absence de la religieuse infidèle. Mais M. Gaston Pâris sait un autre

miracle plus touchant.

Il y avait une fois un moine d'une extrême simplicité d'esprit et si

ignorant qu'il ne savait réciter autre chose qu'_Ave Maria_. Il était en

mépris aux autres moines, mais étant mort, cinq roses sortirent de sa

bouche en l'honneur des cinq lettres du nom de Marie. Et ceux qui

l'avaient raillé de son ignorance honorèrent sa mémoire comme celle d'un

saint. Enfin voici un miracle encore plus ingénu, celui du _Tombeor

Nostre-Dame_. C'était un pauvre jongleur qui, après avoir fait des tours

de force sur les places publiques pour gagner sa vie, songea à

l'éternité et se fit recevoir dans un couvent. Là, il voyait les moines

honorer la Vierge, en bons clercs qu'ils étaient, par de savantes

oraisons. Mais il n'était pas clerc et ne savait comment les imiter.

Enfin, il imagina de s'enfermer dans la chapelle et de faire, seul, en

secret, devant la sainte Vierge, les culbutes qui lui avaient valu le

plus d'applaudissements du temps qu'il était jongleur. Des moines,

inquiets de ses longues retraites, se mirent à l'épier et le surprirent

dans ses pieux exercices. Ils virent la mère de Dieu venir elle-même,

après chaque culbute, éponger le front de son _tombeor_.

C'est dans ces imaginations populaires, c'est dans les légendes venues

d'Orient, dans les histoires de sainte Catherine et de sainte Marguerite

qu'il faut rechercher, ce semble, les sentiments obscurs, qui, trois ou

quatre fois séculaires, aboutirent à la vocation de Jeanne d'Arc et

rendirent possible, à l'heure du danger, la plus charmante des

merveilles, la délivrance de tout un peuple par une bergère. Je

m'explique mal sur ce point et je ne pourrais le mieux faire qu'en

sortant tout à fait de mon sujet. Je m'en garderai bien. On peut rêver

sous un arbre; encore faut-il quelque suite, même dans un rêve. Cette

figure de la France féodale, que nous venons de dessiner d'un trait

grêle et d'une couleur trop vive à l'exemple des enlumineurs des XIVe et

XVe siècles, c'est l'art, c'est la littérature épique, lyrique et sacrée

de ces temps, telle que nous la présente M. Gaston Pâris, qui nous en a

suggéré l'idée.

M. Pâris n'est pas seulement un savant. Il unit au goût littéraire le

sens philosophique, et son _Manuel de vieux français_, dont je vous

parle ici, n'a tant d'intérêt que parce qu'on y voit constamment les

idées générales sortir de l'ensemble des faits. L'auteur nous montre

d'abord la fatalité qui ne cessera de peser sur toute la littérature du

moyen âge et qui déterminera finalement son caractère. Les clercs, qui

presque seuls lisaient et écrivaient, gardèrent l'usage du latin. Ils

considéraient cette langue comme le seul instrument digne d'exprimer une

pensée sérieuse. «C'est là, dit M. Pâris, un événement d'une grande

importance, un fait capital, qui détruisit toute harmonie dans la

production littéraire de cette époque: il sépara la nation en deux et

fut doublement funeste, en soustrayant à la culture de la littérature

nationale les esprits les plus distingués et les plus instruits, en les

emprisonnant dans une langue morte, étrangère au génie moderne, où une

littérature immense et consacrée leur imposait ses idées et ses formes,

et où il leur était à peu près impossible de développer quelque

originalité.»

Dédaignés des gens instruits, les écrits en langue vulgaire

ne s'adressaient guère qu'aux ignorants. Ce ne pouvait donc être

d'abord que des contes et des chansons. Et puisque ces chansons étaient

faites pour le plaisir des nobles et des bourgeois qui ne lisaient

point, il fallait les leur lire ou mieux les leur chanter. Aussi la

_Chanson de Roland_, et généralement tous les vieux gestes étaient-ils

chantés par des jongleurs. De là le caractère essentiellement populaire

de la littérature française au moyen âge.

Cette littérature abondante et naïve, brutale et pourtant ingénieuse

comme le peuple dont elle était l'idéal, fut surtout modelée par les

mains les plus habiles à sculpter les âmes, les mains de l'Église.

L'Église la tailla comme une image. Elle lui donna ses principaux

caractères: une foi naïve, un air d'enfant tendre et cruel, un goût du

merveilleux familier et rustique, une peur disgracieuse de la beauté, de

la chair (ce qui ne l'empêchait pas d'être obscène quand il lui en

prenait fantaisie), une quiétude parfaite, la certitude absolue de

posséder l'immuable vérité. Ce dernier trait, le trait essentiel, a été

admirablement marqué par M. Gaston Pâris.

«Le nom, dit ce savant, que nous avons donné au moyen âge, indique

combien il fut réellement transitoire, et cependant ce qui le

caractérise le plus profondément, c'est son idée de l'immutabilité des

choses. L'antiquité, surtout dans les derniers siècles, est dominée par

la croyance à une décadence continue; les temps modernes, dès leur

aurore, sont animés par la foi en un progrès indéfini. Le moyen âge n'a

connu ni ce découragement ni cette espérance. Pour les hommes de ce

temps, le monde avait toujours été tel qu'ils le voyaient (c'est pour

cela que leurs peintures de l'antiquité nous paraissent grotesques), et

le jugement dernier le trouverait tel encore... Le monde matériel

apparaît à l'imagination comme aussi stable que limité, avec la voûte

tournante et constellée de son ciel, sa terre immobile et son enfer; il

en est de même du monde moral: les rapports des hommes entre eux sont

réglés par des prescriptions fixes sur la légitimité desquelles on n'a

aucun doute, quitte à les observer plus ou moins exactement. Personne ne

songe à protester contre la société où il est, ou n'en rêve une mieux

construite; mais tous voudraient qu'elle fût plus complètement ce

qu'elle doit être. Ces conditions enlèvent à la poésie du moyen âge

beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d'autres

époques: l'inquiétude de l'homme sur sa destinée, le sondement

douloureux des grands problèmes moraux, le doute sur les bases mêmes du

bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l'aspiration

individuelle et la règle sociale.» (Page 34.)

Quel est donc l'intérêt, quels sont donc les mérites de cette

littérature condamnée dès sa naissance à une irrémédiable humilité,

ignorant la beauté des formes, la volupté des choses, la Vénus

universelle, et plus étrangère encore à ces nobles curiosités, à cette

inquiétude de la pensée, à ce mal sublime, ce monstre divin que nous

caressons, tandis qu'il nous dévore? Par quels charmes l'immense

bibliothèque du moyen âge, longtemps oubliée sous la poussière et

découverte d'hier seulement peut-elle nous attirer et nous plaire

encore?

Le savant que nous consultons va nous répondre. Cette littérature

oubliée, nous dira-t-il, demeure intéressante parce qu'elle est

«l'expression naïve et surtout puissante des passions ardentes de la

société féodale». Elle nous intéressera encore par la peinture «des

relations nouvelles des deux sexes, telles qu'elles se formèrent sous

l'influence du christianisme», et elle nous plaira par l'accent, inouï

jusque-là, de la _courtoisie_. Enfin, nous goûterons, dans les oeuvres

bourgeoises du XIIe siècle, «le bon sens, l'esprit, la malice, la

bonhomie fine, la grâce légère», qui sont les qualités de la race, les

dons que les fées de nos bois et de nos fontaines accordèrent à Jacques

Bonhomme pour le consoler de tous ses maux.

Et M. Gaston Pâris conclut par ces belles paroles:

«En somme, le grand intérêt de cette littérature, ce qui en rend surtout

l'étude attrayante et fructueuse, c'est qu'elle nous révèle mieux que

tous les documents historiques l'état des moeurs, des idées, des

sentiments de nos aïeux pendant une période qui ne fut ni sans éclat ni

sans profit pour notre pays, et dans laquelle, pour la première fois et

non pour la dernière, la France eut à l'égard des nations avoisinantes

un rôle partout accepté d'initiation et de direction intellectuelle,

littéraire et sociale.» (Page 32.)

Et le vieux chêne sous lequel je suis assis parle à son tour, et me dit:

--Lis, lis à mon ombre les chansons gothiques dont j'entendis jadis les

refrains se mêler au bruissement de mon feuillage. L'âme de tes aïeux

est dans ces chansons plus vieilles que moi-même. Connais ces aïeux

obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passées. C'est ainsi,

créature éphémère, que tu vivras de longs siècles en peu d'années. Sois

pieux, vénère la terre de la patrie. N'en prends jamais une poignée dans

ta main sans penser qu'elle est sacrée. Aime tous ces vieux parents dont

la poussière mêlée à cette terre m'a nourri depuis des siècles, et dont

l'esprit est passé en toi, leur Benjamin, l'enfant des meilleurs jours.

Ne reproche aux ancêtres ni leur ignorance, ni la débilité de leur

pensée, ni même les illusions de la peur qui les rendaient parfois

cruels. Autant vaudrait te reprocher à toi-même d'avoir été un enfant.

Sache qu'ils ont travaillé, souffert, espéré pour toi et que tu leur

dois tout!

La vie littéraire. Deuxième série · 第 37 / 63 题