ANTHOLOGIE

Ce matin un gras soleil boit la rosée des prés, dore les pampres sur les

coteaux et pénètre de ses flammes subtiles les raisins déjà mûrs. L'air

léger vibre à l'horizon. Assis devant ma table de travail, que j'ai

poussée au bord de ma fenêtre, je vois, en me penchant un peu, la grange

où les ouvriers dépiquent le blé. Ils prennent de la peine, mais la

belle lumière du jour les baigne et les pénètre. Attelés au manège qui

met en mouvement la machine à battre, deux chevaux robustes, las et

patients, la tête dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les

roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les

exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes,

coiffés de ce béret bleu venu des Pyrénées en Gironde, apportent sur

leur dos les lourdes gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille,

pieds nus sur la toile grise de l'aire, donnent à mâcher par poignée à

la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux

garçon enlève, du bout de sa fourche, la paille découronnée et mutilée,

tandis que les grains de blé, versés dans une vanneuse à manivelle,

abandonnent aux souffles de l'air les débris de leurs tuniques légères.

Bêtes et gens agissent de concert avec la lenteur obstinée des âmes

rustiques. Mais, derrière les gerbes, à l'ombre de la grange, des petits

enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues

barbouillées, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes

hâlés, le regard pâle, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas

sans beauté. La franchise de leur costume rustique traduit avec

exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris

des aïeux depuis un temps immémorial, sont d'une simplicité solennelle.

Leur visage, qui n'est empreint d'aucune pensée distincte, réfléchit

seulement l'âme de la glèbe. On les dirait nés du sillon comme le blé

qu'ils ont semé et dont ils mâchent le pain avec une lenteur

respectueuse. Ils ont la beauté profonde qui vient de l'harmonie. Leur

chair hâlée sous la poussière qui la couvre, cette poussière des champs

qui ne souille pas, prend dans la lumière je ne sais quoi de fauve,

d'ardent et de riche. L'or des gerbes les environne, une poussière

blonde flotte autour d'eux, comme la gloire de cette antique Cérès

éparse encore dans nos champs et dans nos granges.

Et voici que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie

ces batteurs de blé, ces simples artisans de l'oeuvre par excellence.

Qu'est-ce que ma tâche à côté de la leur? Et combien je me sens humble

et petit devant eux! Ce qu'ils font est nécessaire. Et nous, frivoles

jongleurs, vains joueurs de flûte, pouvons-nous nous flatter de faire

quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent?

Heureux l'homme et le boeuf qui tracent leur droit sillon! Tout le reste

est délire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis.

Les ouvriers que je vois de ma fenêtre battront aujourd'hui trois cents

bottes de blé, puis ils se coucheront fatigués et contents, sans douter

de la bonté de leur oeuvre. Oh! la joie d'accomplir une tâche exacte et

régulière! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages écrites, si j'ai

bien rempli ma journée et gagné le sommeil? Saurai-je si, dans ma

grange, j'ai porté le bon grain? Saurai-je si mes paroles sont le pain

qui entretient la vie? Saurai-je si j'ai bien dit? Sachons, du moins,

quelle que soit notre tâche, l'accomplir d'un coeur simple, avec bonne

volonté. Voilà déjà deux ans que j'entretiens des choses de l'esprit un

public d'élite, et je peux me rendre ce témoignage que je n'ai jamais

obscurci devant lui la candeur de ma pensée. On m'a vu souvent

incertain, mais toujours sincère. J'ai été vrai, et par là, du moins,

j'ai gardé le droit de parler aux hommes. Je n'y ai d'ailleurs aucun

mérite. Il faut, pour bien mentir, une rhétorique dont je ne sais pas le

premier mot. J'ignore les artifices du langage et ne sais parler que

pour exprimer ma pensée.

Sur cette côte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d'une

terre brûlante, aucun livre nouveau n'est venu solliciter ma critique

paresseuse. Je rouvre l'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_. En 1820,

quand Lamartine publiait les _Méditations_ et faisait jaillir une

nouvelle source de poésie, un jeune officier de l'oisive armée de la

Restauration, gentilhomme pauvre, également étranger au royalisme

servile des fils d'émigrés et à la violence criminelle des affiliés de

la charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour

lui-même de petits poèmes élégants et purs, d'un sentiment nouveau;

scènes antiques animées, vivifiées par une âme moderne, souvenirs émus

de la vieille France, dont bientôt la poésie allait pieusement

recueillir les traditions dédaignées et déchirées. C'était Millevoye

encore, Millevoye qu'il faut bien, malgré notre orgueil, retrouver à la

source cachée du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes

enfiévrées, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos légendes

nationales. Mais c'était Millevoye plus large et plus pur, dégagé des

haillons d'une Muse surannée. Ou plutôt ce n'était plus Millevoye,

c'était déjà Alfred de Vigny. Ses _Poèmes_ furent publiés en 1822! Moins

abondant, moins largement inspiré que Lamartine, il l'emportait dès le

début sur le poète des _Méditations_ par la fermeté du langage et par la

science du vers. Plus tard, il porta plus haut qu'aucun poète de son

temps l'audace lumineuse de la pensée. Sa destinée est singulière. Deux

recueils seulement de poésies arquent sa vie assez longue. Le premier

est un livre de jeunesse; le second un livre posthume. L'intervalle de

cette studieuse existence est rempli par des oeuvres de roman et de

théâtre dont une, tout au moins, _Servitude et Grandeur militaires_ est

un pur chef-d'oeuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. Il donna, avant

les débuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du

vers sonore et plein qui devait prévaloir. Mais sa pensée harmonieuse

formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumière. Son

existence entière égoutta un petit nombre de vers.

Est-ce pour cela qu'un poète si rare et du plus intelligent génie eut

peu d'action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long

silence le fit oublier de la foule; il faut donner incessamment de

l'aliment à la renommée pour la rendre robuste. C'est ce que fit Victor

Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes et c'est ce qu'Alfred de

Vigny ne fit pas.

Mais n'y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui

l'écartait de la popularité littéraire? Cette tour d'ivoire où l'on dit

qu'il se retirait, qu'était-ce, sinon son talent même, son esprit haut

et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son

isolement. Il concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des

âmes. Il fut calme et dédaigneux. Il n'eut pas le bonheur de Lamartine

et d'Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie

avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution

pêle-mêle avec l'éloquence parlementaire, l'exaltation patriotique et

les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente

réaction contre l'esprit du XVIIIe siècle. Ce fut une fusée religieuse.

Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d'un christianisme

éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert: il

n'avait pas le sentiment néo-chrétien. Il n'était même pas

spiritualiste. À la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d'athéisme

stoïque: on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus

suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son

père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s'écrie:

S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures

Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté,

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté,

Le sage opposera le dédain à l'absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la divinité.

On ne trouvera pas ces sombres vers des _Destinées_ dans la nouvelle

_Anthologie_. On y rencontrera, par compensation, cette _Maison du

berger_ qui, comme le dit si bien un poète, M. André Lemoyne, «est un

des plus beaux poèmes d'amour de tous les âges». C'est aussi

l'expression d'une philosophie sombre et pathétique dont rien ne

surpasse l'éloquence douloureuse:

..............................................

Sur mon coeur déchiré viens poser ta main pure,

Ne me laisse jamais seul avec la nature,

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.

Elle me dit:....................................

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

À côté des fourmis les populations;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps n'entend pas vos adorations.

Avant vous j'étais belle et toujours parfumée,

J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,

Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,

Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,

J'irai seule et sereine, en un chaste silence;

Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers.

Cette tristesse philosophique est singulière et d'un accent inouï dans

le romantisme. Car il n'y faut pas comparer le _Désespoir_ de Lamartine.

Lamartine blasphémait alors, et le blasphème n'est possible qu'au

croyant. D'ailleurs le _Désespoir_ est suivi, dans les _Méditations_,

d'une apologie en règle de la Providence. Quant à Victor Hugo, il naquit

et mourut enfant de choeur. En toutes choses, il changeait d'idées à

mesure que les idées changeaient autour de lui. Son déisme seul resta

fixe, dans cette perpétuelle transformation. À quatre-vingts ans, ses

croyances n'avaient pas une ride; sa foi en Dieu était celle d'un petit

enfant. Un soir, ayant entendu un de ses hôtes nier chez lui la

Providence, il se mit à pleurer.

Le romantisme de 1820 fut moral et religieux; celui de 1830 fut

pittoresque. Le premier était un sentiment, le second un goût. Et quel

goût! Chevaliers, pages, varlets, châtelaine accoudée, pâle et

mélancolique, à la fenêtre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus,

taverniers d'enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout

un moyen âge vu, dans l'ombre, à travers un feu de Bengale vert et

rouge; puis toutes les fiancées des ballades allemandes, des elfes, des

follets, des gnomes, des fantômes, des squelettes et des têtes de mort.

Les _Ballades_, de Victor Hugo, sont le témoignage littéraire le plus

complet de ce goût puéril, dont les esquisses de Boulanger et les

lithographies de Nanteuil nous offrent la représentation plastique.

L'_Anthologie_, qui me sert de guide, a conservé très discrètement la

trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les

formes et les couleurs dans une «ballade» de ce Louis Bertrand, qui

signait, en bon romantique, Aloïsius Bertrand.

O Dijon, la fille

Des glorieux ducs,

Qui portes béquille

Dans tes ans caducs...

La grise bastille

Aux gris tiercelets

Troua ta mantille

De trente boulets.

Le reître, qui pille

Nippes au bahut,

Nonnes sous leur grille,

Te cassa ton luth.

........................

Cela ne vous semble-t-il pas assez _moyen âge_? Mais le chef-d'oeuvre de

ce goût est assurément le prologue de _Madame Putiphar_.

Il y a là trois cavaliers symboliques, superbement enluminés:

Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;

Il porte élégamment un corselet d'acier,

Scintillant à travers une résille verte

Comme à travers des pins les cristaux d'un glacier.

Son oeil est amoureux; sa belle tête blonde

A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,

Dont le cimier touffu l'enveloppe, l'inonde

Comme fait le lampas autour des palanquins.

..........................................

Le second cavalier, ainsi qu'un reliquaire,

Est juché gravement sur le dos d'un mulet

Qui ferait le bonheur d'un gothique antiquaire;

Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,

Avec soin est jetée une housse fanée,

Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,

Ou carapaçonné la blanche haquenée

Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.

Il est gros, gras, poussif...

Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps où l'hôtel de

Cluny fut meublé des débris du moyen âge et devint un musée. Mais c'est

le troisième cavalier... excusez-moi, le «tiers cavalier» qui révèle

tout un idéal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier:

Pour le tiers cavalier, c'est un homme de pierre,

Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;

Un hyperboréen, un gnome sans paupière,

Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux

Comme un tombeau vidé lorsqu'une arme le frappe.

Il porte à la main gauche une faux dont l'acier

Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trape

En croupe où se faisande un pendu grimacier.

............................................

Voilà la cavalerie macabre dont le bon Pétrus entendait le galop dans

son coeur! Rêve naïf de ces jeunes gens lettrés et sédentaires qui, tout

en menant la vie la plus paisible, donnaient à croire au bourgeois

qu'ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crâne de leur

maîtresse! En ce temps-là un Jeune-France n'allait pas au bureau où il

était expéditionnaire sans s'écrier avec un rire sarcastique: «Je suis

damné!»

Ce n'est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique

dont Victor Hugo fut l'expression la plus éclatante. Les Jeunes-France

jetés avec beaucoup de frénésie et encore plus d'ignorance dans

l'exotisme et dans l'archaïsme ne suivaient pas moins deux routes

fortunées. Conquérants de cette Germanie poétique découverte par madame

de Staël, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe précieuse du

roi de Thulé. Ils faisaient passer ainsi dans la littérature française,

naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui

fait que la poésie des races germaniques retentit indéfiniment dans les

âmes. Par contre, en étudiant le moyen âge, dont ils se faisaient

d'ailleurs une bizarre idée, ils réveillaient, à l'exemple du grand

Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et découvraient

les véritables sources d'inspiration auxquelles une poésie nationale dût

s'abreuver et se rafraîchir. Ils ne comprenaient pas grand'chose, étant

fort peu philosophes; mais ils avaient de l'instinct: c'étaient des

artistes.

Un des plus beaux poèmes de cette période, _Roland_, est signé du nom

obscur de Napol le Pyrénéen. C'est là le pseudonyme de M. Napoléon

Peyrat, né en 1809 au Mas-d'Azil, dans l'Ariège, près du torrent de

l'Arise, et mort depuis peu, pasteur à Saint-Germain-en-Laye. Ce

_Roland_, une ode dans une épître, est le joyau du romantisme. On le

trouvera tout entier aux pages 258-263 de l'_Anthologie_ Lemerre. Je

n'en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse

préalable et sans commentaire, me fiant en cette idée que souvent un

fragment d'une belle oeuvre d'art fait deviner la splendeur de

l'ensemble:

L'Arabie, en nos champs, des rochers espagnols

S'abattit; le printemps a moins de rossignols

Et l'été moins d'épis de seigle.

Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait

La crinière argentée, et leur pied grêle avait

Des poils comme des plumes d'aigle.

Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins

Buvaient l'eau de nos puits et mangeaient nos raisins

Et nos figues, et nos grenades,

Suivaient dans les vallons les vierges à l'oeil noir

Et leur parlaient d'amour, à la lune, le soir,

Et leur faisaient des sérénades.

Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux, leurs beaux seins bruns,

Pour eux, leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums,

Pour eux, leur belle joue ovale;

Et quand elles pleuraient, criant: «Fils des démons!»

Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts

Ils faisaient sauter leur cavale.

Plus loin un trait que Victor Hugo a reproduit dans son _Aymerillot_:

Les âmes chargeaient l'air comme un nuage noir

Et notre bon Roland, en riant chaque soir,

S'allait laver dans les cascades.

Jeu singulier du sort! Napol le Pyrénéen est le plus ignoré des poètes

de 1830. Compagnon obscur, disparu avant l'heure, il laisse pourtant la

pièce de maîtrise la plus belle et la plus complète de l'art de son

temps.

Tandis que je noircis le papier avec les images du romantisme, le soleil

décline et glisse à l'horizon empourpré.

Voici venir le soir. La machine à battre ne fait plus entendre son

ronflement monotone. Les ouvriers fatigués passent sous ma fenêtre en

traînant leurs sabots. Je vois couler leurs ombres lentes et paisibles,

que le couchant allonge démesurément. Leur marche égale décèle la paix

du coeur, qu'assure seul le travail assidu des mains. Ils ont dépiqué

trois cents gerbes de blé. Ils ont gagné leur pain. Puis-je dire, comme

eux, que j'ai rempli ma journée?

La vie littéraire. Deuxième série · 第 36 / 63 题