Je lis _Loulou_, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des
roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce
sont là des harmonies.
Loulou aussi est «dans le train», comme dit Gyp. Je crois même l'avoir
rencontrée tout à l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et
affairés, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la
douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou
défoncé sûr la tête, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes
disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes
de grâce et d'élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans,
les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d'une pêche et
riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle
avait l'air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal
élevée. C'était Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort.
D'ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite
fille moderne; Loulou, c'est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c'est
la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous
son portrait? Gyp l'a enlevé en deux ou trois coups de son crayon de
poche. «Une toison frisée couleur d'acajou, le teint éblouissant, des
yeux verts tout pailletés d'or, de petites dents de chien dans une
bouche trop grande.» Point belle, à peine jolie, mais expressive et
mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après
son mariage, «sensation» dans le monde. Elle sera la femme moderne, le
nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c'est précisément le nez, la bouche
que nous attendions. Elle a du «chien» comme on dit, et point de ligne,
rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue!
Les femmes majestueuses, d'une beauté de déesse, que le XVIIe siècle a
célébrées, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour
rien le plaisir d'admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient
elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous
faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé
d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche
de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche.
Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais usés et
brûlés. Et, comme ce vin bleu se déguste dans un fin cristal, la saveur
en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante.
Ne nous y trompons pas: Gyp est un grand ironique, un ironique sans
colère et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu'à
l'inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de
Gyp, en souriant de s'y trouver tant d'élégance, ne soupçonne pas, je
suis sûr, ce qu'il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le
choix que l'artiste sut faire des attitudes, des expressions et des
mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde,
mettre en défiance les simples lecteurs de ces dialogues d'un nouveau
Lucien, moins précieux et plus naturel que l'autre, mais, sans vouloir
chercher de quelle perfidie charmante est capable l'esprit qui créa Bob,
Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquiétude, si la postérité
malveillante, quand elle voudra se représenter notre société, ne sera
pas tentée d'emprunter quelques traits aux légères esquisses des
conteurs de la _Vie parisienne_. Nous nous permettons bien, nous, de
chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n'avait, lui, ni
finesse, ni grâce, quelques-uns des secrets de nos trisaïeules.
Ceux qui jugeront nos filles d'après Loulou diront que ces enfants-là ne
manquaient ni d'esprit ni de sens, ni d'une sorte de facilité aimable;
qu'ils n'étaient point méchants, mais qu'ils étaient aussi mal élevés
que possible.
Ils ne se tromperont pas tout à fait. L'éducation en France a perdu de
sa force et de sa fermeté. Jadis elle florissait vigoureusement sur
cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle
société du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cessé d'être
l'excellente éducatrice qui jadis formait dès l'enfance des hommes
capables de tous les emplois et de toutes les charges. C'est par ces
travaux domestiques que la bourgeoisie éleva ses fils au-dessus des
nobles et s'empara du gouvernement. Hélas! nous n'avons pas gardé le
secret de ce que nos pères appelaient «les fortes nourritures». Nous
n'élevons plus très bien nos enfants. On en sera moins surpris
qu'affligé, si l'on songe que l'éducation est faite en grande partie de
contrainte, qu'il y faut de la fermeté et que c'est ce que nous avons
surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne
savons plus ni imposer ni subir l'obéissance.
Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait
autrefois à la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui un mot
civil. Dans cet état d'indépendance morale, il est impossible que le
développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite.
Quand on étudie (comme l'a fait M. Gérard dans un livre plein de sagesse
et d'expérience) l'éducation des filles sous l'ancien régime, on
reconnaît que les plus douces institutrices d'autrefois ne se
contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore être
respectées et même parfois redoutées. Les parents s'efforçaient alors de
cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les
caressant. L'éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer
qu'on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces
gentilshommes pauvres qui disaient fièrement avoir tout donné au roi,
les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils
élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de
la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel
était l'avenir. Rien ou presque rien n'était laissé au sentiment de
l'enfant:
Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.
Ces hommes d'épée avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y
pliaient tout.
Aujourd'hui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons
plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons,
nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition
et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes déshabitués de
ce long regard en arrière qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas
d'éducation sans respect.
Nos convictions sont parfois opiniâtres, mais en même temps incertaines
et neuves. En morale, en religion, en politique, tout est contestable,
puisque tout est contesté. Nous avons détruit beaucoup de préjugés et,
il faut bien le reconnaître, les préjugés--j'entends de nobles et
universels préjugés--sont les seules bases de l'éducation. On ne
s'entend que sur des préjugés; tout ce qui n'est pas admis sans examen
peut être rejeté.
Les parents de Loulou ne savent pas comment élever leur fille, parce
qu'ils ne savent pas pourquoi ils l'élèvent. Et comment le
sauraient-ils? Tout autour d'eux est incertain et mouvant. Ils
appartiennent à ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur
incapacité et leur égoïsme ont frappées de déchéance. Ils font partie
d'une aristocratie qui tombe et s'élève selon qu'elle perd ou gagne,
l'argent qui est sa seule raison d'être. Ils n'ont d'idée sur rien. Ils
sont eux-mêmes flottants et abandonnés. Loulou pousse comme une herbe
folle.
Est-ce à dire qu'il faille regretter les anciennes disciplines et les
vieilles maisons, l'institut des demoiselles de Saint-Cyr, les couvents
où Loulou aurait appris la politesse et le respect qu'elle ignorera
toujours? Non, certes. L'éducation de l'ancien régime, étroite et forte,
ne vaudrait rien pour la société moderne. Nos aspirations se sont
élargies avec nos horizons. La démocratie et la science nous entraînent
vers de nouvelles destinées que nous pressentons vaguement.
Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup
d'histoire, de chronologie et de géographie. Elle passe tous ses
examens. C'est le préjugé de notre temps de donner beaucoup à
l'instruction. Au XVIIIe siècle, on n'instruisait guère les filles que
dans l'ignorance et dans la religion. Aujourd'hui on veut tout leur
apprendre, et il y a peut-être dans ce zèle trop bouillant un instinct
obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les
aristocraties peuvent vivre longtemps sur des préceptes, des maximes et
des usages, les démocraties ne subsistent que par les connaissances
usuelles, la pratique des arts et l'application des sciences. Il
faudrait seulement savoir ce que c'est que la science véritable et ne
pas enseigner à Loulou que d'inutiles nomenclatures.
Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou
savante; mais attachons-nous à l'esprit et non point à la lettre. Que
notre enseignement soit plein d'idées. Jusqu'ici il n'est bourré que de
faits. Les instituteurs d'autrefois voulaient, avec raison, qu'on
ménageât la mémoire des enfants. L'un d'eux disait: «Dans un réservoir
si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises.» Bien
éloignés de cette prudence, nous ne craignons pas d'y entasser des
pavés. Je n'ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pêches.
Je l'ai vue encore courbée sur son pupitre, pâle, myope et bossue,
écrasée de ces noms propres qui sont les vanités des vanités.
Loulou subit en grognant cette incompréhensible fatalité. Résignez-vous,
Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagère. Il fallait qu'il en fût
d'abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inachevées,
énormes, comme des mondes en formation.
Elles grossissent sans cesse et nous débordent. En dépit de tous nos
efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les
réduire, les abréger. Nous n'en possédons pas la loi générale et la
philosophie. C'est pourquoi nous les faisons entrer dans l'enseignement
sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dégager l'esprit
des sciences, nous en présenterons la quintessence à la jeunesse. En
attendant, nous y déchargeons des dictionnaires. Voilà pourquoi, Loulou,
la chimie qu'on vous apprend est si ennuyeuse.