II.--LOULOU

Je lis _Loulou_, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des

roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce

sont là des harmonies.

Loulou aussi est «dans le train», comme dit Gyp. Je crois même l'avoir

rencontrée tout à l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et

affairés, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la

douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou

défoncé sûr la tête, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes

disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes

de grâce et d'élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans,

les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d'une pêche et

riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle

avait l'air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal

élevée. C'était Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort.

D'ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite

fille moderne; Loulou, c'est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c'est

la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous

son portrait? Gyp l'a enlevé en deux ou trois coups de son crayon de

poche. «Une toison frisée couleur d'acajou, le teint éblouissant, des

yeux verts tout pailletés d'or, de petites dents de chien dans une

bouche trop grande.» Point belle, à peine jolie, mais expressive et

mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après

son mariage, «sensation» dans le monde. Elle sera la femme moderne, le

nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c'est précisément le nez, la bouche

que nous attendions. Elle a du «chien» comme on dit, et point de ligne,

rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue!

Les femmes majestueuses, d'une beauté de déesse, que le XVIIe siècle a

célébrées, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour

rien le plaisir d'admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient

elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous

faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé

d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche

de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche.

Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais usés et

brûlés. Et, comme ce vin bleu se déguste dans un fin cristal, la saveur

en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante.

Ne nous y trompons pas: Gyp est un grand ironique, un ironique sans

colère et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu'à

l'inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de

Gyp, en souriant de s'y trouver tant d'élégance, ne soupçonne pas, je

suis sûr, ce qu'il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le

choix que l'artiste sut faire des attitudes, des expressions et des

mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde,

mettre en défiance les simples lecteurs de ces dialogues d'un nouveau

Lucien, moins précieux et plus naturel que l'autre, mais, sans vouloir

chercher de quelle perfidie charmante est capable l'esprit qui créa Bob,

Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquiétude, si la postérité

malveillante, quand elle voudra se représenter notre société, ne sera

pas tentée d'emprunter quelques traits aux légères esquisses des

conteurs de la _Vie parisienne_. Nous nous permettons bien, nous, de

chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n'avait, lui, ni

finesse, ni grâce, quelques-uns des secrets de nos trisaïeules.

Ceux qui jugeront nos filles d'après Loulou diront que ces enfants-là ne

manquaient ni d'esprit ni de sens, ni d'une sorte de facilité aimable;

qu'ils n'étaient point méchants, mais qu'ils étaient aussi mal élevés

que possible.

Ils ne se tromperont pas tout à fait. L'éducation en France a perdu de

sa force et de sa fermeté. Jadis elle florissait vigoureusement sur

cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle

société du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cessé d'être

l'excellente éducatrice qui jadis formait dès l'enfance des hommes

capables de tous les emplois et de toutes les charges. C'est par ces

travaux domestiques que la bourgeoisie éleva ses fils au-dessus des

nobles et s'empara du gouvernement. Hélas! nous n'avons pas gardé le

secret de ce que nos pères appelaient «les fortes nourritures». Nous

n'élevons plus très bien nos enfants. On en sera moins surpris

qu'affligé, si l'on songe que l'éducation est faite en grande partie de

contrainte, qu'il y faut de la fermeté et que c'est ce que nous avons

surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne

savons plus ni imposer ni subir l'obéissance.

Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait

autrefois à la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui un mot

civil. Dans cet état d'indépendance morale, il est impossible que le

développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite.

Quand on étudie (comme l'a fait M. Gérard dans un livre plein de sagesse

et d'expérience) l'éducation des filles sous l'ancien régime, on

reconnaît que les plus douces institutrices d'autrefois ne se

contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore être

respectées et même parfois redoutées. Les parents s'efforçaient alors de

cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les

caressant. L'éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer

qu'on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces

gentilshommes pauvres qui disaient fièrement avoir tout donné au roi,

les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils

élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de

la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel

était l'avenir. Rien ou presque rien n'était laissé au sentiment de

l'enfant:

Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.

Ces hommes d'épée avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y

pliaient tout.

Aujourd'hui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons

plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons,

nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition

et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes déshabitués de

ce long regard en arrière qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas

d'éducation sans respect.

Nos convictions sont parfois opiniâtres, mais en même temps incertaines

et neuves. En morale, en religion, en politique, tout est contestable,

puisque tout est contesté. Nous avons détruit beaucoup de préjugés et,

il faut bien le reconnaître, les préjugés--j'entends de nobles et

universels préjugés--sont les seules bases de l'éducation. On ne

s'entend que sur des préjugés; tout ce qui n'est pas admis sans examen

peut être rejeté.

Les parents de Loulou ne savent pas comment élever leur fille, parce

qu'ils ne savent pas pourquoi ils l'élèvent. Et comment le

sauraient-ils? Tout autour d'eux est incertain et mouvant. Ils

appartiennent à ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur

incapacité et leur égoïsme ont frappées de déchéance. Ils font partie

d'une aristocratie qui tombe et s'élève selon qu'elle perd ou gagne,

l'argent qui est sa seule raison d'être. Ils n'ont d'idée sur rien. Ils

sont eux-mêmes flottants et abandonnés. Loulou pousse comme une herbe

folle.

Est-ce à dire qu'il faille regretter les anciennes disciplines et les

vieilles maisons, l'institut des demoiselles de Saint-Cyr, les couvents

où Loulou aurait appris la politesse et le respect qu'elle ignorera

toujours? Non, certes. L'éducation de l'ancien régime, étroite et forte,

ne vaudrait rien pour la société moderne. Nos aspirations se sont

élargies avec nos horizons. La démocratie et la science nous entraînent

vers de nouvelles destinées que nous pressentons vaguement.

Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup

d'histoire, de chronologie et de géographie. Elle passe tous ses

examens. C'est le préjugé de notre temps de donner beaucoup à

l'instruction. Au XVIIIe siècle, on n'instruisait guère les filles que

dans l'ignorance et dans la religion. Aujourd'hui on veut tout leur

apprendre, et il y a peut-être dans ce zèle trop bouillant un instinct

obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les

aristocraties peuvent vivre longtemps sur des préceptes, des maximes et

des usages, les démocraties ne subsistent que par les connaissances

usuelles, la pratique des arts et l'application des sciences. Il

faudrait seulement savoir ce que c'est que la science véritable et ne

pas enseigner à Loulou que d'inutiles nomenclatures.

Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou

savante; mais attachons-nous à l'esprit et non point à la lettre. Que

notre enseignement soit plein d'idées. Jusqu'ici il n'est bourré que de

faits. Les instituteurs d'autrefois voulaient, avec raison, qu'on

ménageât la mémoire des enfants. L'un d'eux disait: «Dans un réservoir

si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises.» Bien

éloignés de cette prudence, nous ne craignons pas d'y entasser des

pavés. Je n'ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pêches.

Je l'ai vue encore courbée sur son pupitre, pâle, myope et bossue,

écrasée de ces noms propres qui sont les vanités des vanités.

Loulou subit en grognant cette incompréhensible fatalité. Résignez-vous,

Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagère. Il fallait qu'il en fût

d'abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inachevées,

énormes, comme des mondes en formation.

Elles grossissent sans cesse et nous débordent. En dépit de tous nos

efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les

réduire, les abréger. Nous n'en possédons pas la loi générale et la

philosophie. C'est pourquoi nous les faisons entrer dans l'enseignement

sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dégager l'esprit

des sciences, nous en présenterons la quintessence à la jeunesse. En

attendant, nous y déchargeons des dictionnaires. Voilà pourquoi, Loulou,

la chimie qu'on vous apprend est si ennuyeuse.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 35 / 63 题