M. CHARLES MORICE

M. Charles Morice m'a fait l'honneur de répondre publiquement, à ma

réponse[21], sous forme d'une brochure éditée par la Librairie

académique.

[Note 21: _Réponse à M. Anatole France_. Didier, éditeur, 1 vol. in-18.]

M. Charles Morice est très jeune, il appartient lui-même à la

littérature de demain. C'est un poète plein de promesses, d'un talent

déjà docte et rare. C'est aussi un esprit méditatif, habile aux

spéculations intellectuelles. Comment désespérerait-il d'un avenir

auquel il travaille ardemment? Pourquoi n'appellerait-il pas de ses

voeux le triomphe d'un art qui est le sien? Il a hâte de voir de

nouvelles écritures. Celles d'aujourd'hui ne lui disent plus rien.

Sa parfaite courtoisie n'en laisse rien voir; mais je devine qu'il

trouve que nous durons trop. J'ai quelque raison de ne pas partager son

impatience. Il est sage d'être toujours prêt à partir, et je me flatte

d'être sage. Pourtant, si nous pouvons, mes amis et moi, atteindre, en

prolongeant nos paisibles entretiens, les derniers ormeaux qui bordent

le chemin de la vie, j'en remercierai la divine ou naturelle providence

qui conduit les choses. Je ne crois point que la génération à laquelle

j'appartiens ait fait une oeuvre mauvaise. Il me semble qu'elle n'a

manqué ni d'art, ni de raison, ni de sentiment.

Il me semble que depuis les premiers poèmes de M. Sully Prudhomme,

depuis les _Intimités_, de M. François Coppée, jusqu'aux _Essais

psychologiques_, de M. Paul Bourget et aux _Voyages intellectuels_, du

vicomte Eugène Melchior de Vogüé, il s'est écoulé vingt belles années de

poésie et d'étude. Ces vingt années-là, pour ma part, je les ai vécues

avec délices. J'ai estimé plusieurs de mes contemporains, j'en ai aimé

et admiré quelques-uns; je puis me dire heureux. Rendons-nous

témoignage: nous avons cultivé l'art et étudié la nature. Nous nous

sommes approchés de la vérité autant que nous l'avons pu; nous avons

découvert une petite parcelle de beauté qui dormait encore sans forme et

sans couleur dans la terre avare. Nous n'avons jamais déclamé, nous

avons été des artistes consciencieux et des poètes vrais. Nous avons

voulu beaucoup apprendre sans espérer beaucoup savoir. Nous avons gardé

le culte des maîtres; nous avons manqué, sans doute, de grand souffle,

d'audace et de génie aventureux; mais nous avons possédé, je crois, le

sens de l'exquis et de l'achevé. Je le dis bien haut: O vous, nés avec

moi, mes compagnons de travail, vous avez bien mérité des lettres, et

vos livres, publiés depuis dix-neuf années, comptent pour quelque chose

dans les consolations et dans les justes fiertés de la patrie!

Il y a une oeuvre, entre autres, dont je sais infiniment de gré à mes

contemporains. C'est d'avoir déployé cette intelligence heureuse qui

pardonne et réconcilie. Ils ont terminé les querelles littéraires que le

romantisme avait furieusement allumées. Grâce à nos maîtres Sainte-Beuve

et Taine, grâce à nous aussi, il est permis aujourd'hui d'admirer toutes

les formes du beau. Les vieux préjugés d'école n'existent plus. On peut

aimer en même temps Racine et Shakespeare. J'ai traversé le champ des

lettres avec des hommes de bonne volonté qui cherchaient à tout

comprendre. La route m'a été douce et m'a semblé courte. Qu'on nous soit

reconnaissant, du moins, d'avoir affermi la liberté des sentiments et la

paix littéraire dont on jouit à cette heure. Il est possible que

l'indifférence publique nous ait aidés dans cette tâche. Toutes les

réconciliations sont faites de lassitude. Enfin, à tort ou à raison, on

est fatigué des querelles de mots. Le fanatisme littéraire ne

réveillerait plus d'échos. Les révolutions que fera la jeune école

passeront à peu près inaperçues. Personne ne s'étonne plus de rien. Pour

ma part, je ne blâmerai pas le public de son scepticisme à l'égard des

nouvelles formes de l'art. «Un peuple n'est jamais coupable», disait le

vieux roi Louis-Philippe à Claremont. Voilà une sage parole. Il est

imprudent et vain de donner tort à tout le monde. Et puis, je ne crois

pas aux nouveautés préméditées. La meilleure manière d'être novateur,

c'est de l'être malgré soi et de l'être le moins possible. Les

conditions de l'art ont peu changé depuis Homère. Je ne puis me figurer

qu'elles changeront beaucoup d'ici à l'Exposition universelle.

L'humanité elle-même se modifie très lentement. Quelle que soit

l'impatience des jeunes poètes, pour donner des sensations nouvelles à

l'homme, il leur faut attendre que l'homme ait acquis des sens nouveaux.

Or, de telles acquisitions se font avec une infinie lenteur. M. Jules

Soury croit, après le docteur Magnus, que les Grecs d'Homère ne voyaient

point les couleurs; que, pour eux, le ciel n'était point bleu, les

arbres n'étaient point verts, les roses n'étaient point roses, et que

l'univers se reflétait dans leurs yeux barbares comme une immense

grisaille. M. Gladstone le croit aussi. Mais ni M. Gladstone, ni M.

Jules Soury, ni le docteur Magnus n'en sont bien sûrs; et si j'étais sûr

de quelque chose, ce serait précisément du contraire.

Il est très probable que les premiers Hellènes voyaient la nature à peu

près comme nous la voyons aujourd'hui, et qu'il se passera des milliers

de siècles avant que l'oeil humain se perfectionne au point de percevoir

des nuances nouvelles. Il en faut dire autant de l'ouïe et même de

l'odorat. Les artistes de demain semblent croire que d'ici à peu nous

distinguerons l'ultraviolet. C'est l'ultraviolet qu'ils s'obstinent à

nous montrer. Et quand nous disons que nous ne pouvons le voir, ils

répondent que nous y mettons de la mauvaise volonté.

Ils nous flattent en nous supposant des sens exquis; nos sens sont aussi

grossiers, peu s'en faut, que ceux de nos pères. Tels qu'ils sont, ils

nous procurent bien des joies et bien des douleurs. Mais ils ne

suffisent point à percevoir les délicatesses de l'art nouveau. Je ne

pardonne point aux symbolistes leur obscurité profonde. «Tu parles par

énigmes» est un reproche que les guerriers et les rois s'adressent

fréquemment dans les tragédies de Sophocle. Les Grecs étaient subtils;

pourtant, ils voulaient qu'on s'exprimât clairement. Je trouve qu'ils

avaient bien raison. J'ai passé l'âge heureux où l'on admire ce qu'on ne

comprend pas. J'aime la lumière. M. Charles Morice ne m'en promet pas

assez pour mon goût. Je veux comprendre tout de suite, et c'est là une

exigence qui lui paraît insoutenable.

Vous êtes bien bien pressé! semble-t-il dire. Seriez-vous de ces esprits

légers qui ne peuvent rien supporter de grave? Que ne méditez-vous les

écrits de la jeune école? que ne les creusez-vous? que ne les

approfondissez-vous? Et il ajoute en propres termes: «La licence peut

être prise par l'artiste d'exiger du lecteur bénévole une sérieuse, une

patiente attention.» Je répondrai en toute franchise que voilà, si je ne

me trompe, une fâcheuse maxime et un précepte dangereux qui suffiraient

à me brouiller avec toute la poétique nouvelle et à m'ôter l'envie de

voir s'accomplir les prophéties littéraires de M. Charles Morice.

Plus je vis, plus je sens qu'il n'y a de beau que ce qui est facile.

Je suis bien revenu de la beauté des grimoires. À mon sens, le poète ou

le conteur, pour être tout à fait galant homme, évitera de causer la

moindre peine, de créer la moindre difficulté à son lecteur. Pour faire

sagement, il n'exigera point l'attention; il la surprendra. Il craindra

d'exercer la patience des lettrés et croira n'être pas lisible s'il ne

peut être lu aisément.

La science a le droit d'exiger de nous un esprit appliqué, une pensée

attentive. L'art n'a pas ce droit. Il est, par nature, inutile et

charmant. Sa fonction est de plaire; il n'en a point d'autre. Il faut

qu'il soit aimable sans conditions. Je sais bien qu'on a tout brouillé

en ce temps-ci et qu'on a Voulu appliquer à la production littéraire les

méthodes du travail scientifique. M. Zola, qui ne craint point le

ridicule, a dit quelque part: «Nous autres savants!» Il subsiste

pourtant quelque différence entre une chanson et un traité de géométrie

descriptive. Les plaisirs que l'art, procure ne doivent jamais coûter la

moindre fatigue.

M. Charles Morice nous laisse entendre, il est vrai, que l'art nouveau

est obscur, pénible, malgré soi, contre son gré, et à cause seulement de

l'extrême difficulté qu'il éprouve à réaliser son idéal. Il se propose,

cet art, des choses très difficiles, tandis que l'art ancien s'en tenait

aux choses faciles. J'entends cela avec quelque surprise. Je ne croyais

point que tout ce qui a été fait jusqu'ici dans les lettres eût été si

commode à faire. Mais sachons quelle fonction s'est donné l'art de

l'avenir. Il veut s'attacher non plus seulement à l'esprit comme les

classiques, non plus seulement à la matière, comme les naturalistes (ce

n'est pas moi qui le dis), mais à l'être humain tout entier. Il veut

faire la synthèse des littératures; il veut, selon la formule de M.

Charles Morice, «suggérer tout l'homme par tout l'art».

C'est là une nouveauté. Et, comme toutes les nouveautés, elle est aussi

vieille que le monde. De tout temps, l'art a voulu représenter l'homme,

et l'homme tout entier. On ne l'a pas dit de tout temps, parce qu'il y

eut d'abord des âges de simplicité dans lesquels on ne disputait pas sur

la nature du beau; mais de tout temps on l'a pensé, car c'est la chose

là plus naturelle. Les savants prétendent que _le Petit Poucet_ est plus

vieux que l'_Iliade_; ce n'est pas impossible. Eh bien, les vieilles

femmes qui contaient _le Petit Poucet_ aux enfants du Sapla Sindhou

avaient aussi l'idée de représenter à leur manière tout «l'homme par

tout l'art», comme dit Charles Morice. C'est pareillement, n'en doutez

point, ce que se proposait le poète villageois de la vieille France qui

fit cette chanson, bien connue de La Fontaine:

Adieu, cruelle Jeanne.

Puisque tu n'aimes, pas,

Je remonte mon âne

Pour galoper au trépas.

--Vous y perdrez vos pas,

Nicolas!

Voilà, sans obscurité aucune, corps et âme, tout l'homme et toute la

femme. Il y a beau temps que les lauriers sont coupés dans les bois du

Parnasse. Ils repoussent, mais toujours sur les mêmes souches. Sans nous

embarrasser dans tant de systèmes, reconnaissons-le naïvement: anciens

et modernes, classiques, romantiques, naturalistes, ont représenté,

chacun à sa façon, l'homme et tout l'homme.

Ce qu'il y a de plus neuf dans la formule de M. Charles Morice, c'est le

mot «suggérer». Cela, je l'avoue, est terriblement moderne, et même

moderniste. J'en sens tout le prix. La suggestion est quelque chose de

nouveau, de mystérieux encore et de mal défini. La suggestion est à la

mode. Le poète, aujourd'hui, doit être suggestif. Il suggère. Quoi? Ce

qui ne peut être exprimé. Il est le Bernheim de l'inouï, le Charcot de

l'ineffable. Non plus exprimer, mais suggérer! Au fond, c'est là toute

la poétique nouvelle. Elle interdit de représenter des idées, comme on

faisait autrefois; elle ordonne d'éveiller des sensations.

Il fut des temps barbares et gothiques où les mots avaient un sens;

alors les écrivains exprimaient des pensées. Désormais, pour la jeune

école, les mots n'ont plus aucune signification propre, aucune relation

nécessaire entre eux. Ils sont vidés de leurs sens et déliés de toute

syntaxe. Ils subsistent pourtant, à l'état de phénomènes sonores et

graphiques; leur fonction nouvelle est de suggérer des images au hasard

de la forme des lettres et du son des syllabes. Leur rôle, dans la

poésie de l'avenir, est exactement celui des petites bouteilles que le

docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent

chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce

qu'elles sont en effet, des fioles vides à tous les spectateurs insoumis

à l'hypnose. Ce seul mot _suggérer_ m'en dit bien long sur les tendances

de M. Charles Morice.

Voulez-vous, à ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet

sur Edgar Poë:

Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change

Le poète suscite avec un glaive nu

Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu

Que la mort triomphait dans cette voix étrange

Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu

Proclamèrent très haut le sortilège bu

Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange

Du sol et de la nue hostiles ô grief

Si notre idée avec ne sculpte un bas relief

Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur

Que ce granit du moins montre à jamais sa borne

Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur

Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une

source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef;

il affecte délicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus

d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys.

C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire

endormi.

M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la

poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette

séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. «Le

public, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à

nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre

langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à

peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître

que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans

nom.»

À la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins

aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont

vains et tendres: ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil

s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils

chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants;

chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se

plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le

sentiment est plus répandu que l'intelligence.

Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine

culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la

poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne

croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne

doit pas les dédaigner.

M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise,

la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne

compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui

travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne

fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il

«pervertisse l'instrument merveilleux»? Je crois bien qu'en effet il use

la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit:

la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle

est faite par lui. Oui, «l'instrument merveilleux» est l'oeuvre de la

foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part,

et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue

n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils

puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le

plus savant est tenu de lui garder son caractère national et populaire;

il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome

particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut

changer à son gré le sens et les rapports des mots, il sera puni de son

orgueil et de son impiété: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais

artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira

de ses lèvres qu'un inintelligible murmure.

Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait

d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'oeuvre

des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles

ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir: on ne gagne rien à les

musquer.

Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter

l'archaïsme. J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moréas composer un

lexique à son usage avec des termes tombés en désuétude depuis la reine

Claude et la duchesse Marguerite. C'est écrire à plaisir dans une langue

morte, quand il y a tant de joie à parler toute vive notre aimable

langue française. Elle est si douce et si fraîche, si heureuse, si

alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne

croirai jamais au succès d'une école littéraire qui exprime des pensées

difficiles dans une langue obscure.

Ne tourmentons ni les phrases ni les pensées. Ne nous imaginons pas que

les temps sont venus, que les vieilles littératures vont tomber en

poudre au son des trompettes angéliques, et qu'il faut de nouveaux

éblouissements à l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de

toutes pièces dans les écoles sont généralement des machines compliquées

et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos

procédés. Il n'y a d'art véritable que celui qui se cache.

LE

GRAND SAINT ANTOINE [22]

[Note 22: _La Tentation de saint Antoine_, féerie à grand spectacle, en

deux actes et quarante tableaux, par Henri Rivière. Plon et Nourrit,

éditeurs.]

M. Henri Rivière vient de réunir en album les aquarelles de cette

_Tentation de saint Antoine_ dont il fit, cet hiver, au Chat-Noir, on

s'en souvient, un spectacle fort goûté.. Il y a un art chatnoiresque.

Cet art est à la fois mystique et impie, ironique et triste, naïf et

profond, jamais respectueux. Il est épique et narquois avec l'exact

Caran d'Ache; il est suavement et mélancoliquement vicieux avec ce

Willette qui est comme le Fra Angelico des cabarets de nuit. Il est

symbolique et naturaliste avec le très habile Henri Rivière. Pour moi,

je suis émerveillé des quarante scènes de la _Tentation_. Elles sont

d'une couleur vive, d'un goût hardi, d'un bel effet et d'un grand sens.

Je mets cela bien au-dessus des diablotins du sec Callot. M. Henri

Rivière à voulu que le grand saint Antoine fût assailli, dans sa

Thébaïde, de tentations prophétiques par rapport à lui, et

contemporaines par rapport à nous. Il a fait sagement, à l'exemple des

vieux maîtres, car de la sorte le bon ermite nous intéresse plus

vivement; nous comprenons mieux la grandeur de sa vertu. À cet égard, du

moins, l'album de M. Henri Rivière est une oeuvre de haute édification.

Moderniser les mérites du père des anachorètes n'était pas, sans doute,

une oeuvre indifférente: le maître du Chat-Noir l'a accomplie avec une

heureuse audace. Il a conçu le diable en habit noir, montrant au saint

homme notre Paris nocturne et le transportant dans les Halles, qui

regorgent de volailles truffées, de galantines, de melons, de chasselas

de Fontainebleau et de pêches de Montreuil. Mais ce n'est là que le

premier assaut du Maudit. Bientôt, il se fait croupier et pousse Antoine

dans un tripot où se taille un bac surnaturel avec des caries vivantes;

il se change en banquier israélite et traîne Antoine à la Bourse, devant

la statue du Veau d'or. Je n'en aurais jamais fini de décrire tous les

pièges modernes que l'ennemi du genre humain tend au serviteur de Dieu.

Il prend successivement pour engins les applications stupéfiantes de la

vapeur et de l'électricité, le spectacle du ciel, qui, depuis Galilée,

n'a plus l'air chrétien, ainsi que le dit M. Sully Prudhomme; la reine

de Saba, qui représente apparemment les dangers de l'imagination; un

ballet et la mythologie comparée. Dans une de ces dernières épreuves,

l'ascète se trouve en face du Bouddha. Il serait curieux d'entendre leur

conversation. Car tous deux, le fils du roi de Capilavistu comme le

pauvre Égyptien menèrent, de leur gré et par choix, la même vie de

renoncement, de misère et de pauvreté. Mais s'ils se conduisaient de

semblable manière, c'était pour des fins différentes et même contraires.

L'un y voulait gagner la vie éternelle, l'autre le néant absolu. Je suis

bien fâché qu'on n'ait pas recueilli leur entretien.

L'hagiographie et la légende ont immortalisé saint Antoine. Il est

intéressant de rechercher ce qu'était en réalité ce personnage fameux,

et s'il mérite sa gloire en quelque manière. C'est, si vous voulez, ce

que nous allons faire tout de suite. Le véritable saint Antoine n'est

pas tout à fait inconnu. Sa biographie fut écrite par saint Athanase,

qui avait vécu près de lui. Malheureusement, ce petit ouvrage du grand

docteur accorde plus à l'édification qu'à la curiosité. Mais le

personnage d'Antoine est si étrange, si curieux et; par un certain côté,

si grand, qu'il se dessine de lui-même. Je vais tâcher de le montrer au

naturel, sans me flatter toutefois d'atteindre, autre chose que des

vraisemblances. Si j'y arrive, ce sera déjà fort beau.

Saint Antoine se retira au désert vers l'an 271, sous le règne

d'Aurélien, à la veille des grandes crises qui précédèrent le triomphe

définitif de la religion chrétienne. Il avait alors vingt et un ans,

étant né en 251, proche Héraclée d'Égypte, dans un village nommé Coman.

Cette date est donnée pour certaine. Mais elle peut ne l'être pas, et, à

tout bien considérer, il serait merveilleux qu'elle le fût. Ses parents

étaient de riches laboureurs qui vivaient des bienfaits du Nil. Ils ne

devaient pas être très différents de ces laboureurs qui ensemençaient

les mêmes champs quatre mille ans plus tôt et que nous voyons

représentés demi-nus, les cheveux épais et noirs, le corps rouge comme

la brique, les épaules larges, lai taille mince, dans les hypogées de

l'ancien empire. C'étaient de bonnes gens, ignorants et fidèles. Ils

étaient chrétiens, comme tous les paysans de la Thébaïde. L'Évangile

fructifiait parmi ces âmes simples et résignées; le doux Égyptien avait

passé insensiblement du culte d'Ammon, dieu unique en trois personnes, à

la religion de Jésus-Christ. La culture grecque avait sans doute pénétré

dans les petites villes voisines d'Arsinoé, d'Aphrodite et d'Héraclée;

mais les plus riches paysans, les anciens des villages, comme étaient

les parents d'Antoine, se montraient rebelles à l'esprit hellénique.

L'église où, sous le nom de Jésus, ils retrouvaient le vieux, dieu de

leurs pères, satisfaisait complètement à leur besoin d'idéal. Antoine,

en bon petit copte qu'il était, ne voulut point apprendre les lettres

humaines dans les écoles. Contemplatif et sauvage, il restait volontiers

enfermé dans la maison. On peut se figurer cette maison comme un petit

dé blanc que reflète le Nil à côté d'un maigre bouquet de palmiers.

L'intérieur de la demeure est nu, frais et sombre. C'est là que, tout le

jour, le petit Antoine se tient accroupi, sur une natte.

À quoi songeait-il? À Dieu, qu'il se représentait avec une extrême

naïveté. Déjà il devait avoir des visions; mais ces visions étaient très

simples, très sèches. Il n'existait pas alors, pour les fleurir, un

assez épais rameau de légendes chrétiennes. L'imagination d'Antoine,

bien qu'exaltée par la solitude, devait garder à jamais l'aridité du

désert. Hors le culte et quelques lambeaux des Écritures, il ne savait

rien. Tout l'univers se résumait pour lui en quelques contes de voleurs

et de souterrains, tels qu'il en courait en Égypte depuis des milliers

d'années et fort semblables, sans doute, à ceux qu'Hérodote s'est donné

le plaisir de conter.

Il n'avait pas vingt ans quand ses parents, étant morts, lui laissèrent

leurs champs fécondés par les larmes de cette vieille Isis que la sainte

Vierge avait chassée. Mais Antoine n'aimait pas la terre; il n'avait pas

les goûts d'un paysan. C'était, dès l'adolescence, un religieux; il

avait le don des choses divines; il était marqué du signe des voyants;

son tempérament le destinait à la sainteté. Chez ces Orientaux,

certaines facultés physiques, soit naturelles, soit acquises,

désignaient l'homme divin à la vénération publique. Antoine possédait

ces facultés au plus haut degré. Il pouvait demeurer longtemps immobile

et à jeun. C'était le grand point. Il avait aussi beaucoup

d'intelligence et, dans son ignorance, une grande finesse, une

indomptable énergie, un pouvoir irrésistible sur les âmes.

On raconte que, six mois après avoir perdu ses parents, il entra dans

l'église au moment où le diacre lisait ce verset de l'Évangile: «Si vous

voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-en l'argent

aux pauvres et me suivez.» Ces paroles firent sur lui une impression

profonde, où plutôt elles exprimaient ce qu'il sentait intérieurement.

Elles étaient la voix de son coeur. Il y obéit d'autant plus facilement,

que c'était obéir à soi-même. Il vendit ses terres à ses voisins et en

distribua l'argent en aumônes, ne se réservant que ce qu'il lui fallait

pour lui et pour sa jeune soeur. Mais, ayant entendu réciter une autre

fois cette parole de Jésus: «Ne soyez pas en peine du lendemain», il se

débarrassa du peu qui lui restait et mit sa soeur dans un couvent de

vierges. Un sacrifice si religieux avait sans doute coûté fort peu à

cette âme exempte de tout attachement. Pourtant il eut, par la suite,

quelque inquiétude sur le sort de la pauvre enfant, puisqu'il entendit

des voix lui reprocher de l'avoir abandonnée. C'est sa conscience qui

lui parlait ainsi, mais il se persuada que c'était un diable, et il

cessa de se tourmenter.

Il y avait déjà des ermites en Thébaïde. De tout temps, le sable brûlant

du désert a mûri des fakirs, des derviches et des marabouts. Paul était

alors le plus célèbre des fakirs chrétiens. Il possédait avec plusieurs

autres le grand secret du jeûne et de l'immobilité, et renouvelait au

bord du Nil les prodiges des gymnosophistes du Gange. C'est le modèle

que se proposa Antoine. En véritable Copte, il n'inventait rien. Il se

retira dans le désert tout proche Héraclée et mena la vie d'un saint

homme.

Il se nourrissait seulement de pain et de sel, avec un peu d'eau. Il ne

mangeait qu'une fois le jour après le soleil couché et restait

quelquefois deux ou trois journées sans prendre aucun aliment. Il

passait souvent la nuit sans dormir, et, s'il se reposait, c'était ou

sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. C'est là qu'il

commença à être tenté. La reine de Saba ne vint point le visiter avec un

nombreux cortège. Il n'imaginait rien de semblable, et ses tentations

étaient naturellement proportionnées à son esprit. Les démons qui

tentent les jeunes paysans sont empreints eux-mêmes de jeunesse

rustique. Nous ne savons rien de précis sur les femmes que vit Antoine

dans le désert; mais il est infiniment probable que, vêtues d'une

chemise bleue, fendue sur la poitrine, elles portaient, comme les

fellahines, une cruche sur la tête. Ces femmes le jetaient dans un grand

trouble. Tout ce qui nous est rapporté des tentations du saint homme est

d'une simplicité enfantine. Les démons l'abordaient de nuit avec une

grande lumière. «Nous venons pour t'éclairer», disaient-ils, et ils

ébranlaient la cellule de l'ermite. Puis ils prenaient la fuite et

revenaient soudain en battant des mains, en sifflant, en sautant.

Pour le tenter, l'un d'eux lui présenta un pain; un autre, de l'or. Au

nom de Jésus-Christ, ces malins esprits, saisis de fureur,

s'entre-frappaient les uns les autres. Un d'eux, comme le génie qui

apparaît au pêcheur des _Mille et une Nuits_, se présenta sous la forme

d'un géant dont le front touchait le ciel. Mais Antoine lui cracha au

visage, et le géant s'évanouit. Ces hallucinations le fatiguaient

beaucoup; il redoublait d'abstinence pour les combattre, ne se doutant

pas que les jeûnes prolongés en fussent la seule cause. Au reste, il ne

pouvait être ni très surpris ni même très fâché de vivre dans cette

sorte de diablerie. C'était la condition nécessaire du fakirisme, tel

qu'on le concevait alors.

Pour s'engager d'un degré de plus dans la perfection, il alla se cacher

dans un sépulcre. Le choix d'une telle demeure n'a rien qui doive nous

surprendre outre mesure, Antoine avait remarqué sans doute, en

s'enfonçant dans le désert, un édicule en forme de cône tronqué, et il

avait reconnu un de ces hypogées où les anciens Égyptiens portaient

leurs morts illustres. Ce tombeau avait été sans doute violé par

quelques-uns de ces brigands nomades contre lesquels la pieuse Égypte

avait grand'peine, depuis des siècles, à défendre ses momies. La porte

était brisée, et le bon Antoine entra sans difficulté dans la chapelle

funéraire. Peut-être était-elle spacieuse et magnifiquement ornée comme

celle que le scribe Mirri fit construire pour le roi Ousirtesen Ier.

Mirri l'a décrite lui-même dans un texte conservé au Louvre et traduit

par M. G. Maspero. «Mon maître, dit le scribe, m'envoya en mission pour

lui préparer une grande demeure éternelle. Les couloirs de la chambre

intérieure étaient en maçonnerie et renouvelaient les merveilles de

construction des dieux. Il y eut en elle des colonnes sculptées, belles

comme le ciel, un bassin creusé qui communiquait avec le Nil, des

portes, des obélisques, une façade en pierre blanche de Roou; aussi

Osiris, seigneur de l'Amenti, s'est-il réjoui des monuments de mon

seigneur, et moi-même, j'ai été dans le transport et l'allégresse en

voyant le résultat de mon travail.»

Il est infiniment probable que le tombeau où s'en alla vivre Antoine

était composé, comme les autres, de la chapelle dont nous parlons, d'un

puits et d'un souterrain où reposait le mort. On ne nous dit pas si

Antoine descendit par le puits jusque dans ce souterrain et vint

troubler le sommeil du vieil Égyptien embaumé. Il est plus probable

qu'il s'installa dans la chapelle, et il n'est pas impossible qu'il y

ait vu des peintures représentant des scènes de voyage et de vie

rustique. Il s'y établit à peu de frais, après avoir dépossédé une

nichée de chacals. Les diables l'y poursuivirent, et il y fut encore

plus tourmenté qu'auparavant. Sa jeunesse était loin d'être éteinte, et

les démons en prenaient avantage sur lui. Si l'on avait un journal du

séjour d'Antoine dans l'hypogée, un élève de M. Charcot ne manquerait

pas de constater chez le saint homme une suite logique de désordres

nerveux. Mais les documents qui nous ont été transmis sont des plus

vagues. Nous voyons seulement qu'à l'hallucination chronique s'ajoutait

parfois l'état cataleptique. Car, un matin, l'homme qui lui portait à

manger le trouva immobile, ne donnant pas signe de vie. Il le traîna

dans l'église du plus proche village. Antoine y recouvra peu à peu

l'usage de ses sens. Revenu à lui, il conta que des diables l'avaient

battu toute la nuit et demanda qu'on le remit tout de suite dans son

sépulcre.

Il y demeura jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; après quoi, il s'enfonça

dans les montagnes qui ferment, du côté de l'Orient, l'étroite vallée du

Nil. Ayant rencontré un château en ruine que les Égyptiens avaient

construit autrefois pour se défendre contre les incursions des nomades,

il s'y établit dans une telle solitude, qu'il ne souffrait même pas la

vue de ceux qui lui apportaient à manger. Il exigeait que son pain lui

fût jeté par-dessus le toit. On pense bien que les diables le suivirent

dans cette citadelle. Ils persistèrent à se conduire comme des rustres,

croyant l'étonner par des bousculades et des vociférations.

Ils lui firent pourtant, un jour, une réflexion assez juste. «Ce

château, lui dirent-ils, n'est pas à toi.» Mais Antoine ne fut pas

sensible à cette remontrance. Il méprisait trop les biens de ce monde

pour avoir, le sentiment exact de la propriété.

Les démons lui apparaissaient sous des figures de lions, de tigres, de

bêtes affreuses qui menaçaient de le dévorer. Il ne les craignait point:

Pourtant il souffrait souvent de cruelles blessures qu'il attribuait de

bonne foi à la dent et aux griffes de ces démons. On peut supposer sans

invraisemblance qu'il se blessait ainsi en tombant foudroyé par les

accès de la terrible maladie que les médecins du vieil empire memphite

nommaient la maladie divine et qu'on appelle aujourd'hui l'épilepsie.

Mais, il, était payé largement de ses misères et de ses épouvantes.

Il avait des extases; tout à coup, le comble de l'édifice s'ouvrait, une

clarté céleste environnait le saint homme. «À cette lumière, dit son

biographe, il reconnaissait la présence de son Sauveur.» Alors il

s'écriait, avec la tendresse exquise, la familiarité naïve et les doux

reproches des mystiques qui parlent à leur dieu: «Où étiez-vous, mon bon

Jésus? où étiez-vous? Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt guérir mes

plaies?»

Sous les aspects que je viens d'indiquer, Antoine ne se distingue pas

bien nettement des autres solitaires de la Thébaïde, comme lui

végétariens et visionnaires. Le fakirisme chrétien devait faire, à

quelques années de là, des tours de force beaucoup plus merveilleux.

Qu'est-ce que les pratiques d'Antoine auprès de celles de saint Siméon

Stylile, qui passa la plus grande partie de sa vie sur une colonne et

égala en immobilité les religieux contemplatifs de l'Inde?

Saint Antoine n'était pas un contemplatif pur. Il travaillait et priait

tour à tour, il faisait des nattes de feuilles de palmier. Ses

austérités étaient tempérées. Quand il fut vieux, ses disciples

obtinrent qu'il leur permît de lui apporter tous les mois des olives,

des légumes et de l'huile.

Ce qui fait l'originalité et la grandeur de sa vie, c'est qu'on y

rencontre un extraordinaire mélange d'extatisme et d'activité; contraste

qui se retrouve, à treize siècles de distance chez sainte Thérèse. Le

vieil ermite inerte, le visionnaire étranger au monde, est en même temps

le plus actif, le plus pratique, le plus entreprenant des hommes. Il

mène à la fois la double vie du mystique et de l'homme d'affaires. C'est

un grand organisateur et un administrateur excellent. Il fonde, il

dirige des monastères innombrables et déploie le prompt et clair génie

d'un grand conducteur d'hommes. Ce même vieillard qu'on croit occupé

tout entier à lutter avec des diablotins stupides, fonde par toute la

Thébaïde de vastes établissements et peuple le désert. Il établit à

Pispir, sur la rive droite du Nil, cinq mille moines. C'est le moindre

des couvents qu'il ait fondés. Ceux de Memphis, ses fils aînés,

renferment plus de vingt mille religieux. Cet homme seul commande une

innombrable armée, une armée obéissante, ignorante et féroce, trois fois

invincible. Son coup d'oeil embrasse les vastes ensembles et pénètre les

moindres détails. Cet extatique sait le prix du temps aussi bien qu'un

bon fonctionnaire romain. Il donne audience à tout le monde; mais il a

soin de se faire renseigner d'avance sur les affaires des solliciteurs.

Ses disciples sont dressés comme des commis, et l'aident à éconduire les

importuns. Ils lui disent: Ce visiteur est un Égyptien; on l'expédie

lestement. Cet autre est un Iérosolymitain, alors on l'écoute.

«Iérosolymitain», c'était le mot de passe. Ce solitaire est un

politique. Du fond de sa retraite il tient les fils de toutes les

grandes affaires ecclésiastiques, correspond avec les évêques et les

docteurs, reçoit des lettres de l'empereur Constantin et de ses fils,

conduit, règle tout dans la catholicité. Nu sur une natte, dans sa

montagne sauvage, ce paysan illettré est le chef vénéré de l'Église.

C'est le Mâhdi des chrétiens. Son activité est prodigieuse: deux fois il

fond à Alexandrie comme l'aigle, pour soutenir les fidèles persécutés et

pour combattre l'hérésie arienne. Vivant, il est déjà le grand saint

Antoine. Et il mérite ce nom. C'est par le caractère qu'il est grand. La

fermeté du coeur lui tient lieu de science et de talent. Il est de fer,

mais son énergie est enveloppée de douceur et d'aménité. Tous ceux qui

l'approchent admirent sa sérénité, sa grâce, sa patience. Il garde dans

l'extrême vieillesse la gaieté des petits enfants. Il est joyeux et

recommande l'allégresse comme une vertu. «L'arc trop tendu se rompt,»

dit-il. Tel est le vrai saint Antoine: un des hommes les plus

extraordinaires que le monde ait jamais vus. «Il rendit son esprit à

Dieu, dit son pieux biographe, le 17 janvier de l'an de Jésus-Christ 356

et de son âge le cent cinquième.»

La vie littéraire. Deuxième série · 第 31 / 63 题