CHARLES MORICE.

Une semblable lettre est faite pour me flatter et surtout pour

m'embarrasser. Mais, à vrai dire, les questions que me pose M. Charles

Morice, chacun des lecteurs de _la Vie littéraire_ a le droit de me les

poser. C'est pourquoi je vais répondre de mon mieux et publiquement:

_À monsieur Charles Morice._

«Monsieur,

»Vous êtes esthète et vous voulez bien me croire esthète. C'est me

flatter. Je vous avouerai, et mes lecteurs le savent, que j'ai peu de

goût à disputer sur la nature du beau. Je n'ai qu'une confiance médiocre

dans les formules métaphysiques. Je crois que nous ne saurons jamais

exactement pourquoi une chose est belle.

»Et je m'en console. J'aime mieux sentir que comprendre. Peut-être y

a-t-il là quelque paresse de ma part. Mais la paresse conduit à la

contemplation, la contemplation mène à la béatitude. Et la béatitude est

la récompense des élus. Je n'ai pas le talent de démonter les

chefs-d'oeuvre, comme le faisait excellemment sur cette terre notre

regretté confrère M. Maxime Gaucher. Je vous fais cet aveu, monsieur,

pour que vous ne soyez pas désagréablement surpris si mes réponses

manquent tout à fait d'esprit de système. Vous me demandez mon avis sur

la jeune littérature. Je voudrais, en vous répondant, prononcer des

paroles souriantes et de bon augure. Je voudrais détourner les présages

de malheur. Je ne puis, et je suis contraint d'avouer que je n'attends

rien de bon du prochain avenir.

»Cet aveu me coûte Car rien n'est doux comme d'aimer la jeunesse et d'en

être aimé. C'est la récompense et la consolation suprême. Les jeunes

gens vantent si sincèrement ceux qui les louent! Ils admirent et ils

aiment comme il faut qu'on admire et qu'on aime: trop. Il n'y a qu'eux

pour jeter généreusement des couronnes. Oh! que je voudrais être en

communion avec la littérature nouvelle, en sympathie avec les oeuvres

futures! Je voudrais pouvoir célébrer les vers et les «proses» des

décadents. Je voudrais me joindre aux plus hardis impressionnistes,

combattre avec eux et pour eux. Mais ce serait combattre dans les

ténèbres, car je ne vois goutte à ces vers et à ces proses-là, et vous

savez qu'Ajax lui-même, le plus brave des Grecs qui furent devant Troie,

demandait à Zeus de combattre et de périr en plein jour.

[Grec: En de phaei chai olesson...]

»J'en souffre, mais je ne me sens attaché aux jeunes décadents par aucun

lien. Ils seraient Cynghalais ou Lapons, qu'ils ne me sembleraient pas

plus étranges.

»Cela est à la lettre. Tenez: on vend pour un sou, tout le long des

boulevards, une notice sur les Hottentots du Jardin d'acclimatation. Je

n'ai pas manqué de l'acheter parce que je suis badaud et museur de ma

nature. Semblablement au temps de la Ligue, un autre Parisien, pour

lequel j'ai beaucoup de sympathie, Pierre de l'Estoile, achetait tous

les libelles qui se criaient sous ses fenêtres, dans la vieille rue de

Saint-André-des-Arcs. J'ai lu cette notice avec assez de plaisir, et j'y

ai trouvé une chanson à la lune, qu'un poète, Namaqua ou Korana, a

composée il y a dix ans ou mille ans, je ne sais, et qui se chante,

dit-on, dans des kraals, sous la hutte d'écorce, au son des guitares

sauvages.

»Voici celle chanson:

«Sois la bienvenue, chère lune! Nous avions le regret de ta belle

lumière. Tu es une amie fidèle. Pour toi ce tendre agneau et ce tabac

excellent. Mais si tu ne reçois point nos offrandes, nous mangerons et

nous fumerons pour toi, chère lune.»

»Ce n'est pas là une chanson bien poétique. Les Hottentots n'ont ni dieu

ni poésie; ou du moins ils pensent que Dieu ne s'occupe pas des affaires

humaines; en quoi, je le dis en passant, ils pensent comme plusieurs de

nos grands philosophes. Les Hottentots n'ont point d'idéal. Et pourtant

leur petite chanson à la lune me touche. Je la comprends quand on me la

traduit. Et MM. José-Maria de Hérédia et Catulle Mendès ont beau me

traduire à l'envi des sonnets de la nouvelle école, je n'y entends

absolument rien. Je le répète, je me trouve plus voisin d'un pauvre

sauvage que d'un décadent. Je ne puis concevoir ce que c'est que

l'impressionnisme. Le symbolisme m'étonne. Vous me direz, monsieur,

qu'il n'est fait que pour cela. Je crois que non, et que c'est une

maladie. Je crois même qu'on en meurt. Car je n'entends plus guère

parler des sonnets de M. Ghil. Il y a deux ans, je recevais des journaux

décadents et des revues symbolistes; le bon et fidèle éditeur de la

nouvelle pléiade, M. Léon Vannier, m'envoyait des plaquettes étranges

qui m'amusaient infiniment, à mes heures de perversité; même il venait

me voir. Il m'a beaucoup plu. C'est un homme doux et joyeux. Le soir,

sur le pas de sa porte, il contemple les grandes formes d'ombre des

tours de Notre-Dame et songe qu'il berce l'enfance d'un nouvel Hugo.

Aujourd'hui je ne vois plus rien venir, et je crains que la race des

symbolistes ne soit aux trois quarts éteinte. Les destins, comme dit le

poète, n'ont fait que la montrer à la terre.

»Ils étaient singuliers, ces jeunes poètes et ces jeunes prosateurs! On

n'avait encore rien vu de pareil en France, et il serait curieux de

rechercher les causes qui les ont produits et déterminés. Je ne veux pas

m'enfoncer trop avant dans cette recherche. Je ne remonterai pas jusqu'à

la nébuleuse primitive. Ce serait aller trop loin et ne pas aller assez

loin; car enfin il y avait quelque chose avant la nébuleuse primitive.

Je remonterai seulement au naturalisme, qui commença à envahir la

littérature au milieu du second empire. Il débuta avec éclat et

produisit du premier coup un chef-d'oeuvre: _Madame Bovary_. Et, qu'on

ne s'y trompe pas, le naturalisme était excellent à bien des égards. Il

marquait un retour à la nature, que le romantisme avait méprisé

follement. Il était la revanche de la raison. Le malheur voulut que

bientôt le naturalisme subit l'empire d'un talent vigoureux, mais

étroit, brutal, grossier, sans goût, et ignorant de la mesure, qui est

tout l'art.. Je crois avoir assez bien défini le nouveau candidat à

l'Académie française, celui-là même qui disait tantôt, avec autant

d'élégance que d'exactitude: «J'ai divisé mes visites en trois groupes.»

»Avec lui, le naturalisme tomba tout de suite dans l'ignoble. Descendu

au dernier degré de la platitude, de la vulgarité, destitué de toute

beauté intellectuelle et plastique, laid et bête, il dégoûta les

délicats. Vous savez qu'il n'y a pas de réactions raisonnables. Les plus

nécessaires sont peut-être les plus furieuses. L'école de Médan suscita

le symbolisme. De même, dans l'empire romain, si l'on peut comparer les

petites choses aux grandes, un sensualisme grossier produisit

l'ascétisme.

»À les bien prendre, nos jeunes poètes sont des mystiques. Je

rencontrais tantôt cette phrase dans la vie d'un des Pères de la

Thébaïde: «Il lisait les Écritures pour y trouver des allégories.» Il

faut aux disciples de M. Mallarmé des allégories et tout l'ésotérisme

des antiques théurgies. Point de poésie sans un sens caché. On dit même

que le maître veut qu'un livre excellent présente trois sens superposés

Le premier sens, tout littéral et grossier, sera compris de l'homme

oisif qui, s'arrêtant sous les galeries de l'Odéon et aux étalages des

libraires, parcourt les livres sans en couper les feuillets. Le second

sens, plus spirituel, apparaîtra au lecteur qui fera usage du couteau à

papier. Le troisième sens, infiniment subtil et pourtant voluptueux,

sera la récompense de l'initié qui saura lire les lignes dans un ordre

savant et secret. Quel est cet ordre? Peut-être 3, 6, 5, qui corresponde

l'oeil nocturne d'Osiris. Mais ce n'est là qu'une conjecture. Je crains

que le troisième sens ne m'échappe à jamais.

»Je ne sais pas bien exactement ce que pouvait être pour un contemporain

de Ptolémée Philadelphe le poème de Lycophron. Mais il me semble que

certains raffinés d'Alexandrie devaient avoir le cerveau fait un peu

comme celui de M. Mallarmé et de ses disciples.

»Je vois à côté d'eux une nuée de jeunes romanciers, fort raisonnables

et point symbolistes du tout. Il en est qui continuent M. Émile Zola.

Vous savez, monsieur, que les romans de M. Zola sont aisément imitables.

Le procédé y est toujours visible, l'effet toujours outré, la

philosophie toujours puérile. La simplicité extrême de la construction

les rend aussi faciles à copier que les vierges byzantines, j'aurais dû

dire, peut-être, les figures d'Épinal. D'autres aussi jeunes et déjà

plus originaux, expriment leur propre idéal. Malheureusement, ils sont,

pour la plupart, bien durs et bien tendus; ils visent trop à l'effet et

veulent trop montrer leur force. C'est encore une des disgrâces de l'art

contemporain. Il est brutal. Il ne craint ni de choquer, ni de déplaire.

On croit qu'on a tout fait quand on a offensé les moeurs et choqué les

convenances. C'est une grande erreur. Elle est excusable et presque

touchante chez les très jeunes gens, parce qu'il s'y mêle une infinie

candeur. Ils ne savent pas que dans une société polie la volupté est

aussi intéressée que la vertu à la conservation de la morale et au

respect des convenances. Ils ne savent pas que tous les instincts

trouvent en définitive leur compte dans les belles moeurs du monde. Mais

on voudrait que le sentiment du respect fût moins étranger au coeur de

nos jeunes romanciers.

»Ce qu'il y a de tout à fait louable en eux, c'est la connaissance

qu'ils ont de la technique de leur art. S'ils composent mal, c'est moins

par ignorance que par dédain: car vous savez qu'un livre bien composé

est par cela même, selon le préjugé qui règne, un livre méprisable. Il

suffit que M. Octave Feuillet compose en maître pour qu'on le mésestime.

Le morceau est tout pour nos jeunes gens, et ils l'enlèvent avec une

adresse remarquable. Ce sont d'excellents ouvriers et qui savent leur

métier sur le bout du doigt. J'en connais de fort instruits, de savants

même, bien armés pour écrire et qui donnent de solides espérances.

»Et quand on songe qu'un homme très jeune éprouve de grandes difficultés

à se montrer avantageusement dans un genre qui, comme le roman exige une

certaine expérience de la vie et du monde, on ne désespère pas de

l'avenir de cette forme littéraire que la France a tant de fois et si

heureusement renouvelée depuis le XVe siècle.

»Pourtant, je vous l'avoue, monsieur, c'est avec quelque défiance et un

peu de tristesse que je vois s'amasser sur ma table ces piles de livres

jaunes. On publie deux ou trois romans par jour. Combien, dans le

nombre, doivent survivre? Le XVIIIe siècle n'en a pas laissé dix, et

c'est un des beaux siècles de la fiction en prose. Nous avons trop de

romans, et de trop gros. Il faudrait laisser les gros livres aux

savants. Les contes les plus aimables ne sont-ils pas les plus courts?

Ce qu'on lit toujours, c'est _Daphnis et Chloé_, c'est _la Princesse de

Clèves_, _Candide_, _Manon Lescaut_, qui sont épais chacun comme le

petit doigt. Il faut être léger pour voler à travers les âges. Le vraie

génie français est prompt et concis. Il était incomparable dans la

nouvelle. Je voudrais qu'on fît encore la belle nouvelle française; je

voudrais qu'on fût élégant et facile, rapide aussi. C'est là, n'est-il

pas vrai? la parfaite politesse d'un écrivain.

»On peut beaucoup dire en un petit nombre de pages. Un roman devrait se

lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous

également trois cent cinquante pages. Cela convient à l'éditeur. Mais

cela n'est pas toujours convenable au sujet.

»Souffrez, monsieur, que je n'entre pas, pour le moment, dans le détail

des classifications de la «littérature de tout à l'heure», telles que

vous les avez établies vous-même. L'examen des tendances de la jeunesse

intellectuelle nous entraînerait beaucoup trop loin. Vous constatez que

ces tendances sont très divergentes. En effet, il est de plus en plus

difficile de distinguer des groupes nettement définis. Il n'y a plus

d'écoles, plus de traditions, plus de discipline. Il était sans doute

nécessaire d'arriver à cet excès d'individualisme. Vous me demandez si

c'est un bien ou un mal d'y être arrivé. Je vous répondrai que l'excès

est toujours un mal. Voyez comment naissant les littératures et comment

elles meurent. À l'origine, elles ne produisent que des oeuvres

collectives. Il n'y a pas l'ombre d'une tendance individuelle dans

l'_Iliade_ et dans l'_Odyssée_; plusieurs mains ont travaillé à ces

grands monuments sans y laisser une empreinte distincte. Aux oeuvres

collectives succèdent des oeuvres individuelles; d'abord, l'auteur

semble craindre encore de trop paraître. C'est un Sophocle; mais peu à

peu la personnalité s'étale davantage; elle s'irrite, elle se tourmente,

elle s'exaspère. Déjà Euripide ne peut se tenir de figurer à côté des

dieux et des héros. Il faut que nous sachions ce qu'il pense des femmes

et quelle est sa philosophie. Tel qu'il est, malgré son indiscrétion, à

cause peut-être de son indiscrétion même, il m'intéresse infiniment.

Pourtant, il marque la décadence, l'irréparable et rapide décadence. Les

belles époques de l'art ont été des époques d'harmonie et de tradition.

Elles ont été organiques. Tout n'y était pas laissé à l'individu. C'est

peu de chose qu'un homme et même qu'un grand homme, quand il est tout

seul. On ne prend pas assez garde qu'un écrivain, fût-il très original,

emprunte plus qu'il n'invente. La langue qu'il parle ne lui appartient

pas; la forme dans laquelle il coule sa pensée, ode, comédie, conte, n'a

pas été créée par lui; il ne possède en propre ni sa syntaxe ni sa

prosodie. Sa pensée même lui est soufflée de toutes parts. Il a reçu les

couleurs; il n'apporte que les nuances, qui parfois, je le sais, sont

infiniment précieuses. Soyons assez sages pour le reconnaître: nos

oeuvres sont loin d'être toutes à nous. Elles croissent en nous, mais

leurs racines sont partout dans le sol nourricier. Avouons donc que nous

devons beaucoup à tout le monde et que le public est notre

collaborateur.

»Ne nous efforçons pas de rompre les liens qui nous attachent à ce

public; multiplions-les, au contraire. Ne nous faisons ni trop rares ni

trop singuliers. Soyons naturels, soyons vrais. Effaçons-nous, afin

qu'on voie en nous non pas un homme, mais tout l'homme. Ne nous

torturons pas: les belles choses naissent facilement. Oublions-nous:

nous n'avons d'ennemi que nous-même. Soyons modestes. C'est l'orgueil

qui précipite la décadence des lettres. Claudien mourut plus satisfait

que Virgile. Soyons simples, enfin. Disons-nous que nous parlons pour

être entendus; pensons que nous ne serons vraiment grands et bons que si

nous nous adressons, je ne dis pas à tous, mais à beaucoup.

»Voilà, monsieur, les conseils que j'oserais donner à nos jeunes gens.

Mais je crains qu'il ne faille une expérience déjà longue pour en

découvrir le sens profond. Heureusement qu'ils sont bien inutiles à ceux

qui naissent avec un beau génie. Ceux-là, dès le berceau, sont nos

maîtres, et la critique, loin de leur rien apprendre, doit tout

apprendre d'eux.

»Vous me demandez, monsieur, «si je vois un bon ou un mauvais signe en

cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la

critique». J'ai déjà dit quelques mots sur l'excellence de la critique

au sujet d'un livre de M. Jules Lemaître. Je crois que la critique ou

plutôt l'essai littéraire, est une forme exquise de l'histoire. Je dis

plus: elle est la vraie histoire, celle de l'esprit humain. Elle exige,

pour être bien traitée, des facultés rares et une culture savante. Elle

suppose un affinement intellectuel que de longs siècles d'art ont pu

seuls produire. C'est pourquoi elle ne se montre que dans les sociétés

déjà vieilles, à l'heure exquise des premiers déclins. Elle survivra à

toutes les autres formes de l'art si, comme dit une scolie de Virgile

que j'ai trouvée quelque part citée par M. Littré, «on se lasse de tout,

excepté de comprendre». Mais je crois plutôt que les hommes ne se

lasseront jamais d'aimer et qu'il leur faudra toujours des poètes pour

leur donner des sérénades.

»--Où en est l'avenir? demandez-vous, monsieur, en terminant votre

lettre.

»L'avenir est dans le présent, il est dans le passé. C'est nous qui le

faisons; s'il est mauvais, ce sera de notre faute. Mais je n'en

désespère pas.

»Je m'aperçois que je n'ai pas dit la centième partie de ce que je

voulais dire. Je voulais, par exemple, essayer d'indiquer les conditions

nouvelles que la démocratie et l'industrie feront à l'art demain. Je me

figure que ces conditions seront très supportables. Ce sera le sujet

d'une prochaine lettre.

»Veuillez agréer, etc.»

La vie littéraire. Deuxième série · 第 30 / 63 题