[Note 23: _Anthologie des poètes français du XIXe siècle_. Alphonse
Lemerre, éditeur, 3 vol. in-8°.--Poésies d'André Chénier, avec quinze
compositions de Bida. Charpentier éditeur, 1 vol. in-4°.]
Si, prenant la voix de l'élégant Méléagre, nous demandons à notre tour:
«Chère Muse, qui donc tressa cette couronne de poésie?» la Muse
répondra: «C'est Alphonse Lemerre et ses amis qui l'ont composée.»
L'éditeur du passage Choiseul pouvait seul former un si riche florilège
de rimes contemporaines. Ne sait-on pas que les plantes dont il nous
offre quelques fleurs ont été cultivées, en grande partie, par le
Bêcheur qui prit pour devise _Fac et spera_? Ne se rappelle-t-on point
les gerbes du _Parnasse_? Muguet des poètes intimes, orchidées bizarres
des ciseleurs et des impassibles, je vous vis éclore voilà vingt ans!
L'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_ s'ouvre sur un poète du XVIIIe,
André Chénier. M. André Lemoyne, dans la première des notices qui
précèdent les morceaux choisis, s'est chargé de donner les raisons pour
lesquelles le fils de la Grecque est représenté en tête d'un recueil
réservé aux ouvrages d'un âge qu'il n'a point vu. La première raison est
d'ordre chronologique. Les oeuvres d'André Chénier, dit M. André
Lemoyne, sont posthumes et furent publiées dans notre siècle. En effet,
Latouche en donna l'édition originale en 1819. Cette raison peut
paraître suffisante. On se demandera seulement si, d'après le même
principe, certaines poésies de Parny, de Ducis, de l'abbé Delille, du
chevalier de Boufflers, etc., publiées postérieurement à l'an 1801, ne
devaient pas apporter leur contribution au nouveau recueil. Tout au
moins aurait-on pu admettre un fragment de la _Pitié_, par exemple, le
passage relatif à la captivité du petit Louis XVII au Temple. Outre que
le morceau ne manque pas d'intérêt, on aurait découvert, en le lisant,
une des sources où puisait le jeune Victor-Marie Hugo quand il composait
ses premières odes. Mais je n'insiste pas. Il suffit qu'on n'ait rien
omis d'essentiel.
La seconde raison de M. Lemoyne est d'ordre esthétique et vaut qu'on s'y
arrête. La voici dans toute sa force: «André Chénier est le vrai
rénovateur de la poésie française.» D'abord, il faut rendre justice à M.
Lemoyne. Cette maxime ne lui appartient pas en propre: elle est courante
parmi les poètes. En y réfléchissant, on est surpris qu'une idée aussi
peu soutenable ait pu s'accréditer même chez des artistes étrangers à la
critique et à l'histoire littéraire. La vérité est que, loin d'être un
initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant.
C'est à lui qu'aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du XVIIIe siècle.
Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin
d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est
parfait. Certes, il est achevé. Il achève un art et n'en commence aucun
autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé; il a tout moissonné. C'est
pour lui que l'abbé Barthélémy fit aimer la Grèce antique aux marquises
poudrées et donna aux filles de l'Opéra l'envie d'imiter Laïs et Phryné
en nouant leurs cheveux avec des bandeaux de laine. C'est pour lui que
madame de Pompadour voulut que le ciel des boudoirs fût soutenu par des
colonnes corinthiennes, que les chambres à coucher ressemblassent à des
temples, que le dossier des chaises fût en forme de lyre et que des
urnes funéraires s'élevassent sur les cheminées. C'est pour lui qu'un
ciseau et des tenailles à la main, M. de Caylus, en veste, la chemise
ouverte, déballait, rouge de fatigue et de joie, des bronzes antiques,
des marbres grecs et des vases qu'il croyait étrusques. C'est pour lui
que M. de Choiseul-Gouffier fouilla l'hippodrome d'Olympie. C'est pour
lui que le peintre David peignait Léonidas et la mort de Socrate. C'est
pour lui que l'architecte Ledoux faisait courir sur les barrières de
Paris des frises de Vierges portant des panonceaux. C'est pour lui que
les princes et les chanteuses faisaient élever, dans leurs parcs des
fausses ruines, des tombeaux vides et des autels à l'Amitié. C'est pour
lui que l'abbé Raynal composait avec émotion l'_Histoire philosophique
des sauvages américains_. C'est pour lui que Cook et Bougainville firent
connaître des hommes jaunes pleins de simplicité et des jeunes filles
vêtues de fleurs à un monde très civilisé qui, par raffinement,
s'éprenait de la nature. C'est pour lui que les femmes sensibles
rêvaient dans des jardins anglais de Paméla, de Clarisse et de Julie.
C'est pour lui que les grands seigneurs étaient anglomanes,
philanthropes et licencieux. C'est pour lui que pensaient, observaient,
travaillaient Buffon, d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes; pour
lui que Voltaire exalta la tolérance, Rousseau la nature, d'Holbach
l'athéisme, Mirabeau la liberté. Il fut tout ce qu'était son temps:
néo-grec, didactique, encyclopédiste, érotique, romanesque, sensible,
sentimental, tolérant, athée, feuillant. C'est dans les jardins anglais
qu'il vit la nature; son goût de l'antique ne fut en réalité que le goût
Louis XVI. Je l'en loue, d'ailleurs, et l'en admire. Il eût fait du
pastiche s'il n'eût fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse
le XVIIIe siècle.
Il ne devine, il ne pressent rien du nôtre. Novateur! personne ne le fut
moins. Il est étranger à tout ce que l'avenir prépare. Rien de ce qui va
fleurir n'est en germe en lui. C'est un vrai contemporain de Suard et de
Morellet. Il n'a soupçonné ni le spiritualisme, ni la mélancolie de
René, ni l'ennui d'Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne. Il
n'a prévu ni les curiosités métaphysiques ni les inquiétudes littéraires
qui entraînaient madame de Staël et Benjamin Constant vers l'Allemagne.
Il a vu jouer Shakespeare à Londres et il y a moins compris que
n'avaient fait Voltaire, Letourneur et Ducis. Le feu qui court dans ses
veines n'est pas la flamme subtile qui dévora Werther. Il ne porte pas
en lui le grand vague, le malaise infini des temps nouveaux. Il n'est
point épris de cette folie de gloire et d'amour qui va saisir les
enfants de la Révolution. Il n'a aucune des aspirations de l'esprit
moderne. On citerait sans peine, des vers de Lemierre, de Millevoye, de
Fontanes, de Chênedollé, qui nous, touchent de plus près que les siens
par le ton, l'accent et le sentiment. Il est le moins romantique des
poètes. Lamartine l'a bien senti, malgré son peu de critique et d'étude.
En cette jeune victime de la Terreur il a flairé, avec la certitude de
l'instinct, l'adepte, le séide de ce XVIIIe siècle abhorré, l'ennemi.
C'est là, sans aucun doute, la cause secrète et profonde d'une
antipathie qui s'exprime avec une aveugle injustice dans le _Cours
familier de littérature_. Imaginez, en effet, qu'André, échappé aux
bourreaux, ait vécu sous le consulat. Nul doute qu'il n'eût fréquenté la
société de Suard et de Morellet. Il aurait été du groupe des
philosophes, épousant les passions et les préjugés de ses amis; il
aurait difficilement compris l'état d'âme auquel répondit le concordat
en politique et le _Génie du Christianisme_ dans les lettres. Le
voyez-vous publiant son _Hermès_, travaillant dans le didactique,
traitant _Atala_ de triste capucinade, raillant les nouveaux barbares
stupidement épris de l'architecture des Goths, et déplorant le retour du
fanatisme? Tout ce que la jeunesse aimait alors, tout ce qu'exaltait
l'art renaissant lui eût fait horreur, le son des cloches, les
cathédrales, les cimetières, les batailles, et les _Te Deum_. De tout ce
qui excitait alors les imaginations, je ne vois guère qu'Ossian et
Malvina dont il eût pu s'accommoder; pour tout le reste, l'esprit le
plus dépaysé, le plus étranger, le plus malheureux.
Mais je crois voir venir un de mes amis du _Parnasse_, je dis des plus
fameux, M. Catulle Mendès ou M. Armand Silvestre; je le sens qui me tire
par la manche, je l'entends qui me dit:
--À propos de poète, vous me parlez de religions, et de philosophies, et
de moeurs publiques, et de goûts, et de sentiments. Qu'est-ce que cela
en poésie? Il importe peu qu'André Chénier ait eu les idées de ses
contemporains, et même qu'il ait eu des idées quelconques. Cela ne
compte pas. Ce qui compte c'est la forme pure, c'est la coupe, le
rythme, un certain pli du vers. Et par là, par quelques césures, Chénier
est moderne. Il est l'initiateur, il est le maître.
J'estime infiniment, pour ma part, les vers bien faits. Je ne crois pas
qu'il y ait de poésie sans art ni d'art sans métier. Mais je soutiens
que, même pour la forme du vers, André Chénier est un pur classique du
XVIIIe siècle. Sans doute il a un délicieux tour qui lui est propre. Son
vers, ferme et flexible à la fois, est d'une harmonie audacieuse et
charmante; il est de beaucoup le premier des versificateurs comme le
premier des poètes de son temps. Mais son art n'est point
essentiellement différent du leur. Ses rejets, ses coupes, n'étaient pas
sans précédent quand il les employa. On en trouverait des exemples dans
Bertin, dans Parny, surtout dans les _Géorgiques_ de Delille, si on
lisait encore Delille et Bertin, qui, en effet, ne sont guère lisibles,
et Parny, qui est exquis.
Néanmoins l'idée que Chénier a ouvert de nouvelles sources à la poésie,
tandis qu'en réalité il a épuisé les anciennes, est reçue sans examen
par les poètes. L'éditeur regretté d'André, le savant et délicat Becq de
Fouquières, pensait comme eux, à ce sujet. Une nouvelle édition des
poésies d'André Chénier vient de paraître à la librairie Charpentier,
édition somptueuse et magnifique, monument de typographie et d'art, orné
de quinze dessins de Bida. Ce bel in-quarto contient une préface
nouvelle du meilleur des éditeurs, où je trouve cette phrase: «Pour peu
qu'on étudie avec quelque attention notre poésie contemporaine, on sera
frappé de l'influence pénétrante que l'art d'André Chénier n'a cessé
d'exercer sur elle.» On voit que M. Becq de Fouquières affirme nettement
l'influence des oeuvres de son poète sur l'école moderne. Mais quand il
s'agit de l'établir, il ne laisse pas d'être embarrassé. Il sent bien
qu'il ne peut constater cette influence ni chez Victor Hugo, ni chez
Musset; encore moins chez Lamartine. Il était trop habile homme pour la
rechercher dans les _Poèmes antiques_ d'Alfred de Vigny. En effet, si
l'on peut croire, à première vue, que trois ou quatre pièces de ce
recueil, telles que _Symetha_ et _la Dryade_, procèdent des élégies et
des églogues d'André, c'est un fait que _Symetha_ fut composée en 1817
et _la Dryade_ en 1815, deux ans, quatre ans avant la première édition
des oeuvres de Chénier. En dernière analyse, c'est dans les _Poèmes
antiques_ de M. Leconte de Lisle et dans les sonnets de M. José-Maria de
Heredia, qu'au sentiment de M. Becq de Fouquières se résume l'action de
Chénier sur la poésie moderne. Pour ma part, je ne découvre aucune
ressemblance entre la muse hispano-latine de M. de Heredia et les
nymphes de Luciennes qu'évoquait l'amant de Fanny. Quant à M. Leconte de
Lisle, on sait que plusieurs de ses premiers poèmes sont des études
d'après l'antique. Il s'abreuva aux sources; c'est dans Homère, dans
Hésiode, dans Théocrite, et non dans André Chénier, qu'il cherchait des
formes et des images.
Je dirai plus généralement que l'influence d'André Chénier n'est
sensible chez aucun des poètes de ce siècle, et c'est par pure fantaisie
que les éditeurs de la nouvelle _Anthologie_ ont placé _l'Aveugle_ et
_la Jeune Captive_ en tête du recueil, comme un portique Louis XVI à
l'entrée d'un édifice moderne.
D'ailleurs, le divin André n'en mérite pas moins d'immortels honneurs.
Il n'a rien à craindre d'une critique rationnelle et fondée sur
l'histoire. Au contraire, plus on l'étudie et mieux on l'admire. Rendu à
son temps, replacé dans son milieu, remis dans son vrai cadre, il
n'apparaît plus seulement comme un délicieux artisan de petits tableaux
et de figurines pseudo-grecques et néo-romaines, une sorte de peintre à
la cire et de coroplaste tout riant des souvenirs de Pompéi; c'est une
âme ardente et vertueuse, c'est un mâle génie où souffle l'esprit d'un
siècle. Et quel siècle! le plus hardi, le plus aimable, le plus grand!
Voyons-le donc, notre André, tel qu'il fut en pleine vie, au milieu des
choses. Voyons-le mêlé au peuple et aux héros de 1789, partageant leur
puissant idéal et leurs nobles illusions. Regardez cet homme au large
front, plein de pensées et d'images, au cou d'athlète, petit, bilieux,
qui, l'oeil en feu, s'est jeté dans la mêlée des partis, et qui consacra
à la liberté son coeur, son génie, sa vie; c'est lui, c'est le généreux
André. Il unit à la sagesse d'un politique la candeur d'un héros. Il
veut bien être dupe, si la vertu est trompée avec lui. Ce n'est pas
seulement un artiste ingénieux, c'est un bon citoyen, c'est un homme,
c'est un grand homme. Courageux, éloquent, fidèle, sage avec énergie,
pur au milieu des crimes, étranger à la violence parce qu'il ignore la
peur, il a le droit de dire:
Toi, Vertu! pleure ai je meurs.
Sa vie est courte, mais elle est remplie. Non, ce n'est pas un chanteur
insoucieux que les prescripteurs ont fauché par hasard. André Chénier
était désigné aux bourreaux par son courage, par son amour de la
liberté, par son respect des lois. Il a vraiment mérité sa mort. Il
était digne du martyre politique. C'est une grande victime à qui nous
devons un monument expiatoire.