II

M. Bardoux vient de publier en librairie l'étude qu'il a faite de madame

de Custine, d'après, des documents inédits. «Ces documents qui servent

de trame à notre récit, dit-il dans sa préface, intéresseront, nous

l'espérons, le lecteur. Ils lui feront certainement connaître et estimer

davantage ces âmes de l'ancienne France, à la fois philosophes et

amoureuses, qui nous ont enseigné, avec la liberté de l'esprit, les deux

vertus dont notre époque a le plus besoin, la tolérance pratique et

l'indulgente sagesse.»--Oui, lui répondrai-je, s'il me le permet, comme

à un de ses lecteurs les plus attentifs, oui, fidèle et délicat

historien des élégances de l'esprit et du coeur, oui, vos livres nous

intéressent, non seulement par les documents qu'ils contiennent, mais

aussi par l'agrément du récit, la sûreté de la critique et la hauteur du

sentiment. Vous aimez votre sujet, et vous nous le gardez aimable. Vous

pénétrez tous les contours de votre modèle d'une lumière douce et

caressante. Vos portraits sont vrais; ils ont le regard et le sourire,

et maintenant que vous m'avez peint cette belle Delphine, je crois

l'avoir connue. Je la vois, couronnée de ses beaux cheveux blonds, errer

avec une ardente mélancolie dans les allées de Fervacques, sous ces

arbres qu'elle aimait tant et auxquels elle donnait les noms de ses amis

absents. C'est à vous que je dois cette douce image. Que de fois

n'avez-vous pas eu la même vision! Et qu'il faut vous envier d'avoir

vécu avec des ombres charmantes! Vous êtes revenu de ces champs Élysées,

de l'ancienne France, tout pénétré d'une douce sagesse; vous plaignez

des faiblesses généreuses; vous estimez comme les plus chers trésors de

la vie le bon goût, le désintéressement, la liberté de l'esprit, la

fierté du coeur et l'aimable tolérance. Vous pensez que vos livres n'en

feront que mieux aimer la France. Je le pense aussi. Je pense qu'un pays

où se forma la plus belle société, du monde est le plus beau des pays.

Je me disais, en lisant votre livre: ta France est en Europe ce que la

pêche est dans une corbeille de fruits: ce qu'il y a de plus fin, de

plus suave, de plus exquis. Quelle merveilleuse culture que celle qui a

produit une Delphine de Custine!

Elle fut élevé comme on élevait alors les filles, sans pédantisme,

sobrement, avec mesure. À quinze ans, elle parut dans le monde. Conduite

chez madame de Polignac une nuit que l'archiduc et l'archiduchesse

d'Autriche y soupaient ainsi que la reine, elle eut grand'peur, et

séparée un moment de sa mère, ne sut que devenir. L'archiduc imagina de

venir lui parler. Elle en fut si déconcertée que, n'entendant rien à ce

qu'il lui disait et ne sachant que lui répondre, elle prit le parti de

se sauver à l'autre bout du salon, très rouge et dans un état affreux.

Toute la soirée on s'amusa aux dépens de la petite sauvage. Mais sa

mère, la voyant fort en beauté, n'était pas en peine.

Cette sauvagerie devait rester, attachée jusqu'à la fin comme un charme

à la nature morale de Delphine. Conformément à la destinée des grandes

amoureuses, la fille de madame de Sabran était vouée à la solitude.

Delphine épousa, en 1787, le jeune Philippe de Custine, fils du général.

Elle avait dix-huit ans. Les noces se firent à la campagne, chez Mgr de

Sabran, oncle de la mariée. Il y eut huit jours de fêtes rustiques.

Madame de Sabran raconte qu'à une de ces fêtes, «des lampions couverts

comme à Trianon donnaient une lumière si douce et des ombres si légères

que l'eau, les arbres, les personnes, tout paraissait aérien». La lune

avait voulu être aussi de la fête; elle se réfléchissait dans l'eau et

«aurait donné à rêver aux plus indifférents». Et madame de Sabran

ajoute: «De la musique, des chansons, une foule de paysans bien gaie et

bien contente suivait nos pas, se répandait ça et là pour le plaisir des

yeux. Au fond du bois dans l'endroit le plus solitaire, était une

cabane, humble et chaste maison. La curiosité nous y porta, et nous

trouvâmes Philémon et Baucis courbés sous le poids des ans et se prêtant

encore un appui mutuel pour venir à nous. Ils donnèrent d'excellentes

leçons à nos jeunes époux, et la meilleure fût leur exemple. Nous nous

assîmes quelque temps avec eux et nous les quittâmes attendris jusqu'aux

larmes.»

Il y a là un sentiment nouveau de la nature. Toutes ces belles dames

étaient un peu filles de Jean-Jacques. La bergerie à la veille de la

Terreur. Trois ans après, le vieux général de Custine était traduit

devant le tribunal révolutionnaire. Sa belle-fille, qui pourtant avait

eu à se plaindre de lui, l'assista devant les juges et fut, comme on l'a

dit, son plus éloquent défenseur. Tous les jours elle était au

Palais-de-Justice dès six heures du matin; là, elle attendait que son

beau-père sortît de la prison; elle lui sautait au cou, lui donnait des

nouvelles de ses amis, de sa famille. Lorsqu'il paraissait devant ses

juges, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes. Elle

s'asseyait en face de lui, sur un escabeau au-dessus du tribunal. Dès

que l'interrogatoire était suspendu, elle s'empressait de lui offrir les

soins qu'exigeait son état; entre chaque séance, elle employait les

heures à solliciter, en secret, les juges et les membres des comités. Sa

grâce pouvait toucher les coeurs les plus rudes. L'accusateur public,

Fouquier-Tinville, s'en alarma.

À l'une des dernières audiences, il fit exciter contre la jeune femme

les septembriseurs attroupés sur le perron du Palais-de-Justice. Le

général venait d'être reconduit à la prison; sa belle-fille s'apprêtait

à descendre les marches du palais pour regagner le fiacre qui

l'attendait dans une rue écartée. Timide, un peu sauvage, elle avait

toujours eu la peur instinctive des foules humaines. Effrayée par cette

multitude d'hommes à piques et de tricoteuses qui lui montraient le

poing en glapissant, elle s'arrête au haut de l'escalier. Une main

inconnue lui glisse un billet l'avertissant de redoubler de prudence.

Cet avis obscur achève de l'épouvanter; elle craint de tomber évanouie;

et elle voit déjà sa tête au bout d'une pique, comme la tête de la

malheureuse princesse de Lamballe. Pourtant elle s'avance. À mesure

qu'elle descend les degrés, la foule de plus en plus épaisse, la

poursuit de ses clameurs.

--C'est la Custine! C'est la fille du traître!

Les sabres nus se levaient déjà sur elle. Une faiblesse, un faux pas et

c'en était fait. Elle a raconté depuis qu'elle se mordait la langue

jusqu'au sang pour ne point pâlir.

Épiant une chance de salut, elle jette les yeux autour d'elle et voit

une femme du peuple qui tenait un petit enfant contre sa poitrine.

--Quel bel enfant vous avez, madame! lui dit-elle.

--Prenez-le, répond la mère.

Madame de Custine prend l'enfant dans ses bras et traverse la cour du

palais, au milieu de la foule immobile. L'innocente créature la

protégeait. Elle put ainsi atteindre la place Dauphine, où elle rendit

l'enfant à la mère qui le lui avait généreusement prêté. Elle était

sauvée.

On sait que le général de Custine périt sur l'échafaud, et que Philippe

de Custine y suivit bientôt son père. Il mourut avec le calme d'un

innocent et la constance d'un héros.

Veuve à vingt-trois ans, madame de Custine résolut de quitter la France

avec son fils en bas âge, mais elle fut arrêtée comme émigrée

d'intention et conduite à la prison des Carmes. Elle y attendit la mort

dans cette fierté tranquille que donnent la race et l'exemple. Le 9

Thermidor la sauva. Elle était jeune, elle était mère; elle vécut; elle

se reprit aux choses. Le temps est comme un fleuve qui emporte tout.

Veuve par la main du bourreau, elle considérait son veuvage comme sacré.

Mais toutes les voix de la jeunesse chantaient plaintivement dans son

coeur et parfois elle sentait avec amertume le vide de son âme.

En 1797 elle écrivait à sa mère:

Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant

les mêmes goûts que moi et apportant tous les sentiments dont se

compose mon existence, un mari qui sente que, pour vivre

heureux, il faut être auprès de toi et qui m'y conduisît, qui

s'y trouvât heureux et aimât mon fils comme le sien, un mari

doux d'opinions comme de caractère, philosophe, instruit, ne

craignant pas l'adversité, qui la connaîtrait même, mais qui

regarderait comme une compensation à ses maux d'avoir une

compagne comme ta Delphine; voilà l'être que je voudrais trouver

et que je crains bien de ne rencontrer jamais.

Non, ce rêve d'un bonheur paisible ne devait jamais se réaliser.

Delphine, de Custine était une tête vouée aux aquilons. Encore quelques

années et ses destins seront fixés. Ce n'est pas un mari raisonnable et

sensible qu'elle rencontrera, mais un maître impétueux et chagrin, et

elle payera du repos de sa vie une joie d'une heure.

C'était en 1803. Elle avait trente-trois ans. Son teint de blonde était

resté frais comme au temps où Boufflers l'appelait la reine des roses.

La douceur et la fierté se fondaient en séduction sur son fin visage.

Elle joignait à la mutinerie de la jeunesse la résignation des êtres qui

ont beaucoup vécu. La belle victime vit Chateaubriand. Il était dans

tout l'éclat de sa jeune gloire et déjà dévoré d'ennuis. Elle l'aima. Il

se laissa aimer. Dans les premières heures il jeta quelque feu. La

lettre que voici fut écrite dans la nouveauté du sentiment.

Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier,

vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis

seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui

sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui

s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que

je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout

cela ressemblera un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs

charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman?

Écrivez-moi; que je voie au moins quelque chose qui vienne de

vous! Adieu, adieu jusqu'à demain!

Rien de nouveau sur le maudit voyage.

Ce voyage est celui de Rome, où René, nommé secrétaire d'ambassade,

devait conduire madame de Beaumont, mourante.

Il partit; aux premiers arbres du chemin, il avait déjà oublié Delphine

de Custine. De retour en France, l'année suivante, il lui rapporta un

amour distrait, éloquent et maussade. Elle le recevait dans la terre de

Fervacques, qu'elle avait récemment achetée et dont le vieux château,

égayé par le souvenir de la belle Gabrielle, possédait encore,

disait-on, le lit de Henri IV.

C'est après un de ces séjours que Delphine lui écrivit ce billet:

J'ai reçu votre lettre. J'ai été pénétrée, je vous laisse à

penser de quels sentiments. Elle était digne du public de

Fervacques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture.

J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse

énumération il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte

et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me

semble que cela ne devait pas s'oublier si vite.

On sent qu'en écrivant ces lignes, la délicate créature était encore

agitée d'un doux frémissement. Elle avait la mémoire du coeur et des

sens, cette pauvre femme, condamnée dès ce moment à ne vivre que de

souvenirs. Rien ne devait plus effacer dans son âme la grotte et les

deux myrtes. Chateaubriand ne lui laissa même pas l'illusion du bonheur.

Le 16 mars 1805, elle écrivait à Chênedollé son confident:

Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse.

Onze jours après, elle disait:

Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je

suis plus malheureuse que je ne peux dire.

René, qui ne cherchait au monde que des images, préparait alors son

voyage en Orient.

Madame de Custine écrivait de Fervacques le 24 juin 1806.

Le _Génie_ (le Génie, c'était Chateaubriand) est ici

depuis quinze jours; il part dans deux mois, et ce n'est pas un

départ ordinaire, ce n'est pas pour un voyage ordinaire non

plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour

remplir tous ses voeux et pour détruire tous les miens. Il va

enfin accomplir ce qu'il désire depuis si longtemps. Il sera de

retour au mois de novembre, à ce qu'il assure. Je ne puis le

croire; vous savez si j'étais triste, l'année dernière; jugez

donc de ce que je serai cette année! J'ai pourtant pour moi

l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère

frappante.

............................................................

Tout a été parfait depuis quinze jours, mais, aussi tout est

fini.

Tout était fini. Son instinct ne la trompait pas; René, dans ce

pèlerinage, allait chercher une autre victime. Madame de Mouchy

l'attendait à l'Alhambra.

Madame de Custine se survécut vingt ans. Elle eut le courage de rester

l'amie de celui qui ne l'aimait plus. Le monde qu'elle n'avait jamais

goûté, lui était devenu odieux. Elle restait enfermée à Fervacques.

M. Bardoux a publié les lettres charmantes qu'elle écrivait, après 1816,

à son amie la célèbre Rahel de Varnhagen. Ces lettres laissent voir la

limpidité de l'âme de Delphine.

Elle écrit:

J'aime encore les arbres! Le ciel a eu pitié de moi, en me

laissant au moins ce goût. Je fais à tous la meilleure mine que

je peux, mais je ne peux pas grand'chose, parce que je souffre

dans le fond de mon âme.

Et encore:

Vous dites d'une manière charmante «qu'il ne faudrait pas être

seule lorsqu'on n'est plus jeune»! Au moins faudrait-il être

vieille! mais on est si longtemps à n'être plus jeune sans être

vieille, que c'est là ce qu'il y a de plus pénible; ce qui me

console, c'est la rapidité de tout. Le temps passe avec une

promptitude effrayante, et, malgré la tristesse des jours, on

les voit s'évader comme les eaux d'un torrent.

Elle souffrait depuis longtemps d'une maladie de foie que le chagrin

avait développée.

Dans l'été de 1826, elle se rendit à Bex pour respirer l'air des

montagnes et aussi pour être plus près de Chateaubriand, qui avait

accompagné à Lausanne sa femme souffrante. Là, Delphine de Custine

s'éteignit sans agonie le 25 juillet 1826, dans la cinquante-sixième

année de son âge. Chateaubriand la veilla à son lit de mort. Il écrivit

dans ses _Mémoires_ ces lignes froides et brillantes:

J'ai vu celle qui affronta l'échafaud du plus grand courage, je

l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille

amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de

soie, me sourire de ses lèvres pâles

et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près

Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais.

J'ai entendu son cercueil passer, la nuit, dans les rues

solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à

Fervacques.

Certes, la fille de madame de Sabran avait tout donné et n'avait rien

reçu. Qu'importe, puisque le vrai bonheur de ce monde consiste non à

recevoir, mais à donner! Elle eut la part de joie dévolue sur la terre

aux créatures bien nées, puisqu'elle fit en aimant le rêve de la vie.

C'est pour elle et ses pareils qu'il fut écrit: «Heureux ceux qui

pleurent!»

_P.-S._--En relisant les épreuves de cet article, je suis assailli de

doutes et d'inquiétudes: j'entends dire vaguement que M. Bardoux a

découvert les papiers de madame de Custine, et que le roman de la vie de

cette aimable dame en reçoit quelque dommage. On va jusqu'à chuchoter

que Delphine, qui écrivait si bien les lettres d'amour, les faisait

resservir plusieurs fois. Je n'en veux rien croire encore. Il est

toujours temps d'être désenchanté.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 27 / 63 题