M. JULES LEMAÎTRE[19]

[Note 19: Jules Lemaître, _Impressions de théâtre_. Lecène, édit.,

in-18.]

M. Jules Lemaître vient de publier ses feuilletons dramatiques sous le

titre d'_Impressions de théâtre_. On y goûte quelque chose d'ingénu qui

vient du coeur et je ne sais quoi d'étrangement expérimenté qui vient de

l'esprit. Cela est fort bien ainsi: Il est bon que le coeur soit naïf et

que l'esprit ne le soit pas. Les anges, qui sont toute candeur, feraient

assurément de la bien mauvaise littérature et l'on n'imagine pas un

séraphin en possession de l'ironie philosophique.

Devant les choses humaines, M. Jules Lemaître ne tient pas toujours son

sérieux. Mais on lui sait gré de manquer parfois de gravité, tant sa

fantaisie est charmante. Ce lettré, qui a pris tous ses grades, jette

volontiers en l'air son bonnet de docteur et s'amuse çà et là des

espiègleries d'écolier. C'est Fantasio pêchant à la ligne les plus

vénérables perruques. Il est piquant et délicieux de voir ainsi quelque

gaminerie accompagner tant de docte et poétique talent; nous en

jouissons comme d'un spectacle rare. Le pédantisme étant l'habitude

ordinaire des gens considérables, nous sommes émerveillés quand un homme

de mérite pousse le naturel jusqu'à une certaine effronterie. Quel oubli

de soi s'y révèle, quelle simplicité et aussi quelle philosophie! Mais

ce qu'il y a peut-être de plus aimable en M. Lemaître, c'est la

tristesse soudaine qui lui prend d'avoir été cruel dans son espièglerie,

et sans pitié. Ce sont ses brusques attendrissements. Car il y a de

tout, et même de la mélancolie, dans cette âme mobile, fluide, légère et

charmante comme celle de quelque Puck qui aurait fait ses humanités.

M. Jules Lemaître est un esprit très avisé et très subtil dont

l'heureuse perversité consiste à douter sans cesse. C'est l'état où l'a

réduit la réflexion. La pensée est une chose effroyable. Il ne faut pas

s'étonner que les hommes la craignent naturellement. Elle a conduit

Satan lui-même à la révolte. Et pourtant Satan était un fils de Dieu.

Elle est l'acide qui dissout l'univers, et, si tous les hommes se

mettaient à penser à la fois, le monde cesserait immédiatement

d'exister; mais ce malheur n'est pas à craindre. La pensée est la pire

des choses. Elle en est aussi la meilleure. S'il est vrai de dire

qu'elle détruit tout, on peut dire aussi justement qu'elle a tout créé.

Nous ne concevons l'univers que par elle et, quand elle nous démontre

qu'il est inconcevable, elle ne fait que crever la bulle de savon

qu'elle avait soufflée.

C'est proprement ce à quoi M. Jules Lemaître s'occupe tous les lundis

avec une grâce diabolique. Il dit tout et veut n'avoir rien dit. Son

infirmité est de trop comprendre. Quelle autorité n'aurait-il point

acquise s'il était de moitié moins intelligent? Mais il voit l'envers

des idées. Une telle perspicacité ne se pardonne guère. Il concilie ce

qui d'abord ne semblait pas conciliable; il porte d'instinct, dans son

âme charmante et mobile, la riche philosophie d'Hegel: s'il rencontre

des idées ennemies, il les réconcilie en les embrassant toutes ensemble.

Puis il les envoie promener. C'est là certainement la sagesse: on ne la

pardonne pas. En politique comme en littérature, ce que nous estimons le

plus chez nos amis, c'est la partialité de leur esprit et l'étroitesse

de leurs vues. Quand on est d'un parti, il faut d'abord en partager les

préjugés. M. Jules Lemaître n'est d'aucun parti. Il a l'intelligence

absolument libre. Je le tiens pour un vrai philosophe qui contemple le

monde, et, s'il s'est pris de goût pour le théâtre, c'est sans doute

qu'il y a vu une sorte de microcosme. En effet, le théâtre est le monde

en miniature. Qu'est-ce qu'une comédie, sinon une suite d'images formées

dans le mystère d'une même pensée? Or, cette définition convient

également bien à une pièce de théâtre et à l'univers visible. Les images

nous frappent; nous ignorons la pensée qui les assemble: il faut qu'on

nous la montre. C'est l'emploi du philosophe ou du critique dramatique,

selon qu'il s'agit du plan divin ou d'un plan de M. Alexandre Dumas.

M. Jules Lemaître s'occupe même de théâtre dans ses feuilletons

dramatiques et M. Francisque Sarcey lui en a fait tous ses compliments.

Mais M. Jules Lemaître s'occupe de bien autre chose dans ces études si

diverses et toujours nouvelles, ou plutôt il ne s'y occupe que d'une

seule chose, qui est l'âme humaine.

C'est à elle qu'il rapporte tout. De là, l'intérêt de ces pages écrites

au jour le jour et que relie comme un fil d'or le sentiment

philosophique.

M. Jules Lemaître n'a point de doctrine, mais il a une philosophie

morale. Elle est, cette philosophie, amère et douce, indulgente et

cruelle, et bonne par-dessus tout. Sagesse de l'abeille qui fait sentir

son aiguillon et qui donne son miel! Je suis bien sûr que, si l'on

pouvait aimer sans haïr, M. Jules Lemaître ne haïrait jamais. Mais c'est

un voluptueux qui ne pardonne pas à la laideur d'attrister la fête de la

vie. Il aime les hommes, il les veut heureux; il croit qu'il y a plus de

sortes de vertus qu'on n'en compte généralement dans les manuels de

morale. Il est de ces hommes, qui ne veulent de mal à personne, qui sont

tolérants et bienveillants et qui, n'ayant pas de foi qui leur soit

propre, communient avec les croyants. On nomme ces gens-là des

sceptiques. Ils ne croient en rien; cela les oblige à ne rien nier. Ils

sont, comme les autres, soumis à toutes les illusions du mirage

universel; ils sont les jouets des apparences; parfois des formes vaines

les font cruellement souffrir. Nous avons beau découvrir le néant de la

vie: une fleur suffira parfois à nous le combler. C'est ainsi que M.

Jules Lemaître, tantôt sensuel, et tantôt ascétique, se joue des jeux de

la scène et goûte au théâtre l'illusion d'une illusion. Il nous en

rapporte des impressions exquises, qui se répercutent en moi, je vous

assure, d'une façon tout à fait délicieuse.

J'aime infiniment le théâtre chaque fois qu'il m'en parle. Il m'a fait

goûter Meilhac comme je n'avais pas su le faire tout seul, et il m'aide,

à trouver aux dialogues de Gyp un sens mystique et surnaturel. Il me

sert aussi beaucoup pour l'intelligence de Corneille et de Molière, car

personne ne le surpasse en culture classique. Enfin, il m'a révélé des

aspects nouveaux du génie de Racine, que pourtant je connais assez bien.

Sans me flatter, je tiens cela pour un mérite. Mais ce que M. Jules

Lemaître fait le mieux voir dans sa galerie, c'est lui-même. Il se

montre sous des masques divers. Loin de l'en blâmer, je l'en félicite.

En somme, la critique ne vaut que par celui qui l'a faite, et la plus

personnelle est la plus intéressante.

La critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman

à l'usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien

prendre, est une autobiographie.

Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu

des chefs-d'oeuvre.

Je crois avoir déjà tenté de le dire, il n'y a pas plus de critique

objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de

mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus

fallacieuse philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même.

C'est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour

voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à facettes

d'une mouche, ou, pour comprendre la nature avec le cerveau rude et

simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous ne

pouvons pas, comme Tirésias, être homme et nous souvenir d'avoir été

femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison

perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c'est de

reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d'avouer que nous

parlons de nous-mêmes, chaque fois que nous n'avons pas la force de nous

taire.

La critique est la dernière en date de toutes les formes littéraires;

elle finira peut-être par les absorber toutes. Elle convient

admirablement à une société très civilisée dont les souvenirs sont

riches et les traditions déjà longues. Elle est particulièrement

appropriée à une humanité curieuse, savante et polie. Pour prospérer,

elle suppose plus de culture que n'en demandent toutes les autres formes

littéraires. Elle eut pour créateurs Saint-Évremond, Bayle et

Montesquieu. Elle procède à la fois de la philosophie et de l'histoire.

Il lui a fallu, pour se développer, une époque d'absolue liberté

intellectuelle. Elle remplace la théologie, et, si l'on cherche le

docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe siècle, n'est-ce pas

à Sainte-Beuve qu'il faut songer?

1814[20]

[Note 20: 1814, par Henry Houssaye. Didier, édit., 1 vol. in-8.]

Nous avions déjà sur 1814, sans compter d'innombrables ouvrages russes

et allemands, l'élégante esquisse du baron Fain, secrétaire de

l'empereur, le livre du commandant Koch et le volume de M. Thiers dans

lequel la campagne de France est racontée avec une patriotique émotion.

M. Henry Houssaye, qui avait jusqu'ici appliqué plus particulièrement à

la Grèce ancienne ses remarquables facultés d'historien, nous retrace,

aujourd'hui les événements civils et militaires de 1814 avec plus de

précision et d'étendue que n'avaient fait ses prédécesseurs. Il s'est

servi exclusivement des documents originaux: lettres, ordres,

protocoles, situations, rapports de généraux et de préfets, bulletins de

police, journaux du temps, mémoires: cent mille pièces et cinq cents

volumes. Il a étudié sur place les principales affaires de la campagne.

Il a conféré soigneusement pour chaque combat les témoignages des deux

adversaires. Il a donné le premier les effectifs exacts des forces

engagées de part et d'autre, ainsi que le nombre des soldats tués ou

blessés. Ses récits de bataille sont nouveaux sur beaucoup de points. De

plus ils sont clairs et animés: M. Henry Houssaye a le sens militaire.

Il sait préciser les «moments» décisifs des actions et suivre les masses

en mouvement; il entre dans l'esprit du soldat. Mais il ne s'est pas

borné à l'exposé des faits de guerre; il a étudié la situation politique

de la France et esquissé l'état de l'esprit public, et cette partie de

son livre, tout à fait nouvelle, offre un grand intérêt. Jamais on

n'avait peint avec une si âpre vérité les misères de la France dans

cette année maudite: le blocus continental, les champs en friche, les

fabriques fermées, l'arrêt complet des affaires et des travaux publics,

la retenue de 25 pour 100 sur les traitements et les pensions non

militaires, l'énorme augmentation des impôts, la rente tombée de 87

francs à 50 fr. 50; les actions de la Banque, cotées naguère 430 francs,

valant 715 francs, le change sur les billets monté à 12 pour 1000 en

argent, à 50 pour 1000 en or, le numéraire si rare, qu'on avait dû

tolérer l'usure et suspendre jusqu'au 1er janvier 1815 la loi qui fixait

l'intérêt à 5 et 6 pour 100.

Des colonnes mobiles fouillaient les bois à la recherche des

réfractaires; les garnisaires s'installaient au foyer de la mère de

l'insoumis. Dans certaines contrées, c'étaient les femmes et les enfants

qui labouraient. Bientôt le ministre de l'intérieur devait mettre à

l'ordre du pays, par la voie des journaux, que les femmes et les enfants

pouvaient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs, et

que le labour à la bêche devait suppléer au labour à la charrue, devenu

impossible à cause du manque de chevaux.

Le tableau que trace M. Henry Houssaye est effroyable; on n'en peut nier

l'exactitude, puisque chaque trait est tiré d'un document authentique.

Il est à remarquer pourtant que le rappel des classes an XI et

suivantes, la levée de 1815, l'appel des gardes nationales mobiles ne

portèrent que sur les hommes de dix-neuf à quarante ans.

Le travail à la fois impartial et généreux de M. Henry Houssaye nous

montre côte à côte l'héroïsme et l'infamie. En cette cruelle année la

France se couvrit de gloire et de honte. Les soldats paysans furent

sublimes. Les royalistes furent abominables. Ces gens-là ne voyaient

jamais Bonaparte entreprendre une guerre sans espérer la défaite. Ils

appelaient l'étranger. L'invasion les remplit d'espérance. «Les

Cosaques, disaient-ils, ne sont méchants que dans les gazettes.» Plus de

vingt émissaires quittèrent Paris pour aller renseigner les états-majors

ennemis. Le chevalier de Maison-Rouge et tant d'autres guidèrent les

colonnes russes et prussiennes contre l'armée française. À l'entrée des

alliés à Paris, les royalistes firent éclater une joie impie et

«changèrent ce jour de deuil en un jour de honte».

Dans le faubourg Saint-Martin, où la colonne des alliés s'engagea

d'abord, les hommes du peuple, disséminés et silencieux, regardaient

d'un oeil farouche. À la porte Saint-Denis, où la, foule était épaisse;

il s'éleva quelques cris isolés de: «Vive l'empereur Alexandre! Vivent

les alliés!» Bientôt les royalistes, qui se portaient en foule à la tête

des chevaux, mêlèrent à ces vivats les cris de: «Vivent les Bourbons! À

bas le tyran!»

À mesure que les souverains s'avançaient vers les quartiers riches, les

boulevards prenaient l'aspect d'une voie triomphale. Les acclamations

croissaient en nombre et en force. Aux fenêtres, aux balcons, d'où

pendaient des bannières blanches faites avec des nappes et des draps de

lit, des femmes élégantes agitaient leurs mouchoirs. De beaux messieurs,

portant des cocardes blanches, ravis d'aise, pâmés d'admiration,

s'écriaient: «Que l'empereur Alexandre est beau! Comme il salue

gracieusement!»

Arrivés aux Champs-Elysées, où la revue d'honneur devait avoir lieu; les

souverains et le prince de Schwarzenberg se placèrent du côté droit de

l'avenue, à la hauteur de l'Élysée. Les troupes défilèrent devant eux,

tandis que la foule accourue des boulevards prolongeait ses vivats. Pour

mieux voir le défilé, les femmes de l'aristocratie demandèrent à des

officiers d'état-major de leur prêter un moment leurs chevaux. D'autres

montèrent en croupe derrière les cosaques rouges de la garde.

J'ai vu, jeunes Français, ignobles libertines,

Nos femmes, belles d'impudeur,

Aux regards d'un Cosaque étaler leurs poitrines

Et s'enivrer de son odeur.

Pour terminer dignement ce jour de fête, le vicomte Sosthène de La

Rochefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilshommes

pensèrent à jeter bas au pied de l'ennemi vainqueur l'image glorieuse

qui surmontait la colonne de la Grande-Armée. Des ouvriers, recrutés

dans les cabarets, passèrent au cou et au torse de la statue des cordes

que tirèrent, sur la place, leurs camarades avinés. La Victoire de

bronze que l'empereur tenait dans sa main lui fut arrachée. Mais

Napoléon resta debout. Alors un misérable se hissa sur les épaules du

colosse et souffleta deux fois le visage de bronze.

Voilà la honte ineffaçable, l'opprobre dont nous rougissons encore.

Voici maintenant la gloire la plus pure et la plus consolante. Pour

défendre son sol envahi, la France épuisée donne ses derniers enfants,

de pauvres paysans très jeunes, presque tous mariés, arrachés

douloureusement à leur maison, à leur femme, à l'humble douceur du champ

natal. On les appelait des Maries-Louises. Les Maries-Louises furent

sublimes. Ils ne savaient pas monter à cheval et le général Delort

disait d'eux: «Je crois qu'on perd la tête de me faire charger avec de

la cavalerie pareille.» Pourtant ils traversèrent Montereau comme une

trombe en culbutant les bataillons autrichiens massés dans les rues. Ils

savaient à peine charger un fusil; mais, à Bar-sur-Aube, ils

défendirent, un contre quatre, les bois de Lévigny, seulement avec la

baïonnette; mais, à Craonne, ils se maintinrent trois heures sur la

crête du plateau, à petite portée des batteries ennemies dont la

mitraille faucha six cent cinquante hommes sur neuf cent vingt. Sans

capote, par 8 degrés de froid, ils marchaient dans la neige avec de

mauvais souliers, combattaient chaque jour, manquaient de pain et

restaient joyeux.

Les gardes nationales ont aussi leurs pages glorieuses dans ce livre de

sang. Les Spartiates aux Thermopyles, les grenadiers à Waterloo ne

furent pas plus intrépides que les gardes nationales, en sabots et en

chapeaux ronds, à la Fère-Champenoise. M. Henry Houssaye a tracé un

tableau enflammé de cette bataille, d'après la relation inédite d'un des

généraux. Les gardes nationales étaient 4000; ils convoyaient 200

voitures de munitions. D'abord attaqués par 6000 cavaliers, ils

percèrent ces masses et marchèrent en avant. L'ennemi reçut des

renforts; 4000 Prussiens, puis toutes les cavaleries des deux grandes

armées: 20 000 cavaliers enveloppaient les Français, réduits à moins de

2000 et formés en trois carrés. Les gardes nationales refusaient de se

rendre. Ayant épuisé leurs cartouches, ils recevaient les charges sur la

pointe de leurs baïonnettes tordues par tant de chocs. Enfin, une

nouvelle décharge de 72 pièces de canon ouvrit une brèche dans ces

murailles vivantes. Les cavaliers s'y engouffrèrent. À peine si cinq

cents de ces héros échappèrent. Le tsar était profondément ému de cette

résistance sans espoir. Plus tard, quand Talleyrand lui parlait du voeu

des Français pour les Bourbons, le souverain russe rappelait les gardes

nationales de la Fère-Champenoise tombées sous la mitraille en criant:

«Vive l'empereur!»

La vieille garde fut admirable de constance et de fermeté. Ces vétérans,

qui avaient vu Marengo et Hohenlinden, «grognaient et le suivaient

toujours». Ceux-là n'abandonnèrent pas leur empereur.

Après la capitulation de Paris, le 3 avril, à Fontainebleau, Napoléon se

plaça au milieu de la cour et fit appeler les officiers et les

sous-officiers de la division Friant. Lorsqu'ils eurent formé le cercle,

il dit d'une voix haute: «Officiers, sous-officiers et soldats de ma

vieille garde, l'ennemi nous a dérobé trois marches. Il est entré dans

Paris. J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une paix achetée par de

grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites, en renonçant à

nos conquêtes, en perdant tout ce que nous avons gagné depuis la

Révolution. Non seulement il a refusé; il a fait plus encore: par les

suggestions perfides de ces émigrés auxquels j'ai accordé la vie et que

j'ai comblés de bienfaits, il les autorise à porter la cocarde blanche,

et bientôt il voudra la substituer à notre cocarde nationale. Dans peu

de jour, j'irai l'attaquer à Paris. Je compte sur vous.» L'empereur

s'attendait à une acclamation. Mais les grognards gardaient le silence.

Surpris, inquiet, il leur demanda:

«Ai-je raison?» À ce mot, ils crièrent tous d'une seule voix: «Vive

l'empereur! À Paris! à Paris!»--«On s'était tu, dit le général Pelet

avec une simplicité héroïque; parce que l'on croyait inutile de

répondre.»

M. Henry Houssaye a écrit là, d'un style sobre, une histoire impartiale.

Pas de phrases, point de paroles vaines et ornées; partout la vérité des

faits et l'éloquence des choses. Pour donner une idée de sa manière, je

citerai une page entre autres, le tableau de la capitale pendant la

bataille de Paris:

L'appréhension du danger causa plus de trouble et d'effroi que

le danger même. La population parisienne, qui s'épouvantait dès

les premiers jours de février au seul nom des Cosaques, et qui

tremblait les 27, 28 et 29 mars à l'idée du pillage et de

l'incendie, recouvra son sang-froid quand elle entendit le

canon. Pendant la bataille, les grands boulevards avaient leur

aspect accoutumé, à cette différence que la plupart des

boutiques étaient fermées et qu'il passait peu de voitures. Mais

la foule était plus nombreuse, plus animée, plus remuante que

d'ordinaire. C'était le boulevard aux jours de fête et de

changement de gouvernement: un flux et un reflux de promeneurs,

de groupes stationnant et discutant, toutes les chaises

occupées, tous les cafés remplis. Le temps était couvert et

doux. À Tortoni, les élégants dégustaient des glaces et buvaient

du punch en regardant trottiner les grisettes et défiler sur la

chaussée quelques prisonniers qu'escortaient des gendarmes, et

d'innombrables blessés, transportés sur des civières et des

prolonges et dans des fiacres mis en réquisition. La foule ne

paraissait nullement consternée. Chez quelques-uns il y avait de

l'inquiétude, chez d'autres de la curiosité; chez la plupart la

tranquillité et même l'indifférence dominaient. L'amour-propre

national aidant--à mieux dire peut-être la vanité parisienne--on

regardait le combat livré à Romainville comme une affaire sans

importance et dont l'issue d'ailleurs n'était point douteuse. Si

l'on faisait remarquer que le bruit du canon se rapprochait ce

qui semblait indiquer les progrès de l'ennemi, il ne manquait

pas de gens pour répliquer d'un air entendu: «C'est une

manoeuvre; les Russes jouissent de leur reste.» La quiétude

générale fut cependant troublée entre deux et trois heures. Un

lancier ivre descendit au grand galop le faubourg Saint-Martin

en criant: «Sauve qui peut!» Une panique se produisit. Chacun

s'enfuit en courant. Les ondulations de la foule s'étendirent

jusqu'au Pont-Neuf et aux Champs-Elysées. Mais cette fausse

terreur fut passagère, les boulevards se remplirent de nouveau.

Au jugement des connaisseurs, les deux chefs-d'oeuvre militaires de

Napoléon, ce sont les campagnes de 1796 et de 1814. Ces deux campagnes,

fort dissemblables quant au résultat définitif, présentent cette

analogie que Napoléon, disposant de forces militaires très restreintes,

eut à combattre un ennemi quadruple sinon quintuple en nombre et employa

dans les deux cas la même tactique.

M. Henri Houssaye a établi, il est vrai, que, dans plusieurs batailles

de la campagne de France, la disproportion des forces a été exagérée. Il

n'en reste pas moins vrai que l'empereur opérait avec une petite armée.

Les écrivains militaires ont pu discuter certaines campagnes, celles de

1812, par exemple, et de 1813. Ils ont pu contester la bonne conduite

des batailles d'Eylau, de la Moskova, de Leipzig, mais personne, à

l'étranger du moins, n'a osé contester la campagne de 1814. Il est

remarquable que Napoléon trouve d'autant plus de ressources stratégiques

qu'il a moins d'hommes à conduire. Son génie aime les petites armées.

Dans la campagne de France, il n'eut jamais plus de trente mille hommes

concentrés dans sa main. Mais par sa divination des plans de l'ennemi et

par la rapidité foudroyante de ses marches, il réussit souvent à

atteindre et à combattre l'ennemi à forces presque égales. D'ailleurs,

les grands capitaines semblent avoir préféré les petites armées aux

grandes.

Turenne et Frédéric n'ont jamais été de si excellents artistes que quand

ils avaient peu d'hommes en main et il faut se rappeler le mot fameux du

maréchal de Saxe: «Au delà de quarante mille hommes, je n'y comprends

rien.» La guerre moderne peut avoir d'autres exigences; pourtant ce mot

du maréchal de Saxe donne beaucoup à penser.

Au début de la campagne de 1814, Napoléon, qui n'avait pas encore

concentré toutes ses forces, dut combattre à la Rothière contre les deux

armées réunies. Il battit en retraite sur Troyes, puis sur Nogent. Les

alliés crurent alors qu'ils n'avaient plus qu'à marcher sur Paris. Pour

faciliter leur marche, ils se divisèrent en deux grandes colonnes dont

l'une suivit la Marne, l'autre l'Aube, puis la Seine. Afin de favoriser

la faute qu'ils vont commettre, Napoléon se tient coi pendant quatre

jours, puis, quand la séparation est opérée, il se porte avec sa petite

armée entre les deux colonnes ennemis, fond sur Blücher, surprend ses

quatre corps échelonnés sur la Marne et les détruit en quatre batailles,

en quatre jours. Puis il se rabat sur la colonne de gauche, celle de

Schwarzenberg, lui inflige trois défaites successives et la force à

battre en retraite.

Tout ce que peut le génie Napoléon le fit. Mais le génie a dans ce monde

un adversaire à sa taille: le hasard. Le hasard, la fatalité se mit dans

plusieurs circonstances décisives du côté des alliés. Du moins le grand

capitaine espéra jusqu'au bout et ne négligea rien pour rappeler la

fortune.

La troisième partie de la campagne, le grand mouvement sur la Lorraine,

est d'une hardiesse inouïe. Napoléon, découvrant audacieusement Paris,

se jetait sur les derrières des armées alliées; il rappelait à lui les

garnisons françaises du Rhin, puis avec son armée ainsi doublée, il

coupait l'ennemi de ses bases d'opérations. Un moment les états-majors

des alliés se crurent perdus.

Au conseil de guerre de Pougy, le 23 mars, il fut question de battre en

retraite. «Le mouvement général de Napoléon sur Saint-Dizier, dit très

bien M. Henry Houssaye, admirable dans la conception, est justifié dans

la pratique par cela seul qu'il inspira un instant aux alliés l'idée

d'une retraite sur le Rhin.» Cette admirable manoeuvre allait réussir,

c'était la victoire, c'était le salut, quand les alliés apprirent par

des courriers tombés entre leurs mains et par des émissaires de

Talleyrand que la trahison les attendait, les appelait à Paris. Ils y

marchèrent. Mais avec quelles craintes! Depuis leur entrée sur la terre

de France, ils n'avaient pas cessé de trembler et leur peur augmentait

avec leurs progrès sur le sol défendu par Napoléon et les paysans. Le 3

avril, quand l'empereur, à Fontainebleau, n'avait plus qu'un tronçon

d'épée et une poignée d'hommes, ils tremblaient encore: «Ce terrible

Napoléon, dit l'émigré Faugeron dans ses _Mémoires_ cités par M.

Houssaye, nous croyions le voir partout. Il nous avait tous battus les

uns après les autres. Nous craignions toujours l'audace de ses

entreprises, la rapidité de ses marches et ses combinaisons savantes. À

peine avait-on conçu un plan, qu'il était déjoué par lui.»

Nous avons revu, il y a dix-huit ans, les Allemands en France, nous

avons vu tomber nos places de guerre et Paris, affamé, ouvrir ses portes

à l'ennemi victorieux. Alors, nous n'avons pas retrouvé Napoléon. Nous

n'avons pas vu se lever sur nos routes sanglantes, à l'appel d'un grand

capitaine, ces victoires blessées à mort, dont parle l'éloquent

Lacordaire. Mais si un grand capitaine a manqué à la France, la France

ne s'est pas manqué à elle-même. Grâce à Dieu, les hontes de 1814 ont

été épargnées à la France de 1870. Nous n'avons pas vu des Français dans

les rangs de l'ennemi. Le patriotisme, né avec la démocratie, est

aujourd'hui plus pur, plus fier, plus délicat, plus exquis que jamais;

il est dans toute la fleur de son sentiment.

Comparez l'entrée des alliés à Paris en 1814 et l'entrée, des Prussiens

en 1871. En 1814, la foule des curieux afflue sur le passage des

vainqueurs. Les boulevards prennent un air de fête. La ville entière se

donne le spectacle des Cosaques, acclamés par une poignée de royalistes.

En 1814, comme l'a dit M. Henry Houssaye, «Paris ne comprit pas la

dignité des rues désertes et des fenêtres closes».

La vie littéraire. Deuxième série · 第 28 / 63 题