MADAME DE SABRAN
ET
MADAME DE CUSTINE
[Note 18: _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux, Calmann Lévy,
éditeur.]
M. Bardoux ne manque guère de se retirer dans le passé chaque fois
quelles devoirs de la vie publique lui permettent de faire cette
agréable retraite. Alors il choisit plus volontiers, pour y promener son
esprit, les jardins et les salons de la fin du dernier siècle. Il rêve
d'une chambre aux boiseries blanches dans laquelle l'_Orphée_ de Gluck
est ouvert sur un clavecin, tandis qu'une écharpe de cachemire traîne le
long du dossier en forme de lyre d'une chaise d'acajou. Ou bien encore
il voit par la pensée un jardin anglais avec un temple grec sur un
labyrinthe et un tombeau entre des peupliers. Car c'est là que vivaient
les femmes d'autrefois dont le souvenir lui est cher, ces femmes qui,
par le sel de leur intelligence et le parfum de leur tendresse,
donnèrent à la vie un goût fin qu'on n'y sentait point avant elles; ces
belles bourgeoises, ces aristocrates polies qui, nourries dans la
douceur du luxe, de l'amour et des arts, affrontèrent les prisons et les
échafauds de la Terreur sans rien perdre de leur fierté ni de leur
grâce; ces héroïnes pleines de courage et de faiblesses, qui furent
d'incomparables amies. Comme M. Bardoux les connaît et les comprend! il
les admire; il fait mieux; il les aime. C'est pour être aimées qu'elles
furent belles. Il a surpris, il nous a révélé tous les secrets de cette
Pauline de Beaumont qui avait l'âme d'un philosophe et le coeur d'une
amoureuse. Il a fait tout un volume de l'histoire intime de cette amie
de Chateaubriand. Et voici maintenant qu'il étudie Delphine de Sabran,
veuve en 1793 du jeune Custine, un héros et un sage de vingt-six ans,
condamné à mort par un des jugements les plus iniques du tribunal
révolutionnaire. Comme Pauline de Beaumont, Delphine de Custine se
reprit à vivre dans les incomparables années du consulat avec la France
guérie et victorieuse. Elle était alors dans tout l'éclat de sa blonde
jeunesse. Elle aima, et celui qu'elle aima, c'est l'homme, que dis-je!
c'est le dieu qu'adorait Pauline de Beaumont, c'est encore cet immortel
René. M. Bardoux, qui publie son nouveau travail dans la _Revue des Deux
Mondes_, n'en a encore donné que la première partie, laquelle ne dépasse
pas l'année 1794; mais il a résumé par avance, en quelques lignes,
l'épisode qu'il se propose de retracer amplement d'après des documents
inédits, je veux dire la liaison de son héroïne avec Chateaubriand.
«Commencée, dit-il, en 1803, alors que René était nommé secrétaire
d'ambassade à Rome, elle fut bientôt dans toute sa force et son ivresse.
Les lettres de Chateaubriand qui nous ont été obligeamment confiées, en
font foi; elles aideront à expliquer encore cette âme orageuse et
inquiète. Si vif qu'ait été l'attrait ressenti par lui, le volage ne put
longtemps être fixé et retenu. Madame de Custine continua d'être son
amie pendant vingt ans, jusqu'à l'heure de sa mort.» Alors encore elle
restait amante malgré l'âge et le délaissement, et se montrait plus
jalouse de la gloire du grand homme que de la sienne propre. Peu de
temps avant sa mort, comme elle faisait voir à un confident une des
chambres de son château:
--Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais.
--C'est donc ici, lui dit-on, qu'il a été à vos genoux!
Elle répondit:
--C'est peut-être moi qui étais aux siens.
Nous ferons notre profit de l'étude sur madame de Custine quand elle
sera entièrement publiée. Pour aujourd'hui, puisque M. Bardoux s'attarde
agréablement aux premières années de son héroïne et nous montre Delphine
près de sa mère, nous aussi, parlons de cette mère digne d'une
immortelle louange. Appelons du fond du passé, son ombre charmante.
Nulle n'est plus douce à rencontrer. Il n'en est pas d'un plus gracieux
entretien, non pas même ces ombres que le poète florentin vit si légères
au vent et à qui il eut grande envie de parler. Il fit part de son désir
à son guide, qui lui répondit:
Vedrai quando saranno
Piu presso a noi: e tu allor li prega
Par quell'amor che i mena, e quei verranno.
«Attends un peu qu'elles soient plus près de nous; prie-les alors par
cet amour qui les emporte, et elles viendront.»
C'est aussi au nom de l'amour qu'il faut prier madame de Sabran. Aimer
fut, en ce monde, la grande affaire de sa vie, et si elle fait quelque
chose aujourd'hui dans l'autre monde, ce doit être exactement ce qu'elle
faisait dans celui-ci.
I
Madame de Sabran sans amour ne serait pas madame de Sabran. Elle n'aima
qu'une fois sur cette terre, mais ce fut pour la vie. Cela lui arriva en
1777. Elle avait vingt-sept ans alors et était veuve depuis plusieurs
années d'un mari qui, de son vivant, avait eu cinquante ans de plus
qu'elle. Veuve avec deux enfants, elle ne se croyait plus aimable parce
que la fleur de sa beauté s'en était déjà allée. Mais elle était
exquise. Les éditeurs de sa correspondance ont donné son portrait
d'après une peinture de madame Vigée Le Brun. On ne peut imaginer une
plus aimable créature. Elle a des cheveux blonds, tout bouffants, avec
d'épais sourcils et des yeux noirs. Le nez un peu gros, est carré du
bout. Quant à la bouche, c'est une merveille. L'arc en est à la fois
souriant et mélancolique; les lèvres, voluptueuses et fortes, prennent,
en remontant vers les coins, une finesse exquise. Un menton gras, un cou
frileux, une taille souple dans une robe rayée à la mode du temps, des
poignets fins, je ne sais quoi de doux, de caressant, de tiède, de
magnétique en toute la personne: elle n'a pas besoin d'être belle pour
être adorable.
Elle avait vingt-sept ans, disions-nous, quand elle rencontra le
chevalier de Boufflers, qui en avait trente-neuf. C'était un beau
militaire, un joli poète, un fort honnête homme et par-dessus tout un
très mauvais sujet. Elle voulut lui plaire, elle fut coquette. Une femme
de coeur n'est pas coquette impunément. Celle-ci se fit aimer, mais elle
aima davantage.
Vingt-cinq ans plus lard, la comtesse de Sabran, devenue marquise de
Boufflers, écrivait ce quatrain:
De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie;
Je ne cherchais qu'un simple amusement.
L'amusement devint un sentiment;
Ce sentiment, le bonheur de ma vie.
Elle aima le chevalier de tout son coeur et pour la vie. «Après dix ans
de tendresse, elle lui écrivait: «Je t'aime follement, malgré la Parque
qui file mes jours le temps qui se rit de mes malheurs et les vents qui
emportent tous nos souvenirs.»
Et quand elle cherchait les raisons d'un si profond sentiment, elle ne
les trouvait point. Elle disait:
«Ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus
lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non
plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies
piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on
veut causer avec toi, qui t'ont fait aimer à la folie.»
Aussi l'on n'aime vraiment que lorsqu'on aime sans raisons.
La passion qui lui vint dans l'épanouissement de sa jeunesse lui donna
tout le bonheur qu'on peut attendre en ce monde, c'est-à-dire cette
angoisse perpétuelle et cette inquiétude infinie, qui font qu'on
s'oublie, qu'on ne se sent plus exister en soi, et qui rendent la vie
tolérable en la faisant oublier.
Une grande passion ne laisse pas un moment de repos, c'est là son
bienfait et sa vertu. Tout vaut mieux que de s'écouter vivre. Le
chevalier, quand elle commença de l'aimer, était, disons-nous, un très
mauvais sujet et un très honnête homme. Elle eut sur lui une excellente
influence. Elle lui enseigna à préférer le bonheur au plaisir. C'est
sous l'inspiration de madame de Sabran que Boufflers a dit, dans son
joli conte d'_Aline_: «Le bonheur, c'est le plaisir fixé. Le plaisir
ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.»
C'est bien le même homme qui écrivait à celle qui avait fixé son coeur:
«Si je veux comparer mon sort avant de te connaître à mon sort depuis
que je te connais, je puis déjà voir que j'ai été bien plus heureux
après quarante ans qu'auparavant. Ce n'est pourtant pas ordinairement
l'âge des plaisirs; mais les vrais plaisirs n'ont point d'âge: ils
ressemblent aux anges, qui sont des enfants éternels; ils te ressemblent
à toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point
ou, si nos réflexions nous affectent malgré nous, tirons-en du moins des
réflexions consolantes en pensant que nous n'avons perdu que le faux
bonheur, que le véritable nous reste encore, que notre esprit est
capable de le connaître et que notre coeur est digne d'en jouir.»
Il y avait chez cet homme, en apparence léger et frivole un grand fonds
d'énergie et de constance. Boufflers avait l'âme forte et le coeur
généreux. Ce n'est pas un voluptueux vulgaire, l'homme qui, partant pour
le Sénégal, écrit à madame de Sabran: «Ma gloire, si j'en acquiers
jamais, sera ma dot et ta parure... Si j'étais joli, si j'étais jeune,
si j'étais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes
heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous
porterions le même nom et que nous partagerions le même sort. Mais il
n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier
mon âge et ma pauvreté, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra
comme ta tendresse t'embellit à mes yeux.»
--Orgueilleux! cruel! insensé! lui répondait madame de Sabran, qui s'en
tenait à la morale des deux pigeons.
Elle avait raison. Mais il y avait dans les raisons du chevalier une
fierté, une noblesse qu'on admire surtout quand on songe qu'il tint
parole; que, dans les trois années qu'il passa en Afrique, il fit preuve
des qualités les plus sérieuses, et signala son gouvernement par des
actes d'énergie, de sagesse et de bonté. C'était un homme excellent. «La
base de son caractère, dit le prince de Ligne, qui l'avait beaucoup
connu, est une bonté sans mesure. Il ne saurait supporter l'idée d'un
être souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant,
surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! disait-il.»
Il fut combattu, dans son gouvernement, par un de ces pauvres méchants,
dont il eût pu briser d'un trait de plume la carrière et la destinée.
Malgré sa colère, il ne voulut pas frapper cet homme. «Quand je pense,
disait-il, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon
ressentiment s'apaise.»
Son journal du Sénégal témoigne autant de son bon coeur que de son joli
esprit. Pendant la traversée, il écrivait à madame de Sabran:
«J'aime, au milieu de mon inaction et de l'assoupissement de toutes mes
passions violentes, à tourner mes pensées vers cette maison si chère, à
t'y voir au milieu de tes occupations et de tes délassements, écrivant,
peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des
grandes affaires, t'inquiétant des petites, gâtant tes enfants, gâtée
par tes amis, et toujours, différente, et toujours la même, et surtout
toujours la même pour ce: pauvre vieux mari qui t'aime si bien, qui
t'aimera aussi longtemps qu'il aura un coeur.»
Il a horreur de l'emphase, et il donne un tour familier aux sentiments
les plus délicats:
«Quand je ne t'ai pas auprès de moi, ma pauvre tête est comme un vieux
château dont le concierge est absent et où tout est bientôt sens dessus
dessous.»
Il garde sa bonne humeur au milieu de toutes les misères physiques et
morales:
«Ma vie se passe en privations, en impatiences, en accidents, en
inquiétudes; tout cela prouve bien que ton pauvre pigeon est loin de
toi. Prépare-toi à le bien consoler quand tu le reverras. J'ai laissé
mon bonheur chez toi, comme on laisse son argent chez son notaire.»
M. Bardoux incline à croire qu'un mariage secret l'avait uni à madame de
Sabran avant son départ pour le Sénégal. Dans ce cas, le mariage célébré
en 1797 à Breslau, pendant l'émigration, ne serait, qu'une consécration
publique de cette union.
De pareilles âmes à la fois frivoles et fortes, ironiques et tendres, ne
pouvaient être produites que par une longue et savante culture. Le vieux
catholicisme et la jeune philosophie, la féodalité mourante et la
liberté naissante ont contribué à les former avec leurs piquants
contrastes et leur riche diversité. Tels qu'ils furent, un Boufflers,
une Sabran honorent l'humanité. Ces êtres fiers et charmants né
pouvaient naître qu'en France et au XVIIIe siècle. Bien des choses sont
mortes en eux, bien des choses bonnes et utiles sans doute; ils ont
perdu notamment la foi et le respect dans le vieil idéal des hommes.
Mais aussi que de choses commencent en eux et par eux, qui nous sont
infiniment précieuses, je veux dire l'esprit de tolérance, le sentiment
profond des droits de la personne, l'instinct de la liberté humaine.
Ils surent s'affranchir des vaines terreurs; ils eurent l'esprit libre
et c'est là une grande vertu. Ils ne connurent ni l'intolérance, ni
l'hypocrisie. Ils voulurent du bien à eux et aux autres et conçurent
cette idée, étrange et neuve alors, que le bonheur était une chose
désirable. Oui, ces doux hérétiques furent les premiers à penser que la
souffrance n'est pas bonne et qu'il faut l'épargner autant que possible
aux hommes. Qu'un génie féodal et violent, qu'un de Maistre les
poursuive de sa haine et de sa colère. Il a raison. Ces aimables dames,
ces bons seigneurs ont tué le fanatisme. Mais est-ce à nous de leur en
faire un crime, et ne devons-nous pas plutôt sourire à leur indulgente
sagesse? Ils savaient que la vie est un rêve, ils voulaient que ce fût
un doux rêve. Ils remplacèrent la foi par la tendresse, et l'espérance
par la bonté. Ils furent bienveillants. Leur vie fut, en somme,
innocente, et leur mémoire est de bon conseil.