[Note 16: _L'Apollonide_, drame lyrique en trois parties et cinq
tableaux (d'après l'Ion d'Euripide), par M. Leconte de Lisle in-8,
Lemerre, éditeur.]
M. Leconte de Lisle nous donne aujourd'hui un drame lyrique,
_l'Apollonide_, qui est une étude d'après l'antique. On sait qu'à
l'exemple de Goethe, l'auteur des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes
barbares_ a plusieurs fois transporté dans notre langue, avec un art
consommé, les formes de la poésie grecque. Il a donné notamment, il y a
douze ans, une tragédie, dont le sentiment et la couleur étaient
empruntés à Eschyle.
_L'Apollonide_, qui paraît aujourd'hui en librairie, est une étude de
même nature. Mais le modèle est bien différent. Cette fois, ce n'est
plus Eschyle, c'est Euripide. _L'Apollonide_, c'est l'Ion du troisième
tragique d'Athènes.
M. Leconte de Lisle, qui avait montré tant de vigueur en luttant contre
le titan du théâtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se
mesurer avec un génie fluide et caressant comme Euripide. Il a trouvé
pour cette rencontre des trésors de douceur, de grâce et de tendresse.
Lui, robuste et violent quand il lui plaît, s'est montré ici harmonieux
et pur. En vérité, on ne saurait pousser plus avant que n'a fait ce
maître l'art prestigieux du vers. Cette nouvelle oeuvre, comme les
précédentes, étonne par son infaillible perfection.
J'ai dit que la grâce de _l'Apollonide_ était une grâce, pieuse. Il y a,
en effet, dans l'original? grec un parfum de sanctuaire que le poète
français a soigneusement conservé. Le héros est un prêtre adolescent, la
scène un temple, chaque choeur une prière, le dénouement un oracle.
Euripide n'était pas religieux. Il était athée. Mais il était tout
ensemble athée et mystique. Il excellait à peindre les jeunes religieux
qui, comme Ion et Hippolyte, unissent à la beauté de l'éphèbe la pureté
de l'ascète.
Au lever du jour, ce jeune Ion, vêtu de blanc et couronné de fleurs,
descend les degrés du temple d'Apollon et dit, en cueillant un rameau de
laurier symbolique:
Ô laurier, qui verdis dans les jardins célestes,
Que l'aube ambroisienne arrose de ses pleurs!
Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes,
Qui d'un songe immortel sais charmer nos douleurs!
Permets que, par mes mains pieuses, ô bel arbre,
Ton feuillage mystique effleure le parvis,
Afin que la blancheur vénérable du marbre
Éblouisse les yeux ravis!
Ô sources, qui jamais ne serez épuisées,
Qui fluez et chantez harmonieusement
Dans les mousses, parmi les lis lourds de rosées,
À la pente du mont solitaire et charmant!
Eaux vives! sur le seuil et les marches pythiques,
Épanchez le trésor de vos urnes d'azur,
Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques
Couler comme vous, chaste et pur!
Ô magie des beaux vers! Nous voilà transportés par enchantement dans la
sainte Athènes des poètes, des sculpteurs, des architectes et des
philosophes.
Ce petit rocher de Cécrops fut longtemps rude, couvert d'idoles raides
et peintes, qui souriaient mystérieusement. Là vivaient des hommes à la
fois grossiers et magnifiques, qui portaient des cigales d'or dans leurs
longs cheveux nattés et tout un peuple de matelots nourri d'ail et de
chansons. Les femmes, encore sauvages, déchiraient sur la place publique
les messagers des désastres. Un génie héroïque et barbare dominait la
petite cité et pesait sur les formes trapues du vieux Parthénon que les
guerres médiques devaient détruire.
La plus belle des choses humaines, le génie attique, éclata
soudainement. Marathon et Salamine, la Grèce sauvée par les Athéniens,
les trésors conquis sur les Perses, la Victoire ôtant ses sandales
dorées pour s'asseoir dans sa cité d'élection; une gloire si prompte, et
tant de joie transformèrent Athènes, en firent la ville aux blancs
frontons, aux colosses d'or et d'ivoire, la protectrice opulente des
cités ioniennes, la belle rivale de Sparte, la patrie enfin dont les
tragédies de Sophocle reflètent le génie harmonieux. Mais ces heures
radieuses dureront peu. Ils passeront vite, les jours de modération dans
la puissance, de simplicité dans la richesse, d'obéissance aux dieux, de
paix sereine, au cours de cette vie attique, si riche et si rapide.
Quand l'harmonie, quand les parfaits accords se seront tus, lorsque les
troubles de l'esprit philosophique agiteront les fils des soldats de
Marathon, que les droits de la personne seront imprudemment proclamés,
que la science ruinera les préjugés utiles, que les dieux de la cité
seront, attaqués par le raisonnement et vengés, par le poison, légal,
qui sera le poète des jours inquiets? Quelle figure anxieuse et
mélancolique exprimera la pensée nouvelle? Euripide.
S'il en faut croire une histoire qui commence comme un conte de
nourrice, Mnésarque, fils de Mnésarque, était cabaretier et sa femme
Clito était marchande d'herbes dans l'île de Salamine; où ils s'étaient
réfugiés devant les Perses de Xerxès. Clito devint mère et les pauvres
époux mirent de grandes espérances sur l'enfant attendu. Le bon
Mnésarque alla consulter le dieu sur un sujet si cher et le dieu
répondit que cette destinée qui allait commencer au cabaret s'achèverait
dans les honneurs «avec de douces et saintes couronnes». L'enfant naquit
dans la première année de la soixante-quinzième olympiade, le jour de la
glorieuse bataille qui ensanglanta l'Euripe, et il fut nommé Euripide.
Pour aider à l'accomplissement de l'oracle, les pauvres parents firent
de leur fils un athlète. Les couronnes de l'arène étaient les seules
qu'ils pussent imaginer. D'ailleurs, la Grèce honorait les athlètes.
Comment la mâle, beauté des lutteurs n'eut elle pas été chère à un
peuple adorateur de la forme humaine? Seuls, les philosophes estimaient
viles les gloires du pugilat, du pentathle et de la course:
--L'athlète, disaient-ils, ne peut nous être comparé, car au-dessus de
la force des hommes et des chevaux est notre sagesse.
Euripide était enclin à la philosophie. Pourtant, s'il abandonnai
l'arène, s'il cessa d'oindre ses membres d'huile, ce fut pour peindre à
la cire sur des tablettes de bois et s'appliquer à dessiner, selon le
goût hellénique, des formes pures, présentées sans raccourcis et sans
perspective. Mais il n'exerça pas longtemps le cestre et les baguettes
rougies au feu. Se tournant vers un autre art, il étudia la rhétorique
sous Prodicos. Ce maître enseignait que rien, n'est absolu, qu'on nomme
bon ce qui est agréable et mauvais ce qui déplaît. Négateur des dieux
qu'adorait le vulgaire, il paya de sa vie sa sage impiété: Il but la
ciguë. En entrant dans la maison de Prodicos, Euripide avait trouvé des
esprits amis, des parents intellectuels. L'orgueil de la pensée, l'amour
des raisonnements subtils, une impiété douce, sa propre nature enfin lui
étaient révélés. Mais le vrai maître d'Euripide fut Anaxagore de
Clazomène, qui enseignait à Athènes les doctrines ioniennes.
Conformément à l'esprit de ces écoles, il recherchait le principe des
choses et il croyait l'avoir trouvé dans ce qu'il appelait «nous»,
c'est-à-dire l'esprit. Les animaux, les plantes, le monde, tout,
disait-il, est diversement pénétré de l'esprit. Par lui, les plantes
connaissent et désirent: elles se réjouissent de porter des feuilles et
s'affligent en les sentant mourir. L'esprit, qui détermine toute forme
et toute pensée, a donné l'empire à l'homme en lui donnant deux mains.
La contemplation de la nature, une soumission triste et fière aux lois
éternelles, le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse
de l'homme, voilà ce qu'Euripide jeune était fait pour comprendre à
l'école de ce philosophe, profond dans l'observation des phénomènes et
grand par la liberté de son esprit. La physique d'Anaxagore était tout à
fait rationnelle. Du fils d'Hypérion, de «l'infatigable Hélios qui,
traîné par ses chevaux, éclaire les hommes mortels et les dieux
immortels», elle faisait un bloc incandescent, plus grand que le
Péloponnèse. Pour elle, les vents n'étaient plus divins et résultaient
d'une raréfaction soudaine de l'air. Anaxagore révéla la cause des
éclipses aux Athéniens qu'il priva ainsi d'une terreur antique et chère.
Accusé d'impiété, il fut sauvé de la mort par les larmes de Périclès.
Les Athéniens l'exilèrent ou plutôt, comme il le disait, ils s'exilèrent
de lui. Il se retira à Lampsaque. Sa dernière pensée fut bienveillante
et révèle un vieillard souriant: il demanda que l'anniversaire de sa
mort fût un jour de congé pour les écoliers. Il mourut à l'âge de
soixante-douze ans; et l'on croit qu'il sortit volontairement de ce
monde, où il avait beaucoup pensé.
Son disciple, bien jeune encore, se révéla poète. La première année de
la 81e olympiade, il fit représenter sa première tragédie sur le théâtre
de Bacchus, qui, adossé au rocher de Cécrops, était éclairé par de
véritables rayons de soleil.
L'élève d'Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect
nouveau. Il fit passer dans le drame la philosophie dont il s'était
nourri. Le destin pesait jusque-là sur la tragédie et l'enveloppait
d'une obscure épouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible,
extérieure aux hommes, qu'elle livre en proie les uns aux autres; des
héros gigantesques attendant dans une fière immobilité, dans une
tranquille horreur, l'heure fatale de tuer ou de périr, des meurtres
héréditaires, des égorgements pompeux comme des hécatombes, telles sont
les images dont le vieil Eschyle épouvantait les yeux, oppressait les
poitrines des spectateurs. Sophocle lui-même, le plus parfait des
poètes, le plus pur des tragiques, avait conçu le destin comme une force
indépendante de l'homme. Euripide vint et plaça le destin de l'homme
dans l'homme même. Il détermina les mobiles des actes. Le premier, il
montra tout l'intérêt du travail de la vie, toute la beauté de ces
maladies de l'âme, plus chères mille fois et plus précieuses que la
santé, je veux dire, les passions.
Ayant épousé Choerina, fille de Mnésiloque, il vivait en bonne
intelligence avec son beau-père, qui était un homme excellent et lettré,
mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme.
L'ayant perdue, il en épousa une autre qui le fit souffrir de même. Elle
se nommait Melito. Une teinte de tristesse est répandue sur toute la vie
d'Euripide. Il allait parfois méditer ses tragédies dans son île natale.
Oh montra depuis, à Salamine, une grotte où le plus ancien des poètes de
la mélancolie rêvait dan! l'ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une
élégante brièveté:
«Le disciple du noble Anaxagore était d'un commerce peu agréable: il ne
riait, guère et ne savait pas même plaisanter à table, mais tout ce
qu'il a écrit, n'est que miel et que chant de sirènes.»
Bien qu'il aimât à converser avec quelques amis, il se plaisait surtout
au commerce des livres.
Il possédait une bibliothèque, chose rare et nouvelle à cette époque, où
chacun ne prenait guère de poésie, de science ou de philosophie, que ce
qui en sonnait dans l'air plein de parfums et d'abeilles. Son goût de la
lecture était si vif qu'il comptait pour un des bienfaits de la paix de
pouvoir «dérouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire
des sages». Son long visage, que nous représentent les bustes antiques,
portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front, plus, haut
que large, des cheveux rares au sommet de la tête et tombant en boucles
au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche
un peu tombants, tout était en lui d'un homme doux et triste, que la vie
n'a point épargné.
Il était lié d'amitié avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans
les boutiques des barbiers. Le fils de Phénarète, qui n'allait guère au
théâtre, assistait pourtant à la représentation de toutes les tragédies
d'Euripide On dit même qu'il participa à la composition de quelques-uns
de ces poèmes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de
Socrate dans les drames d'Euripide. Mais il n'est pas impossible de
reconnaître, avec M. Henri Weil, les traces de l'enseignement socratique
dans plusieurs maximes du poète et notamment dans l'opposition qu'il
faisait, dans sa _Médée_, de l'amour physique à cet autre amour bien
préférable (disait-il) qu'inspirent les belles âmes et qui est une école
de sagesse, de vertu.
On sait qu'Anaxagore fut réclamé plus tard par les sceptiques. Il leur
appartenait du moins, en effet, par l'indifférence philosophique avec
laquelle il considérait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux.
Il mettait la sagesse dans l'impassibilité. Telle était aussi la
philosophie d'Euripide. Il tenait la méditation pour le souverain bien.
«Heureux, disait-il, qui possède la science! il ne cherche pas à usurper
sur ses concitoyens, il ne médite pas d'action injuste. Contemplant la
nature éternelle, l'ordre inaltérable, l'origine et les éléments des
choses, son âme n'est ternie d'aucun désir honteux.»
Voilà, de belles et nobles maximes. Mais comme Prodicos, comme
Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les dieux des pensées
contraires aux vieilles maximes de la cité. Cet esprit scientifique et
moderne constituait aux yeux des observateurs une dangereuse impiété.
Tout trahissait en Euripide le mépris des conceptions divines et
héroïques de l'Hellade. De là, les haines, les outrages, les périls.
Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le
poète de la philosophie quitta Athènes et alla chercher auprès d'un
tyran cette liberté que la démocratie ne lui donnait pas. Il mourut dans
la demeure royale d'Archélaos.
Voilà qu'insensiblement j'ai conté la vie d'Euripide. Je ne vous dis
pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c'était à
recommencer je vous la conterais de même. Je crois, au contraire, que je
la conterais d'une façon un peu différente. Je ne dirais plus
qu'Euripide a été athlète et peintre parce qu'en réalité on n'en sait
rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes
représentant, l'une la Palestre, l'autre la Tragédie. Mais il faudrait
savoir si cette pierre est antique et si elle représente vraiment
Euripide, et enfin si le graveur ne s'est point inspiré d'une légende.
M. Heuzey, avec sa science sûre et charmante, nous le dirait. Moi je ne
saurais. On montrait à Mégare des tableaux peints, disait-on, par
Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter
pour conter des histoires aussi incertaines que celle-là. Comme j'aurais
bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur à la belle
introduction que M. Henri Weil a mise en tête d'un choix de sept
tragédies d'Euripide! C'est là que parlé la science. Mais à l'exemple
des Grecs, j'aime les contes et je me plais à tout ce que disent les
poètes et les philosophes. La philosophie et la littérature, ce sont les
_Mille et une Nuits_ de l'Occident.
LES MARIONNETTES
DE M. SIGNORET
Les marionnettes de M. Signoret jouent Cervantes et Aristophane, et je
compte bien qu'elles joueront aussi Shakespeare, Calderon, Piaule et
Molière, les marionnettes anglaises ne jouaient-elles pas la tragédie de
_Jules César_, au temps de la reine Elisabeth? Et n'est-ce pas en voyant
l'histoire véritable du docteur Faust, représentée par des poupées
articulées, que Goethe conçut le grand poème auquel il travailla jusqu'à
son dernier jour? Pensiez-vous donc qu'il fût impossible aux
marionnettes d'être éloquentes ou poétiques?
Si celles de la galerie Vivienne voulaient m'en croire, elles joueraient
encore _la Tentation de saint Antoine_, de Gustave Flaubert, et un
abrégé du _Mystère d'Orléans_ que M. Joseph Fabre ne manquerait pas de
leur accommoder avec amour.
La petite marionnette qui représenterait la Pucelle serait taillée
naïvement, comme par un bon imagier du XVe siècle, et de la sorte nos
yeux verraient Jeanne d'Arc à peu près comme nos coeurs la voient, quand
ils sont pieux. Enfin, puisqu'il est dans la nature de l'homme de
désirer sans mesure, je forme un dernier souhait. Je dirai donc que j'ai
bien envie que les marionnettes nous représentent un de ces drames de
Hroswita dans lesquels les vierges du Seigneur parlent avec tant de
simplicité. Hroswita était religieuse en Saxe, au temps d'Othon le
Grand. C'était une personne fort savante, d'un esprit à la fois subtil
et barbare. Elle s'avisa d'écrire dans son couvent des comédies à
l'imitation de Térence, et il se trouva que ces comédies ne ressemblent
ni à celles de Térence, ni à aucune comédie. Notre abbesse avait la tête
pleine de légendes fleuries.
Elle savait par le menu la conversion de Théophile et la pénitence de
Marie, nièce d'Abraham, et elle mettait ces jolies choses en vers
latins, avec la candeur d'un petit enfant. C'est là le théâtre qu'il me
faut. Celui d'aujourd'hui est trop compliqué pour moi. Si vous voulez me
faire plaisir, montrez-moi quelque pièce de Hroswita, celle-là, par
exemple, où l'on voit un vénérable ermite qui, déguisé en cavalier
élégant, entre dans un mauvais lieu pour en tirer une pécheresse
prédestinée au salut éternel. L'esprit souffle où il veut. Pour
accomplir son dessein, l'ermite feint d'abord d'éprouver des désirs
charnels. Mais,--ô candeur immarcescible de la bonne Hroswita!--cette
scène est d'une chasteté exemplaire. «Femme, dit l'ermite, je voudrais
jouir de ton corps.--Ô étranger, il sera, fait selon ton désir et je
vais me livrer à toi.» Alors l'ermite la repousse et s'écrie: «Quoi, tu
n'as pas honte...» etc.
Voilà comment l'abbesse de Gandersheim s'entendait à conduire une scène.
Elle n'avait pas d'esprit. Elle jetait innocente comme un poète, c'est
pourquoi je l'aime. Si j'obtiens jamais l'honneur d'être présenté à
l'actrice qui tient les grands premiers rôles dans le théâtre des
Marionnettes, je me mettrai à ses pieds, je lui baiserai les mains, je
toucherai ses genoux et je la supplierai de jouer le rôle de Marie dans
la comédie de mon abbesse.--Je dirai: Marie, nièce de saint Abraham, fut
ermite et courtisane. Ce sont là de grandes situations qui s'expriment
par un petit nombre de gestes. Une belle marionnette comme vous y
surpassera les actrices de chair. Vous êtes toute petite, mais vous
paraîtrez grande parce que vous êtes simple. Tandis qu'à votre place une
actrice vivante semblerait petite. D'ailleurs il n'y a plus que vous
aujourd'hui pour exprimer le sentiment religieux.»
Voilà ce que je, lui dirai, et elle sera peut-être persuadée. Une idée
véritablement artiste, une pensée élégante et noble, cela doit entrer
dans la tête de bois d'une marionnette plus facilement que dans le
cerveau d'une actrice à la mode[17].
[Note 17: Par l'intercession de M. Maurice Bouchor, mon voeu a été
exaucé. Les marionnettes de M. Signoret ont joué depuis _l'Abraham_ de
Hroswita. Il sera parlé de cette représentation dans la suite de ces
causeries.]
En attendant, j'ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne et
j'y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gré infini de remplacer
les acteurs vivants. S'il faut dire toute ma pensée, les acteurs, me
gâtent la comédie. J'entends les bons acteurs. Je m'accommoderais encore
des autres! mais ce sont les artistes excellents, comme il s'en trouve à
la Comédie-Française, que décidément je ne puis souffrir. Leur talent
est trop grand: il couvre tout. Il n'y a qu'eux. Leur personne efface
l'oeuvre qu'ils représentent. Ils sont considérables. Je voudrais qu'un
acteur ne fût considérable que quand il a du génie. Je rêve de
chefs-d'oeuvre joués à la diable dans des granges par des comédiens
nomades. Mais peut-être n'ai-je aucune idée de ce que c'est que le
théâtre. Il vaut bien mieux que je laisse à M. Sarcey le soin d'en
parler. Je ne veux discourir que de marionnettes. C'est un sujet qui me
convient et dans lequel M. Sarcey ne vaudrait rien. Il y mettrait de la
raison.
Il y faut un goût vif et même un peu de vénération. La marionnette est
auguste: elle sort du sanctuaire. La marionnette ou _mariole_ fut
originairement une petite vierge Marie, une pieuse image. Et la rue de
Paris, où l'on vendait autrefois ces figurines, s'appelait rue des
Mariettes et des Marionnettes: C'est Magnin qui le dit, Magnin le savant
historien des marionnettes, et il n'est pas tout à fait impossible qu'il
dise vrai, bien que ce ne soit pas la coutume des historiens.
Oui, les marionnettes sont sorties du sanctuaire. Dans la vieille
Espagne, dans l'ardente patrie des Madones habillées de belles robes
semblables à des abat-jour d'or et de perles, les marionnettes jouaient
des mystères et représentaient le drame de la Passion. Elles sont
clairement désignées par un article du synode d'Orihuela, qui défend
d'user, pour les représentations sacrées, de ces petites figures
mobiles: _Imajunculis fictilibus, mobili quadam agitatione compositis,
quos titeres vulgari sermone appellamus_.
Autrefois, à Jérusalem, dans les grandes féeries religieuses, on
faisait, danser pieusement des pantins sur le Saint-Sépulcre.
De même, en Grèce et à Rome, les poupées articulées eurent d'abord un
rôle dans les cérémonies du culte; puis elles perdirent leur caractère
religieux. Au déclin du théâtre, les Athéniens s'éprirent d'un tel goût
pour elles, que les archontes autorisèrent de petits acteurs de bois à
paraître sur ce théâtre de Bacchus qui avait retenti des lamentations
d'Atossa et des fureurs d'Oreste. Le nom de Pothinos, qui installa ses
tréteaux sur l'autel de Dionysos, est venu jusqu'à nous. Dans la Gaule
chrétienne, Brioché, Nicolet et Fagotin sont restés fameux comme
montreurs de marionnettes.
Mais je ne doute pas que les poupées de M. Signoret ne l'emportent, pour
le style et la grâce, sur toutes celles de Nicolet, de Fagotin et de
Brioché. Elles sont divines, les poupées de M. Signoret, et dignes de
donner une forme aux rêves du poète dont l'âme était, dit Platon, «le
sanctuaire des Charites».
Grâce à elles, nous avons un Aristophane en miniature. Lorsque la toile
s'est levée sur un paysage aérien et que nous avons vu les deux
demi-coeurs des oiseaux prendre place des deux côtés du tymélé, nous
nous sommes fait quelque idée du théâtre de Bacchus. La belle
représentation! Un des deux coryphées des oiseaux, se tournant vers les
spectateurs, prononce ces paroles:
«Faibles hommes, semblables à la feuille, vaines créatures pétries de
limon et privées d'ailes, malheureux mortels condamnés à une vie
éphémère et fugitive, ombres, songes légers...»
C'est la première fois, je pense, que des marionnettes parlent avec
cette gravité mélancolique.