[Note 12: _Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts_,
par une société de savants et de gens de lettres, t. Ier. à V, in-4°. H.
Lamirault, éditeur.]
L'Allemagne et l'Angleterre possèdent de bonnes encyclopédies qu'on
tient soigneusement au courant. Le _Conversations-Lexikon_ de Brockhaus
notamment est un excellent répertoire des connaissances humaines. La
France n'avait rien qui approchât du Brockhaus. L'_Encyclopédie Didot_,
commencée en 1824 et terminée en 1863 a beaucoup vieilli. Le _Grand
Dictionnaire_ de P. Larousse manque absolument de critique et de
sérieux. Un nouvel inventaire des sciences et des arts était attendu par
tous ceux qui ont le besoin ou l'amour de l'étude. Mais de semblables
entreprises sont pénibles et ingrates. L'établissement seul du plan
dévore des années, l'exécution de ce plan exige une organisation
puissante et le concours de beaucoup de forces. C'est pourquoi il faut
se réjouir de voir paraître une nouvelle encyclopédie, conçue dans un
esprit vraiment scientifique. La direction de cette oeuvre a été
confiée, à des savants tels que MM. Berthelot, Hartwig Derembourg, Giny,
Glasson, Hahn, Laisant, H. Laurent, Levasseur, H. Marion, Müntz, A.
Waltz. M. Camille Dreyfus, délégué comme secrétaire, active
l'entreprise. Enfin, la liste des collaborateurs comprend déjà plus de
trois cents noms connus et estimés. La _Grande Encyclopédie_ est loin
d'être terminée. Elle n'a encore rempli qu'une faible partie du vaste
cercle qu'elle s'est tracé; elle a terminé son cinquième volume et
attaqué la lettre B, qui est, comme on sait, une des plus riches de
l'alphabet. C'est assez déjà pour qu'on puisse juger du mérite de
l'oeuvre. Cette encyclopédie est conduite avec beaucoup de méthode. Les
directeurs et les rédacteurs y font oeuvre de science. Ils ont recherché
l'exactitude et l'impartialité. La pratique de cette dernière vertu a pu
coûter à quelques-uns d'entre eux, mais tous l'ont observée. Le
secrétaire général, M. Camille Dreyfus lui-même, avait donné l'exemple.
Quelques-uns des articles publiés dans les cinq premiers volumes sont de
véritables mémoires. Il m'a semblé que les questions militaires étaient
traitées, notamment, avec soin et dans de grands détails.
Des figures rendent, au besoin, le texte plus clair, et de bonnes cartes
en couleurs accompagnent les articles géographiques. Enfin, ce qui donne
un prix particulier à ce grand ouvrage, c'est, à mon sens, la
bibliographie sommaire qui est placé au bas de chaque article. Les
indications de ce genre permettent aux curieux de faire des recherches
sur les points qui les intéressent.
Pour montrer à M. Lamirault que j'ai feuilleté avec intérêt les cinq
gros volumes dont l'exécution matérielle lui fait honneur, je
présenterai deux observations assez minutieuses. La première a trait à
l'article Avaray (comte d'). Il s'agit de ce comte d'Avaray à qui le
comte de Provence montrait tant d'amitié. L'auteur de cet article a omis
d'indiquer dans sa bibliographie _la Relation d'un voyage à Bruxelles et
à Coblentz_, dont l'auteur n'est autre que Louis XVIII lui-même.
Pourtant ce livre constitue la source principale de la biographie du
comte d'Avaray. Mon second grief est un peu plus sérieux. Il porte sur
la biographie d'une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises. Le
rédacteur a confondu deux personnes distinctes. Il lui suffisait de lire
la _Jeanne d'Arc à Domrémy_ de M. Siméon Luce pour ne pas tomber dans
cette méprise. Voilà de bien petites chicanes.
Quelle belle chose aussi qu'une encyclopédie bien faite! Et que de
richesses contiendra ce nouvel inventaire de nos sciences! Le cercle des
connaissances humaines s'est merveilleusement agrandi depuis un
demi-siècle. Notre vue atteint aujourd'hui des phénomènes qu'on ne
soupçonnait pas avant nous. Pour nous en tenir nous aussi à la lettre A,
la plus noble des sciences, l'astronomie, nous a fait coup sur coup des
révélations étonnantes; elle nous a montré dans la sphère lumineuse du
soleil des bouleversements dont nous n'avons pas l'idée, nous qui vivons
sur une très petite planète, en somme assez paisible. Imaginait-on, il y
a seulement vingt-cinq ans, qu'il se fît sur le tissu gazeux dont
s'enveloppe le soleil des déchirures mille fois grandes comme la terre
et qui se réparent en quelques minutes? Il ne reste plus rien de ce ciel
incorruptible décrit dans les antiques cosmogonies. Nous savons
aujourd'hui que les espaces éthérés sont le théâtre des énergies qui
produisent la vie et la mort. Nous savons que les étoiles s'éteignent;
nous savons même à quels signes on peut annoncer la mort d'un astre. Une
étoile qui ne brille plus que d'un éclat rouge et fumeux va bientôt
mourir. Mais qu'est-ce que mourir, sinon renaître? La mort d'un soleil
n'est peut-être que la naissance d'une planète. Quant aux planètes,
elles ne sont pas exemptes de la caducité universelle. Elles périssent à
l'heure marquée et l'on a observé, non loin de la terre, les débris
épars de la planète de Kepler. Tout est en mouvement dans l'univers, ou
plutôt tout est mouvement. Les étoiles, qu'on croyait fixes, nagent dans
le ciel avec la rapidité de l'éclair. Et pourtant nous ne les voyons pas
bouger. Comment cela se peut-il faire? Écoutez: Voici un boulet; au
moment où il est lancé hors du canon, sa surface est modifiée par des
agents chimiques d'une grande puissance, elle se couvre de germes
féconds; une flore et une faune infiniment petites y naissent: ce boulet
est devenu un monde. Après bien des efforts et d'innombrables essais,
des types d'une animalité supérieure s'y produisent et tendent à s'y
fixer.
Enfin, des êtres intelligents y voient le jour. Ils ont soif d'aimer et
de connaître. Ils mesurent leur monde et l'immensité de ce monde les
étonne. Leur intelligence est pleine d'inquiétude et d'audace. Armés
d'appareils puissants, ils se mettent en communication avec cette partie
de l'univers dans laquelle ils sont lancés. Ils sondent l'espace, ils
découvrent des formes inintelligibles dans l'infini, ils distinguent,
sans connaître leur véritable nature, quelques soldats des deux armées,
un moulin et le clocher vers lequel ils se dirigent à leur insu. Ils
parviennent même à mesurer approximativement quelques distances. Mais
ils se figurent que le monde dont ils peuplent la superficie est
suspendu immobile dans l'espace et que les figures inconnues qu'ils
distinguent à peine au sein de l'infini sont également immobiles. Et
comment auraient-ils une autre impression, puisque la vie de chacun
d'eux est si courte qu'ils l'accomplissent tout entière, avec ses joies
et ses douleurs et ses longs désirs, avant que ce boulet, leur monde,
ait franchi une partie appréciable de l'espace. Ce qui est un moment
dans le trajet du projectile est pour eux une longue suite de siècles.
Pourtant, comme ils sont géomètres, leurs savants finissent par
s'apercevoir que la sphère qu'ils habitent, immobile en apparence, est
animée en réalité d'un mouvement très rapide et que les corps lointains
qu'ils découvrent aux confins de leur univers sont également animés de
mouvements propres. Peu à peu, sous l'action de causes très complexes,
le boulet devient inhabitable, l'intelligence, puis la vie s'y
éteignent, et ce n'est plus qu'une masse inerte quand il va se loger
avec fracas dans le clocher d'une pauvre église de village. Aucune des
générations innombrables qui l'avaient habité dans sa période féconde
n'avait soupçonné ni le point du départ, ni le point d'arrivée, ni le
but du voyage. Les sages du boulet avaient dit avec raison: «Il faut
renoncer à connaître l'inconnaissable.» Mais les âmes anxieuses jetées
par l'aveugle destinée sur le projectile en marche avaient tour à tour
adoré et blasphémé Dieu, cru, douté, désespéré. Là, des âges immémoriaux
s'étaient déroulés en trois de nos secondes. Ce boulet, c'est la terre,
et la race intelligente qui y accomplit ses riches destinées d'un
instant, c'est l'humanité. Nous sommes trop petits pour regarder voler
les astres. Pourtant, ils volent comme des oiseaux de mer, en cercles
harmonieux. Nous durons trop peu de temps pour voir les constellations
changer de figure. La Grande Ourse nous semble à jamais immobile.
Pourtant, la Grande Ourse, dans quelques milliers de siècles, présentera
aux habitants de la Terre un visage nouveau. Mais les amants d'alors,
qui la contempleront en se tenant par la main, la salueront aussi tout
frissonnants, comme l'immuable témoin de leur joie éphémère. Et
l'humanité aura vécu sans savoir d'où viennent et où s'en vont ces
papillons dont le ciel est le jardin.
Depuis peu, l'astronomie a jeté de nouveaux épouvantements dans
l'imagination des hommes. Elle nous a montré une petite étoile qui
vacille et elle nous a dit: «Celle-ci du moins est notre voisine, et de
toutes la plus rapprochée. C'est l'_alpha_ du Centaure. Si les astres se
parlent entre eux, notre soleil ne doit guère avoir de secrets pour
cette étoile: ils se touchent pour ainsi dire. Eh bien, un rayon de
l'_alpha_ du Centaure, voyageant avec une vitesse de 79 000 lieues par
seconde, met trois ans et demi à nous parvenir. Les autres étoiles sont
plus éloignées. La belle flamme rouge de Sirius emploie dix-sept ans à
venir jusqu'à nous. Sirius est encore un voisin. Mais il est telle
étoile qui peut être éteinte depuis des siècles et dont nous recevons
encore la lumière. Ainsi les lueurs innombrables que nous envoie le ciel
des nuits ne sont pas contemporaines. Tous ces beaux regards nous
parlent de passés divers. Quelques-uns nous parlent d'un passé
insondable. Tel rayon qui vient aujourd'hui caresser nos yeux voyageait
déjà dans le ciel quand la terre n'existait pas encore. Immensité du
temps et de l'espace! Distinguez-vous ce point lumineux, si pâle dans
cette poussière de mondes? C'est une nébuleuse, située aux confins de
l'univers visible. Et voici que le télescope la décompose en des
milliers d'étoiles. Ce point, c'est un autre univers, plus grand peut
être que le nôtre. Ce grain de sable est à lui seul autant et plus que
tous les astres de nos nuits.
Cette immensité, la science la ramènera à l'unité. L'analyse spectrale
nous fera connaître la composition chimique des étoiles. Elle nous
apprendra que les substances qui brûlent à la surface de ces astres
lointains sont celles mêmes dont est formé notre soleil. Ces substances
se retrouvent toutes sur la terre qui est la fille du soleil, la chair
de sa chair. En sorte que cette goutte de boue où nous vivons contient
pourtant en elle tout l'univers.
Il était temps que l'astronomie physique nous apportât cette révélation
et nous montrât notre infini quand nous ne voyions plus que notre néant.
La Terre n'est rien, mais ce rien possède les mêmes richesses que Sirius
et la Polaire. Les pierres mêmes qui nous sont tombées du ciel ne nous
ont rien apporté d'inconnu.
La chimie contemporaine aussi s'est fait une idée nouvelle et
philosophique des choses. Son analyse subtile a si bien pénétré les
corps qu'ils se sont tous évaporés. Elle a relégué la matière au rang
des grossières apparences. Elle a montré que la substance n'était pas,
que rien n'existait en soi, qu'il n'y a que des états, et que ce qu'on
nommait substance n'est qu'un insaisissable Protée. Elle a fondé le
dogme de l'instabilité universelle. Elle a dit: «Chaleur, lumière,
électricité, magnétisme, affinité chimique, mouvement sont les
apparences diverses d'une même réalité encore inconnue. L'illusion,
l'éternelle illusion révèle seule le dieu caché. La nature ne nous
apparaît que comme une vaste fantasmagorie et la chimie n'est que la
science des métamorphoses. Il n'y a plus ni gaz, ni solides, ni fluides,
il y a seulement le sourire de l'éternelle Maïa.»
La chimie, donnant la main à la physiologie, a reconnu que la matière
organique n'était point distincte dans son principe de la matière
inerte, ou plutôt qu'il n'y avait point de matière inerte et que la vie
avec le mouvement étaient partout.
La physiologie philosophique s'applaudit de ramener au même type la vie
animale et la vie végétale, en constatant chez la plante la motilité, la
respiration et le sommeil.
L'homme est aujourd'hui plus intimement rattaché à la nature. Sans
parler des grandes hypothèses formées sur ses origines, l'archéologie
préhistorique lui rappelle ses humbles commencements et ses longs
progrès. Elle le montre misérable et nu, et pourtant ingénieux déjà, au
temps du mammouth, dans les cavernes qu'il disputait aux grands ours. On
sait maintenant de science certaine ce que ces Grecs pleins de sens
avaient deviné quand ils firent de beaux contes sur les satyres et sur
Héraclès, vainqueur des monstres. La science du langage, rattachée aux
sciences naturelles, les égale désormais en précision. De nouvelles
méthodes historiques sont inaugurées. L'étude des microbes fournit à la
médecine pratique de nouveaux moyens d'action; les progrès de la
physiologie donnent à la chirurgie une audace effrayante et pourtant
heureuse. La neurologie provoque et systématise des phénomènes nerveux
dont l'étrangeté semble tenir du prodige. De grandes découvertes
appliquées à l'industrie changent les conditions mêmes de la vie.
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
Que de richesses pour la _Grande Encyclopédie_ et qu'il nous tardait de
voir enfin dresser un inventaire exact de nos connaissances!