[Note 11: _La Nécropole de Myrina_, fouilles exécutées au nom de
l'École française d'Athènes. Texte et notices par Edmond Pottier et
Salomon Reinach. 2 vol. in-4.]
--Il est un poète que j'aime d'autant plus chèrement que je suis seul à
l'aimer. Dans sa vie, qui fut douce, obscure et courte, il se nommait
Saint-Cyr de Rayssac. Maintenant, il n'a plus de nom, puisque personne
ne le nomme.
L'Italie était la véritable patrie de son âme. Il aimait les jardins et
les musées. Un jour, au sortir du Capitole, après avoir contemplé ce
_Génie funèbre_, si pur et si tranquille, le poète, jeune et déjà
mourant, écrivit ces vers délicieux:
De ses flancs ondulés, quand j'ai vu la blancheur,
Quand j'ai vu ses deux bras relevés sur sa tête,
Comme au sommet vermeil d'une amphore de Crète
Les deux anses du bord qui s'élèvent en choeur,
O mort des anciens jours, j'ai compris ta douceur,
Le charme évanoui de ton oeuvre muette,
Lorsqu'insensiblement tu couvrais de pâleur
Un profil corinthien de vierge ou de poète.
Le calme transpirait sur le front déserté,
Du sourire perdu la grâce était plus molle,
Tout le corps endormi flottait en liberté:
On eût dit une fleur qui distend sa corolle,
Tandis que de sa bouche une abeille s'envole,
Emportant ses parfums et non pas sa beauté.
Le Louvre possède une bonne réplique du Génie funèbre et, devant ce bel
immortel endormi dans la mort, je me suis plus d'une fois répété le
sonnet païen de Saint-Cyr de Rayssac. Le poète a bien traduit, ce me
semble, la pensée antique: dormir, mourir. La mort n'est qu'un sommeil
sans fin.
Ce n'est point que la mort fût charmante en soi chez les Grecs. La mort
fut de tout temps hideuse et cruelle. On aura beau dire qu'il ne faut
pas la craindre et qu'être mort, c'est seulement ne pas être, l'homme
répondra que l'idée de la dernière heure est pleine d'affres et
d'épouvantes. Les Grecs aussi craignaient la mort. Du moins, ils ne
l'enlaidissaient pas; loin de là. L'imagination hellénique embellissait
toutes choses et donnait même de la grâce à l'évanouissement suprême. Le
moyen âge, au contraire, nous a effrayés par la peur de l'enfer, par une
lugubre fantasmagorie de diables happant au passage l'âme du pécheur,
par les simulacres funèbres des sépulcres, par les images des squelettes
et des vers du cercueil rongeant la chair corrompue, enfin par les
danses macabres. La mort en fut bien aggravée.
C'est au XVIIIe siècle seulement que les tombeaux cessèrent d'être
horribles. Surmontés d'urnes gracieuses et d'amours en fleurs, ils
ornaient les jardins anglais et les parcs à la mode. Quand la belle et
bonne madame de Sabran visita le tombeau de Jean-Jacques dans l'île
d'Ermenonville, elle fut toute surprise de n'éprouver que des
impressions douces et paisibles. Ce tombeau, se disait-elle, invite au
repos. Et elle écrivit aussitôt à Boufflers, son ami: «J'avais quelque
envie d'être à la place de Rousseau; je trouvais ce calme séduisant, et
je pensais avec chagrin que je ne serais pas même libre un jour de jouir
de ce bonheur-là, tout innocent qu'il est. Notre religion a tout gâté
avec ses lugubres cérémonies, elle a pour ainsi dire personnifié la
mort; les anciens ne souffraient point de cette image horrible que nous
présente notre destruction.» Madame de Sabran avait raison. Les anciens
mouraient plus naturellement que nous. Ils quittaient la vie avec
facilité parce qu'ils la quittaient sans trop craindre ni trop espérer.
Les choses souterraines ne les touchaient guère, et ils ne se figuraient
point que cette vie fût une préparation à l'autre. Ils disaient: J'ai
vécu. Le chrétien mourant dit: Je vais enfin vivre. L'idée païenne de la
mort est bien marquée dans les stèles funéraires de beau style grec; qui
représentent les morts, assis, beaux et paisibles. Parfois un ami
vivant, une femme qu'ils ont laissés sur la terre viennent leur poser
doucement la main sur l'épaule; mais ils ne peuvent tourner la tête pour
les voir. Ils sont à jamais exempts de joie et de douleur. Pour
l'antique Hellène, la mort est sûre.
C'est un sommeil sans songes comme sans réveil. Certaines épigrammes de
l'_Anthologie_ expriment admirablement la paix des tombes antiques. On y
dort bien. Et si les ombres parlent, elles ne parlent que des choses de
la terre. Elles n'en savent point d'autres. Écoutez ces paroles
échangées il y a deux mille ans sur quelque route parfumée de myrtes,
bordée de blancs tombeaux, entre un voyageur et l'ombre d'une jeune
femme:
«Qui es-tu; de qui es-tu fille, ô femme couchée sous ce cippe de
marbre?--Je suis Praxo, la fille de Callitèle.--Où es-tu née?--À
Samos.--- Qui t'a élevé ce tombeau?--Théocrite, qui délia ma
ceinture.--Comment es-tu morte?--Dans les douleurs de
l'enfantement.--Quel âge avais-tu?--Vingt-deux ans.--Laisses-tu un
enfant?--Je laisse un fils de trois ans, le petit
Callitèle.--Puisse-t-il arriver à l'âge où l'on honorera ses cheveux
blancs?--Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite
en cette vie!»
Voilà des êtres bienveillants! Et comme la morte et le vivant sont
encore du même monde! Cette bonne Praxo, du fond de son tombeau, ne
connaît qu'une seule vie, celle de la terre. La mort, ainsi comprise,
était quelque chose d'extrêmement simple.
Aussi ne faut-il pas s'étonner si les tombeaux antiques ne présentent
point aux yeux des images lugubres. Deux jeunes savants du plus grand
mérite, MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach, ont exploré dans les
années 1880, 1881 et 1882 la nécropole de l'antique Myrina, une des
villes amazoniennes de l'Éolide, sur le sol de laquelle végète
maintenant un misérable village turc. Myrina ne fut jamais ni très
illustre ni très riche. Ses citoyens vivaient obscurément avant d'aller
dormir leur éternel sommeil dans le tuf crayeux où leurs tombes étaient
creusées. MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach ont fouillé ces tombes
avec un zèle que rien ne put ralentir. Un brillant élève de l'École
d'Athènes, Alphonse Veyries, qui partageait leurs travaux et leurs
fatigues, y succomba. Il mourut à Smyrne le 5 décembre 1882. Les
survivants viennent de publier le résultat de ces fouilles fructueuses.
La nécropole de Myrina, dont ils ont exploré méthodiquement une grande
partie, reçut des corps pendant les deux siècles qui ont précédé l'ère
chrétienne.
Beaucoup de ces corps furent brûlés. Quelques-uns ne le furent qu'en
partie, mais la plupart étaient mis en terre sans avoir subi les
atteintes du feu. De tout temps on a volontiers enterré les morts. Ce
n'est pas difficile et cela ne coûte rien. Au contraire le bûcher, dont
les élégiaques latins nous ont décrit la célèbre magnificence, ne
s'élevait qu'à grands frais. On a trouvé, dans les tombes de Myrina, des
objets usuels, tels que miroirs, spatules et strigiles; des parures et
des diadèmes, des coupes, des plats, des fioles, des pièces de monnaie
et des statuettes de terre cuite. Pieuse illusion! Les Myriniens se
plaisaient à laisser au mort, dans son existence souterraine, les objets
familiers parmi lesquels il avait passé sa vie. C'est ainsi qu'ils
abandonnaient aux femmes, dans la tombe, un miroir et un pot de fard,
persuadés que l'ombre d'une femme se mire et se met du rouge encore avec
plaisir. Ils ceignaient les morts de diadèmes d'or. Ce n'était pas sans
doute pour leur déplaire. Mais tout en les honorant, ils les trompaient
quelque peu. Ces lames d'or étaient si minces qu'un souffle les eût
réduites en poudre, et les baies des lauriers funèbres n'étaient que des
boules de glaise dorée. Les bons Myriniens savaient que les morts ne
sont pas difficiles et que, pourvu qu'on les ensevelisse, ils ne
reviennent jamais. C'est pourquoi ils se tiraient d'affaire avec eux au
meilleur compte. Ils leurs mettaient dans la bouche l'obole de Caron.
C'était une méchante pièce d'airain. MM. Pottier et Reinach n'ont pas
trouvé une seule médaille d'or ou d'argent.
Quant à la coutume des offrandes funéraires, il en restait quelques
traces au IIe et au IIIe siècle avant l'ère chrétienne. Les hommes plus
anciens et plus naïfs portaient à manger et à boire à leurs amis morts.
En souvenir de ces vieux rites, les Myriniens déposaient parfois dans
les tombes des tables de terre cuite, grandes comme le creux de la main,
et sur lesquelles étaient figurés des gâteaux, des raisins, des figues
et des grenades. Ils y ajoutaient des petites bouteilles d'argile qui
n'étaient même pas creuses. Ces gens-là ne croyaient plus que les morts
eussent faim ni soif, ils les jugeaient insensibles et pourtant, ils ne
pouvaient s'imaginer que des êtres qui avaient senti eussent perdu tout
à fait le sentiment.
Les habitants de Myrina étaient des hommes comme nous: ils tombaient
dans d'inextricables contradictions. Ils savaient que les morts sont
morts et ils se persuadaient parfois que les morts sont vivants. Par une
pieuse coutume que nous devons bénir, car elle a gardé à notre curiosité
des vestiges charmants de l'art des coroplastes, les Grecs jetaient dans
les tombes de leurs morts bien-aimés des petites figures de terre cuite
représentant des dieux ou seulement des hommes, et même parfois de
pauvres petits hommes contrefaits et ridicules. Le sens de cet usage ne
saurait être exactement précisé. Nous savons qu'il était très répandu
sur le continent et dans les îles. Ce ne pouvait être qu'un usage
religieux. Il est vrai qu'on trouve, parmi les figurines offertes aux
morts, des masques comiques, des bouffons, des esclaves, des jeunes
femmes coquettement attifées. Mais c'est, en somme, le panthéon oriental
et funéraire qui domine dans ces délicats monuments d'un art plein de
fantaisie. Peut-être que les limites entre le divin et l'humain
n'étaient pas très nettes dans l'esprit d'un Myrinien du IIe siècle
avant l'ère chrétienne. Quoi qu'il en soit, tant religieuses que
profanes, les figurines de terre cuite ne sont pas rares dans la
nécropole explorée par MM. Pottier et Reinach. Ces deux savants pensent
que les Myriniens brisaient eux-mêmes ces offrandes en les apportant.
«En un grand nombre de cas, disent-ils dans le récit de leurs fouilles,
les statuettes étaient couchées face contre terre, privées de la tête ou
d'un membre, qu'on retrouvait du côté opposé; ce qui semble bien
indiquer le mouvement d'une personne qui, se tenant au bord du tombeau,
casserait en deux l'objet qu'elle tient et jetterait de chaque main un
des morceaux dans la fosse.» Que signifiait ce rite funèbre? Pourquoi
mutilaient-ils ainsi ces petites images humaines ou divines? On ne sait.
Elles sont pour la plupart, extrêmement curieuses. Le Louvre en possède
une partie. Plusieurs sont charmantes; presque toutes ont de l'agrément.
Pourtant elles ont perdu leurs vives couleurs. Primitivement toutes
étaient peintes. Au sortir du four on les trempait dans un bain de lait
de chaux, puis on les recouvrait de teintes claires parmi lesquelles
dominaient le bleu et le rose. Ainsi, harmonieuses et vives dans leur
fraîche nouveauté, elles réalisaient ce rêve de statuaire polychrome si
cher de nos jours à l'érudit sculpteur, M. Soldi.
Bien différentes des figurines de Tanagra, qui gardent je ne sais quoi
de sévère dans la coquetterie même, les terres cuites de Myrina
expriment tout le sensualisme et tout l'énervement de l'Asie. L'artiste
aime à marquer en lignes molles et douces l'incertitude du sexe et il se
plaît à modeler des adolescents aux formes féminines. Tel est le joli
Éros qu'on peut voir au Louvre, les cheveux bouclés sur le front et
coiffé d'une sorte de fanchon. Il incline doucement sa tête charmante.
Il vole--car il a des ailes. Sa tunique ouverte laisse voir ses jambes
presque mâles, qui conviendraient à une Diane. On dirait une âme
voluptueuse, ou plutôt un esprit très sensuel et très subtil, le rêve
pervers d'un délicat. M. Pottier (dont les notices, je le dis en
passant, sont d'excellents mémoires d'archéologie et d'art) m'apprend
que cet Éros apporte un pot de fard à sa mère. Mais il est lui-même le
fard et les onguents de la beauté: il est l'éternel désir. C'est par lui
que Vénus est belle.
Les coroplastes de Myrina ont beaucoup de goût pour les figures ailées.
Leur art, extrêmement sensuel, est en même temps très idéal. Ils
excellent à donner un mouvement sublime à des formes voluptueuses. Ils
mêlent avec une fantaisie étrange la grâce céleste et la langueur
mortelle, en sorte que cet art est à la fois aphrodisiaque et presque
douloureux. C'est le rêve des sens, mais c'est le rêve encore. Ces Éros,
ces Atys beaux comme des vierges, ces Aphrodites nues, ces Sirènes
funéraires, ces Victoires mêlées aux Éros dans le cortège de l'amante
divine d'Adonis, ces Bacchus et ces Ménades, enfin tous ces petits dieux
peints de fraîches couleurs, je les vois en imagination rangés, tout
neufs, dans la boutique de l'humble coroplaste, comme aujourd'hui les
Vierges et les Saint-Joseph dans les vitrines des magasins de la rue
Saint-Sulpice. Ce devait être la joie des bonnes petites filles et des
vieilles femmes d'alors.
Il y a une frappante analogie entre les terres cuites de Myrina et les
figurines de plâtre peint qu'on vend dans le voisinage de nos églises
catholiques. C'est un nouveau personnel divin qui a été substitué à
l'autre et qui répond aux mêmes besoins des âmes. La petite Aphrodite
sortant de l'onde, la Deméter et la Cora des mystères antiques ont été
remplacées par Notre-Dame des Victoires avec l'enfant Jésus, par
l'Immaculée Conception, dont les mains ouvertes répandent des grâces sur
le monde, et par la jeune Notre-Dame de Lourdes, qui porte une écharpe
bleue sur sa robe blanche. Les Aphrodites étaient mieux modelées et d'un
bien meilleur style; les bonnes vierges sont plus chastes. Mais Vénus et
vierges ont également apporté de l'idéal aux simples. Les dévots ont
moins changé qu'on ne croit. Des deux parts, c'est la même puérilité
touchante, et le paganisme de la rue Saint-Sulpice ne le cède en rien
pour la candeur et pour une sorte de sensualisme innocent à celui des
coroplastes de Myrina. Dans l'un comme dans l'autre les grandes idées
divines sont exclues. On ne trouve pas plus Zeus à Myrina qu'on ne
rencontre Dieu le père chez nos marchands de bonnes vierges.
C'est pourquoi il me semble qu'une dévote de Myrina, si elle revenait
subitement à la vie, ne serait pas trop dépaysée au milieu des
innombrables statuettes de piété qui représentent toutes les personnes
de la nouvelle mythologie chrétienne. Elle ferait, sans doute, quelques
identifications audacieuses. Mais elle ne se tromperait guère, je crois,
sur le sentiment général de ces minces symboles. Elle en comprendrait
tout de suite la grâce attendrie.