En préférant M. Henri Meilhac à deux concurrents tout à fait
académisables, l'Académie a fait un choix hardi, brillant, heureux, qui
plaît par sa crânerie même. L'Académie ne risque rien à ressembler au
ciel où l'on arrive par diverses voies. L'Église triomphante accueille,
à côté des saints de profession, d'aimables pécheurs prédestinés au
salut éternel. Elle gagne, à cette pratique, de mettre une agréable
diversité parmi les élus. S'il n'y avait qu'une sorte d'académiciens et
qu'une sorte de bienheureux, l'Académie et le Paradis seraient
monotones.
Ne le dites pas, mais je me sens au fond du coeur une inclination
secrète pour les prédestinés qui, comme sainte Marie l'Égyptienne et
comme M. Meilhac, furent élus par un coup éclatant de la grâce, alors
qu'ils n'y pensaient point et même qu'ils pensaient à tout autre chose.
Et qui ne sent que la grâce est meilleure que la justice?
Oui, MM. les académiciens ont fait un excellent choix. Savent-ils même
jusqu'à quel point leur choix est excellent? Savent-ils que l'auteur de
_Gotte_ est un rare et charmant esprit; qu'il est attique à sa façon, et
que cette façon est des meilleures, car elle est naturelle? Se sont-ils
bien dit que M. Henri Meilhac alliait, dans ses, oeuvres faciles, la
vérité à la fantaisie et le comique audacieux à l'observation juste?
Voilà un bon choix. Il en faut de tels. Il en faut aussi de mauvais, il
en faut de détestables. Ce n'est point un paradoxe d'affirmer que les
mauvais choix sont nécessaires à l'existence de l'Académie française. Si
elle ne faisait pas dans ses élections la part de la faiblesse et de
l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au
hasard, elle se rendrait si haïssable qu'elle ne pourrait plus vivre.
Elle serait dans les lettres françaises comme un tribunal au milieu de
condamnés. Infaillible, elle paraîtrait odieuse. Quel affront pour ceux
qu'elle n'accueillerait pas, si l'élu était toujours le meilleur! La
fille de Richelieu doit se montrer un peu légère pour ne pas paraître
trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des fantaisies. Son
injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la savons
capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est
parfois si avantageux de se tromper que je suis tenté de croire qu'elle
le fait exprès. Telle de ses élections désarme l'envie. Puis, au moment
ou l'on désespérait d'elle, elle se montre ingénieuse, libre et
perspicace. Il est bien vrai qu'il faut, dans toutes les choses
humaines, faire la part du hasard.