LES CRIMINELS[9]

_Conscience_ a été publié ici même[10]. On a retrouvé dans ce roman la

probité et le sérieux qui caractérisent le talent de M. Hector Malot. Je

ne me crois pas permis de juger cet ouvrage à la place même où il a

paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande

_Conscience_ aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors même

qu'on les divertit. En écrivant _Conscience_, l'auteur des _Victimes

d'amour_ et de _Zyte_ a très intelligemment approprié à notre milieu et

à notre culture le drame que Dostoïevsky conçut et exécuta avec

l'atrocité ingénue d'une âme slave, quand il écrivit cette oeuvre

d'épouvante, _Crime et Châtiment_.

[Note 9: _Conscience_, par Hector Malot.]

[Note 10: Je prends la liberté de rappeler au lecteur que cet article,

comme tous ceux qui composent ce volume, a d'abord paru dans le journal

le _Temps_. J'ai évité les retouches; le naturel est le seul mérite de

ces causeries.]

Comme le Raskolnikof du romancier de Moscou, le Saniel de M. Hector

Malot est jeune, intelligent, énergique. Il a donné un but à sa vie et

il se dit: pour atteindre ce but, il faut que je supprime une existence

humaine, celle d'un être méprisable et nuisible. Il regarde son crime en

face et il le commet, il tue un vieil usurier. Ce Saniel, fils d'un rude

paysan d'Auvergne, ignore la haine comme l'amour. Il est étranger à

toute sympathie humaine, il ne vit que pour la science et s'absorbe dans

des recherches physiologiques qui l'ont conduit déjà à de grandes

découvertes. Une telle âme est incapable de remords. Aussi n'a-t-il

point l'horreur de son crime. Il se dit même que ce qu'il a fait est

raisonnable; pourtant il lui est impossible de se retrouver après l'acte

ce qu'il était avant. Comme Raskolnikof encore, il est saisi, possédé

par son crime. Son esprit obéit à une logique aussi étrange

qu'implacable. Il se passe en lui des phénomènes analogues à ceux que M.

de Vogüé a si précisément décrits à propos du héros de Dostoïevsky: «Par

le fait irréparable d'avoir supprimé une existence humaine, tous les

rapports du meurtrier avec le monde sont changés; ce monde, regardé à

travers le crime, a pris une physionomie et une signification nouvelles

qui excluent pour le coupable la possibilité de sentir et de raisonner

comme les autres, de trouver sa place stable dans le vie.» (_Le Roman

russe_, par le vicomte E.-M..de Vogüé, p. 248.)

Dans cette étude, l'écrivain russe passe de beaucoup en atrocité le

romancier français. Mais qui pourrait distiller la terreur comme ce

Dostoïevsky dont on a dit: «Sa puissance d'épouvante est trop supérieure

à la résistance nerveuse d'une organisation moyenne.» D'ailleurs, il

avait, pour traiter un semblable sujet, un avantage que M. Hector Malot

ne lui enviera pas. Il était épileptique et, par cela même, en communion

directe avec ces âmes qu'une obscure maladie voue au crime et qu'un

physiologiste moderne propose de désigner sous le nom d'épileptoïdes.

Cette maladie nerveuse le travaillait quand il écrivait _Crime et

Châtiment_. Il eut, pendant la composition du livre, des accès

terribles. «L'abattement où ils me plongent, dit-il, est caractérisé par

ceci: Je me sens un grand criminel; il me semble qu'une faute inconnue,

une action scélérate pèsent sur ma conscience.» De là cette sympathie

qui l'attachait à son malheureux Raskolnikof.

Oui, malheureux, car c'est être malheureux que d'être criminel. Les

méchants sont bien dignes de pitié et je ne suis pas éloigné de

comprendre la folie de ce prêtre catholique dont le coeur saignait à la

pensée des souffrances de Judas Iscariote. «Judas, se disait-il, a

accompli les prophéties; en livrant Jésus il a fait ce qui était annoncé

et concouru à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Le salut du

monde est attaché à son crime. Judas fit le mal; mais ce mal était

nécessaire. Faut-il qu'il soit damné pour l'éternité?» Ce prêtre agita

longtemps cette idée dans sa tête, et il finit par en être absolument

possédé. Il en souffrait beaucoup, car elle contrariait la foi de son

âme, la foi de sa vie Pour échapper au trouble qui l'envahissait, il eut

recours aux jeûnes et aux prières. Mais, au milieu des actes de foi et

des oeuvres de pénitence, il ne demandait à Dieu qu'une chose, le pardon

de Judas. En ce temps de crise morale, il était un des vicaires de

Notre-Dame de Paris. Une nuit, il entra par une petite porte dont il

avait la clef dans la cathédrale déserte et silencieuse, qu'éclairait

confusément la lune. Il s'avança jusqu'au pied du maître-autel, et là,

s'étant prosterné le front sur la dalle, il fit cette prière:

«Mon Dieu, Dieu de justice et de bonté, s'il est vrai, comme j'en ai

l'intime créance, que vous avez pardonné au plus malheureux de vos

disciples, faites-moi connaître par un signe certain cette ineffable

merveille de votre miséricorde. Envoyez à votre serviteur l'apôtre Judas

qui siège aujourd'hui à votre droite parmi vos élus. Que l'Iscariote

vienne de votre part et qu'il pose sa main sur mon front prosterné! Par

ce signe, je serai sacré prêtre du pardon, selon l'ordre de Judas, et

j'annoncerai aux hommes la bonne nouvelle que vous m'avez révélée.»

À peine le vicaire eut-il achevé cette prière qu'il sentit une main

douce et tiède se poser sur son front. Il se releva radieux et tout en

larmes.

Dès qu'il fit jour, il alla conter à l'archevêque sa prière de la nuit

et l'investiture qu'il avait miraculeusement reçue. Vous devinez

l'accueil qu'on lui fit. Pour moi, qui ne suis pas archevêque, j'éprouve

une vive et profonde sympathie pour le pauvre visionnaire et je trouve

dans sa folie une bienveillante sagesse. Je suis touché de l'entendre

désigner Judas avec pitié comme le plus malheureux des apôtres. Et

remarquez que son mysticisme confine à la philosophie naturelle. Ce que

ce pauvre prêtre pensait du traître du mont des Oliviers, le philosophe

le pense de tous les criminels. L'anthropologie ne voit plus dans le

criminel qu'un malade incurable; elle regarde les scélérat avec une

tranquille pitié; elle dit à l'assassin ce que Jocaste disait à Oedipe,

après avoir percé le mystère de la destinée de cet homme aveuglé:

«Malheureux!... C'est le seul nom dont je puisse te nommer et je ne t'en

donnerai jamais plus d'autre.» Pensée humaine et prudente!

Le déterminisme nous a tous plus ou moins touchés. La doctrine de la

responsabilité est ébranlée dans les esprits les plus fermes. Le plus

sage est de répéter aujourd'hui les paroles si douces et si désolées de

la malheureuse reine de Thèbes. Mais fut-il jamais une époque où les

hommes aient cru pleinement à la liberté humaine? Je n'en vois pas. Les

philosophes furent toujours partagés sur ce point comme sur tous les

autres. Quant au christianisme, il s'est toujours efforcé de concilier

le libre arbitre avec la prescience divine sans jamais y parvenir.

Tout est mystère dans l'homme et nous ne pouvons rien connaître de ce

qui n'est pas l'homme. Voilà la science humaine! En vérité, la doctrine

de l'irresponsabilité des criminels n'est pas une nouveauté dangereuse.

Elle n'a même pas pratiquement un intérêt très considérable. Elle

viendrait à prévaloir, que nos lois n'en seraient pas sensiblement

modifiées. Pourquoi? Parce que les codes sont fondés sur la nécessité et

non sur la justice. Ils ne punissent que ce qu'il est nécessaire de

punir. Les criminalistes philanthropes n'admettent pas qu'on mette un

voleur en prison: ce serait le punir, et on n'en a pas le droit. Ils

proposent de le retenir dans un asile, sous de bons verrous. Je n'y vois

pas grande différence. La peine de mort pourrait même résister au

triomphe des doctrines de l'irresponsabilité; il suffirait de déclarer

que ce n'est pas proprement une peine.

Irons-nous plus loin et tiendrons-nous, avec la nouvelle école

anthropologique, l'irresponsabilité du criminel comme physiologiquement,

anatomiquement démontrée? Dirons-nous avec Maudsley que le crime est

dans le sang, qu'il y a des scélérats dans une société, comme il y a des

moutons à tête noire dans un troupeau, et que ceux-là sont aussi faciles

à distinguer que ceux-ci? Entrerons-nous dans les vues d'un

anthropologiste italien des plus convaincus, l'auteur de l'_Uomo

delinquente_?

M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain

voué au crime par son organisation même. Il y a, selon lui, un

criminel-né, reconnaissable à divers signes dont les plus

caractéristiques sont: la petitesse et l'asymétrie du crâne, le

développement des mâchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure

abondante, les oreilles mal ourlées, le nez camus. En outre, les

criminels sont ou doivent être gauchers, daltoniens, louches et débiles.

Par malheur, ces signes manquent à la plupart des criminels et se

trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honnêtes gens. Le crâne de

Lamennais et celui de Gambetta étaient très petits; le crâne de Bichat

n'était pas symétrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes

qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de débilité, ou qui sont

camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en état d'annoncer

aveu certitude, après examen, que tel sujet sera criminel et que tel

autre restera innocent, ou qu'il renonce à se déclarer en possession des

caractères spécifiques de l'_uomo délinquante_. Les connaissances

positives se reconnaissent à la sûreté des prévisions qu'on en tire. À

vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne

parviendra jamais à ramener à un type unique tous les hommes criminels.

Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement

différents les uns des autres, et que le nom qui les désigne ne présente

rien de net à l'esprit. M. Lombroso n'a pas même songé à définir ce mot

de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire.

Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une

très grave infraction à la morale et aux lois. Mais, comme il y a

beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversités

du crime sont infinies. En réalité, ce que M. Lombroso appelle un

criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se

ressembler en quelque chose. Le régime qui leur est commun détermine en

eux certaines anomalies particulières par lesquelles ils se distinguent

à la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des

prêtres et des moines, qu'on reconnaît encore quand ils ont quitté le

froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence,

les assassins, il est impossible, je le répète, de les ramener à un type

unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous

d'une même essence. Quel rapport établir, par exemple, entre ce Saniel

dont M. Malot nous conte l'histoire, ce médecin qui tue pour assurer ses

découvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit

au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta à l'eau pour

gagner un litre de vin qu'il avait parié?

Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut être criminel sans être

fou ni malade. L'humanité a commencé tout entière par le crime. Chez

l'homme préhistorique, le crime était la règle et non l'exception. De

nos jours encore, il est de règle chez les sauvages. On peut dire qu'il

se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore

distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du

Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour

il fit mettre à mort une de ses femmes coupable de lui avoir présenté

une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup

d'intelligence et une aptitude singulière à comprendre les idées des

peuples civilisés.

Comment ne pas le reconnaître? c'est la nature elle-même qui enseigne le

crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur

jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La

férocité des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dévorent

souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux;

on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des

crimes; et si les pauvres bêtes qui les commettent n'en sont pas

responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attaché

vraiment trop de misères à la condition des hommes et des animaux.

Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour

s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente

édification de la morale! Les hommes ont peu à peu constitué la justice.

La violence, qui était la règle, est aujourd'hui l'exception. Le crime

est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la

vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite à force de patience et de

courage. Entré dans une existence, le crime la ronge et la dévore: il

est désormais un vice radical, un germe morbide. C'était le vieux

nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les

misérables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait

voir après Dostoiëvsky.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 16 / 63 题