_Conscience_ a été publié ici même[10]. On a retrouvé dans ce roman la
probité et le sérieux qui caractérisent le talent de M. Hector Malot. Je
ne me crois pas permis de juger cet ouvrage à la place même où il a
paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande
_Conscience_ aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors même
qu'on les divertit. En écrivant _Conscience_, l'auteur des _Victimes
d'amour_ et de _Zyte_ a très intelligemment approprié à notre milieu et
à notre culture le drame que Dostoïevsky conçut et exécuta avec
l'atrocité ingénue d'une âme slave, quand il écrivit cette oeuvre
d'épouvante, _Crime et Châtiment_.
[Note 9: _Conscience_, par Hector Malot.]
[Note 10: Je prends la liberté de rappeler au lecteur que cet article,
comme tous ceux qui composent ce volume, a d'abord paru dans le journal
le _Temps_. J'ai évité les retouches; le naturel est le seul mérite de
ces causeries.]
Comme le Raskolnikof du romancier de Moscou, le Saniel de M. Hector
Malot est jeune, intelligent, énergique. Il a donné un but à sa vie et
il se dit: pour atteindre ce but, il faut que je supprime une existence
humaine, celle d'un être méprisable et nuisible. Il regarde son crime en
face et il le commet, il tue un vieil usurier. Ce Saniel, fils d'un rude
paysan d'Auvergne, ignore la haine comme l'amour. Il est étranger à
toute sympathie humaine, il ne vit que pour la science et s'absorbe dans
des recherches physiologiques qui l'ont conduit déjà à de grandes
découvertes. Une telle âme est incapable de remords. Aussi n'a-t-il
point l'horreur de son crime. Il se dit même que ce qu'il a fait est
raisonnable; pourtant il lui est impossible de se retrouver après l'acte
ce qu'il était avant. Comme Raskolnikof encore, il est saisi, possédé
par son crime. Son esprit obéit à une logique aussi étrange
qu'implacable. Il se passe en lui des phénomènes analogues à ceux que M.
de Vogüé a si précisément décrits à propos du héros de Dostoïevsky: «Par
le fait irréparable d'avoir supprimé une existence humaine, tous les
rapports du meurtrier avec le monde sont changés; ce monde, regardé à
travers le crime, a pris une physionomie et une signification nouvelles
qui excluent pour le coupable la possibilité de sentir et de raisonner
comme les autres, de trouver sa place stable dans le vie.» (_Le Roman
russe_, par le vicomte E.-M..de Vogüé, p. 248.)
Dans cette étude, l'écrivain russe passe de beaucoup en atrocité le
romancier français. Mais qui pourrait distiller la terreur comme ce
Dostoïevsky dont on a dit: «Sa puissance d'épouvante est trop supérieure
à la résistance nerveuse d'une organisation moyenne.» D'ailleurs, il
avait, pour traiter un semblable sujet, un avantage que M. Hector Malot
ne lui enviera pas. Il était épileptique et, par cela même, en communion
directe avec ces âmes qu'une obscure maladie voue au crime et qu'un
physiologiste moderne propose de désigner sous le nom d'épileptoïdes.
Cette maladie nerveuse le travaillait quand il écrivait _Crime et
Châtiment_. Il eut, pendant la composition du livre, des accès
terribles. «L'abattement où ils me plongent, dit-il, est caractérisé par
ceci: Je me sens un grand criminel; il me semble qu'une faute inconnue,
une action scélérate pèsent sur ma conscience.» De là cette sympathie
qui l'attachait à son malheureux Raskolnikof.
Oui, malheureux, car c'est être malheureux que d'être criminel. Les
méchants sont bien dignes de pitié et je ne suis pas éloigné de
comprendre la folie de ce prêtre catholique dont le coeur saignait à la
pensée des souffrances de Judas Iscariote. «Judas, se disait-il, a
accompli les prophéties; en livrant Jésus il a fait ce qui était annoncé
et concouru à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Le salut du
monde est attaché à son crime. Judas fit le mal; mais ce mal était
nécessaire. Faut-il qu'il soit damné pour l'éternité?» Ce prêtre agita
longtemps cette idée dans sa tête, et il finit par en être absolument
possédé. Il en souffrait beaucoup, car elle contrariait la foi de son
âme, la foi de sa vie Pour échapper au trouble qui l'envahissait, il eut
recours aux jeûnes et aux prières. Mais, au milieu des actes de foi et
des oeuvres de pénitence, il ne demandait à Dieu qu'une chose, le pardon
de Judas. En ce temps de crise morale, il était un des vicaires de
Notre-Dame de Paris. Une nuit, il entra par une petite porte dont il
avait la clef dans la cathédrale déserte et silencieuse, qu'éclairait
confusément la lune. Il s'avança jusqu'au pied du maître-autel, et là,
s'étant prosterné le front sur la dalle, il fit cette prière:
«Mon Dieu, Dieu de justice et de bonté, s'il est vrai, comme j'en ai
l'intime créance, que vous avez pardonné au plus malheureux de vos
disciples, faites-moi connaître par un signe certain cette ineffable
merveille de votre miséricorde. Envoyez à votre serviteur l'apôtre Judas
qui siège aujourd'hui à votre droite parmi vos élus. Que l'Iscariote
vienne de votre part et qu'il pose sa main sur mon front prosterné! Par
ce signe, je serai sacré prêtre du pardon, selon l'ordre de Judas, et
j'annoncerai aux hommes la bonne nouvelle que vous m'avez révélée.»
À peine le vicaire eut-il achevé cette prière qu'il sentit une main
douce et tiède se poser sur son front. Il se releva radieux et tout en
larmes.
Dès qu'il fit jour, il alla conter à l'archevêque sa prière de la nuit
et l'investiture qu'il avait miraculeusement reçue. Vous devinez
l'accueil qu'on lui fit. Pour moi, qui ne suis pas archevêque, j'éprouve
une vive et profonde sympathie pour le pauvre visionnaire et je trouve
dans sa folie une bienveillante sagesse. Je suis touché de l'entendre
désigner Judas avec pitié comme le plus malheureux des apôtres. Et
remarquez que son mysticisme confine à la philosophie naturelle. Ce que
ce pauvre prêtre pensait du traître du mont des Oliviers, le philosophe
le pense de tous les criminels. L'anthropologie ne voit plus dans le
criminel qu'un malade incurable; elle regarde les scélérat avec une
tranquille pitié; elle dit à l'assassin ce que Jocaste disait à Oedipe,
après avoir percé le mystère de la destinée de cet homme aveuglé:
«Malheureux!... C'est le seul nom dont je puisse te nommer et je ne t'en
donnerai jamais plus d'autre.» Pensée humaine et prudente!
Le déterminisme nous a tous plus ou moins touchés. La doctrine de la
responsabilité est ébranlée dans les esprits les plus fermes. Le plus
sage est de répéter aujourd'hui les paroles si douces et si désolées de
la malheureuse reine de Thèbes. Mais fut-il jamais une époque où les
hommes aient cru pleinement à la liberté humaine? Je n'en vois pas. Les
philosophes furent toujours partagés sur ce point comme sur tous les
autres. Quant au christianisme, il s'est toujours efforcé de concilier
le libre arbitre avec la prescience divine sans jamais y parvenir.
Tout est mystère dans l'homme et nous ne pouvons rien connaître de ce
qui n'est pas l'homme. Voilà la science humaine! En vérité, la doctrine
de l'irresponsabilité des criminels n'est pas une nouveauté dangereuse.
Elle n'a même pas pratiquement un intérêt très considérable. Elle
viendrait à prévaloir, que nos lois n'en seraient pas sensiblement
modifiées. Pourquoi? Parce que les codes sont fondés sur la nécessité et
non sur la justice. Ils ne punissent que ce qu'il est nécessaire de
punir. Les criminalistes philanthropes n'admettent pas qu'on mette un
voleur en prison: ce serait le punir, et on n'en a pas le droit. Ils
proposent de le retenir dans un asile, sous de bons verrous. Je n'y vois
pas grande différence. La peine de mort pourrait même résister au
triomphe des doctrines de l'irresponsabilité; il suffirait de déclarer
que ce n'est pas proprement une peine.
Irons-nous plus loin et tiendrons-nous, avec la nouvelle école
anthropologique, l'irresponsabilité du criminel comme physiologiquement,
anatomiquement démontrée? Dirons-nous avec Maudsley que le crime est
dans le sang, qu'il y a des scélérats dans une société, comme il y a des
moutons à tête noire dans un troupeau, et que ceux-là sont aussi faciles
à distinguer que ceux-ci? Entrerons-nous dans les vues d'un
anthropologiste italien des plus convaincus, l'auteur de l'_Uomo
delinquente_?
M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain
voué au crime par son organisation même. Il y a, selon lui, un
criminel-né, reconnaissable à divers signes dont les plus
caractéristiques sont: la petitesse et l'asymétrie du crâne, le
développement des mâchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure
abondante, les oreilles mal ourlées, le nez camus. En outre, les
criminels sont ou doivent être gauchers, daltoniens, louches et débiles.
Par malheur, ces signes manquent à la plupart des criminels et se
trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honnêtes gens. Le crâne de
Lamennais et celui de Gambetta étaient très petits; le crâne de Bichat
n'était pas symétrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes
qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de débilité, ou qui sont
camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en état d'annoncer
aveu certitude, après examen, que tel sujet sera criminel et que tel
autre restera innocent, ou qu'il renonce à se déclarer en possession des
caractères spécifiques de l'_uomo délinquante_. Les connaissances
positives se reconnaissent à la sûreté des prévisions qu'on en tire. À
vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne
parviendra jamais à ramener à un type unique tous les hommes criminels.
Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement
différents les uns des autres, et que le nom qui les désigne ne présente
rien de net à l'esprit. M. Lombroso n'a pas même songé à définir ce mot
de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire.
Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une
très grave infraction à la morale et aux lois. Mais, comme il y a
beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversités
du crime sont infinies. En réalité, ce que M. Lombroso appelle un
criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se
ressembler en quelque chose. Le régime qui leur est commun détermine en
eux certaines anomalies particulières par lesquelles ils se distinguent
à la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des
prêtres et des moines, qu'on reconnaît encore quand ils ont quitté le
froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence,
les assassins, il est impossible, je le répète, de les ramener à un type
unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous
d'une même essence. Quel rapport établir, par exemple, entre ce Saniel
dont M. Malot nous conte l'histoire, ce médecin qui tue pour assurer ses
découvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit
au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta à l'eau pour
gagner un litre de vin qu'il avait parié?
Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut être criminel sans être
fou ni malade. L'humanité a commencé tout entière par le crime. Chez
l'homme préhistorique, le crime était la règle et non l'exception. De
nos jours encore, il est de règle chez les sauvages. On peut dire qu'il
se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore
distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du
Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour
il fit mettre à mort une de ses femmes coupable de lui avoir présenté
une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup
d'intelligence et une aptitude singulière à comprendre les idées des
peuples civilisés.
Comment ne pas le reconnaître? c'est la nature elle-même qui enseigne le
crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur
jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La
férocité des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dévorent
souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux;
on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des
crimes; et si les pauvres bêtes qui les commettent n'en sont pas
responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attaché
vraiment trop de misères à la condition des hommes et des animaux.
Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour
s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente
édification de la morale! Les hommes ont peu à peu constitué la justice.
La violence, qui était la règle, est aujourd'hui l'exception. Le crime
est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la
vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite à force de patience et de
courage. Entré dans une existence, le crime la ronge et la dévore: il
est désormais un vice radical, un germe morbide. C'était le vieux
nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les
misérables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait
voir après Dostoiëvsky.