J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que
l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de
personnes bien nées. Il n'y a pas, de véritable amour sans quelque
sensualité. On n'est heureux par les livres que si l'on aime à les
caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile à la
manière dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur
quelque bouquin précieux, rare, aimable, ou tout au moins honnête, ne le
presse point d'une main à la fois douce et ferme, et ne promène pas
voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume
attendrie, celui-là n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les
Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons
pas. Nous lui répondrons: Vous les aimez pour leur utilité. Est-ce
aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans désintéressement? Non! vous
êtes sans flamme et sans joie, et vous ne connaîtrez jamais les délices
de promener des doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin.
[Note 8: _Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains
français du XVe au XVIIIe siècle_, par Jules Le Petit. In-8°; Quantin,
éditeur.]
Il me souvient de deux vieux prêtres qui aimaient les livres et qui
n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un était chanoine et logeait
proche Notre-Dame; celui-là portait une âme douce dans un petit corps.
C'était un petit corps tout rond, fait à souhait pour ouater et
capitonner une âme canonicale. Il méditait d'écrire les _Vies des saints
de Bretagne_ et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre,
était plus grand, plus beau, plus triste. Les fenêtres de sa chambre
donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements
des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les
boîtes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tâche sur la
terre était de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins reliés
en veau, avec les tranches rouges. Ce sont là sans doute des travaux
simples, modestes et bien appropriés à la vie ecclésiastique. Je dirais
même qu'il y a moins de danger, pour un prêtre, à fouiller les étalages
sur les parapets qu'à contempler la nature dans les champs et dans les
forêts. Quoi qu'en dise Fénelon, la nature n'est pas édifiante. Elle
manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est
sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles:
on s'y sent environné de baisers et de souffles ardents. Sa paix même
est lascive. Un poète sensible à la volupté a eu bien raison de dire:
Évitez
Le fond des bois et leur vaste silence.
Une promenade sur les quais, d'étalage en étalage, n'offre aucun de ces
dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns
parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des
caractères d'autrefois, et ils font penser à la mort en même temps qu'à
l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une
grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont
Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrèrent le plus
souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe
siècle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure.
Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis
des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les
papillons font tressaillir dans le mystère de leur corolle charmante.
Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils
n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pensée.
Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il était
jovial. À soixante-dix ans, il avait l'âme et les joues d'un petit
enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussèrent un nez plus simple pour
éclairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses
joues creuses, fut peut-être un saint: le chanoine était assurément un
juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualité. Ils
regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau
fauve avec volupté. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur
orgueil à disputer aux princes des bibliophiles les éditions princeps
des poètes français; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les
ouvrages à figures, contenant double et triple suite. Non, ils étaient
pauvres avec joie, humbles avec allégresse. Ils portaient jusque dans
leur goût pour les livres l'austère simplicité de leur vie. Ils
n'achetaient que de modestes ouvrages modestement reliés. Ils
recueillaient volontiers les écrits des vieux théologiens dont personne
ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie naïve, sur les
curiosités dédaignées qui tapissent la boîte à dix sous du bouquiniste
expert. Ils étaient contents quand ils avaient trouvé l'_Histoire des
perruques_ de Thiers ou le _Chef-d'oeuvre d'un inconnu_, par M. le Dr
Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce
monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin
suffisaient à leurs désirs, mais ces désirs étaient ardents; ils avaient
la flamme et l'aiguillon: c'étaient enfin de ces désirs que la
symbolique chrétienne, au moyen âge, représentait dans les églises sous
la forme de diablotins à tête d'oiseau et à pieds de bouc, avec des
ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une
main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des _Vies des pères du
désert_. C'est là un péché. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce
livre est janséniste. Quant au vicaire, il reçut un jour d'une vieille
demoiselle un exemplaire de l'_Imitation_ elzévir, relié en drap
pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brodé de sa main un calice
d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'écria: «Voilà un présent
dont M. Bossuet lui-même eût été honoré!» Je veux croire que mon vicaire
et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont dès
maintenant à la droite du Père. Mais tout se paye, et dans le livre de
l'Ange,
In quo totum continetur
Unde mundus judicetur,
la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire
dans ce livre des livres:
«M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'être délecté aux
contacts suaves.--Tel autre jour, avoir respiré des parfums chez un
libraire du quai des Grands-Augustins... M. le vicaire, _Imitation,
elzévir_ petit in-8°: orgueil et concupiscence.»
Voilà, à n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera
lu le jour du jugement dernier.
Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les
rencontrai le nez dans les boîtes des quais! Quand on voyait l'un, on
était sûr de découvrir bientôt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient
point; ils s'évitaient plutôt. Il faut bien avouer qu'ils étaient un peu
jaloux l'un de l'autre.
Et comment en eût-il été autrement, puisqu'ils chassaient sur les mêmes
terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est-à-dire tous les
jours, ils échangeaient un long salut onctueux pendant lequel ils
s'épiaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourrées de
livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine
avait une conception béate et simple de l'univers qui ne pouvait
satisfaire le vicaire dont l'âme était grosse de controverse et de
disputes savantes. Le chanoine goûtait ici-bas par avance la paix
promise aux hommes de bonne volonté. Comme saint Augustin et comme le
grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de
Monseigneur avec une liberté qui faisait frissonner le bon chanoine dans
sa douillette.
Le chanoine n'était pas fait pour les situations difficiles. Je le
rencontrai un jour bien affligé. C'était par une giboulée de mars,
devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'était élevée, et
le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes étalées sur
les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le
vîmes s'élever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se
lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous à
qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers
Saint-Cloud. Un quart d'heure après, le temps s'était rasséréné; sous le
fin soleil, l'excellent prêtre, les yeux encore humides, la bouche déjà
souriante, achetait un vieux Lactance au père Malorey, et se réjouissait
de lire cette phrase, imprimée en la belle italique des Aldes: _Pulcher
hymnis Dei homo immortalis_. L'italique des Aldes lui avait fait oublier
la perte de son riflard.
J'ai connu dans le même temps, sur les quais, un bibliomane plus étrange
encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui
déplaisaient et, comme il avait le goût délicat, il ne lui restait pas
dans sa bibliothèque un seul volume complet. Ses collections étaient
composées de lambeaux et de débris qu'il faisait relier magnifiquement.
J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis
longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront quand j'aurai dit qu'il
composait lui-même des livres somptueux et bizarres sur la numismatique
et les publiait par fascicules. Les souscripteurs étaient peu nombreux;
il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est resté
célèbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'était fait inscrire le
premier et était fort exact à retirer chaque livraison à mesure qu'elle
paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre
l'apprit: Aussitôt il publia un nouveau fascicule et envoya aux
souscripteurs l'avis suivant: «Tout exemplaire du dernier fascicule qui
n'aura pas été retiré par le souscripteur dans le délai de quinze jours
sera détruit.» Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait
revenir à temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'était pas
possible. Mais le colonel fit l'impossible et se présenta chez
l'auteur-éditeur le seizième jour, au moment même où celui-ci jetait le
fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le
colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les
emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers où il
entassait toutes sortes de débris des siècles. Il possédait des boîtes
de momies, l'échelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il était de
ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le
rêve de tout collectionneur. Et comme ce rêve est irréalisable, les
vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur même, des
tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la
terre sous clef, dans une vitrine. De là leur mélancolie profonde.
J'ai pratiqué aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les
incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe siècle, et
pour qui la _Bible des pauvres_, avec ses grossières figures, a plus de
charmes que toutes les séductions de la nature unies à toutes les magies
de l'art; ceux qui réunissent les royales reliures faites pour Henri II,
Diane de Poitiers et Henri III, les _petits fers_ du XVIe et du XVIIe
siècle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une régularité qui manque
aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes
et des reines; ceux enfin qui rassemblent les éditions originales de nos
classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de
ceux-là, mais ils vous auraient moins amusés, je crois, que ceux de mon
pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles
comme des autres hommes. Ceux qui nous intéressent le plus ne sont point
les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides.
Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le
bibliophile se réjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre
fût-il _la Guirlande de Julie_, calligraphiée par Jarry, il y a quelque
chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogène. On
est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses
collections.
Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothèques et de musées. Nos
pères s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature.
M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments:
«Messieurs, je vous apporte des considérations inspirées non par le
tapis vert, mais bien par la verte campagne.» Cette image, un peu
étrange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je
la goûte infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la
vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de
faire des promenades.
À cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles
reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les
éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de
Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses.
Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du
livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les décrit exactement et
en reproduit les titres en fac-similé. Notre littérature est là tout
entière, représentée par ses éditions princeps, depuis le _Romant de la
rose_ jusqu'à _Paul et Virginie_. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas
sans émotion. «Voilà donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur
nouveauté pour les contemporains _les Provinciales_, et les _Fables de
La Fontaine_! Cet in-4º à large vignette représentant un palmier dans
une cartouche de style renaissance, c'est _le Cid_, tel qu'il parut en
1637 chez Augustin Courbé, libraire, à Paris, dans la petite salle du
Palais, à l'enseigne de la Palme, avec la devise: _Curvata resurgo_. Ces
six petits volumes in-12, dont le titre, coupé par un écusson du style
Louis XV, est ainsi conçu: _Lettres de deux amants habitants d'une
petite ville au pied des Alpes_, recueillies et publiées par J.-J.
Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est _la Nouvelle
Héloïse_, telle qu'elle fit pleurer nos arrière-grand'mères. Voilà ce
que virent, voilà ce que touchèrent les contemporains de Jean-Jacques!»
Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans
l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout
à fait réconcilié avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas
d'amour sans fétichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux
papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux.