BIBLIOPHILIE[8]

J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que

l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de

personnes bien nées. Il n'y a pas, de véritable amour sans quelque

sensualité. On n'est heureux par les livres que si l'on aime à les

caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile à la

manière dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur

quelque bouquin précieux, rare, aimable, ou tout au moins honnête, ne le

presse point d'une main à la fois douce et ferme, et ne promène pas

voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume

attendrie, celui-là n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les

Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons

pas. Nous lui répondrons: Vous les aimez pour leur utilité. Est-ce

aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans désintéressement? Non! vous

êtes sans flamme et sans joie, et vous ne connaîtrez jamais les délices

de promener des doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin.

[Note 8: _Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains

français du XVe au XVIIIe siècle_, par Jules Le Petit. In-8°; Quantin,

éditeur.]

Il me souvient de deux vieux prêtres qui aimaient les livres et qui

n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un était chanoine et logeait

proche Notre-Dame; celui-là portait une âme douce dans un petit corps.

C'était un petit corps tout rond, fait à souhait pour ouater et

capitonner une âme canonicale. Il méditait d'écrire les _Vies des saints

de Bretagne_ et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre,

était plus grand, plus beau, plus triste. Les fenêtres de sa chambre

donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements

des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les

boîtes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tâche sur la

terre était de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins reliés

en veau, avec les tranches rouges. Ce sont là sans doute des travaux

simples, modestes et bien appropriés à la vie ecclésiastique. Je dirais

même qu'il y a moins de danger, pour un prêtre, à fouiller les étalages

sur les parapets qu'à contempler la nature dans les champs et dans les

forêts. Quoi qu'en dise Fénelon, la nature n'est pas édifiante. Elle

manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est

sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles:

on s'y sent environné de baisers et de souffles ardents. Sa paix même

est lascive. Un poète sensible à la volupté a eu bien raison de dire:

Évitez

Le fond des bois et leur vaste silence.

Une promenade sur les quais, d'étalage en étalage, n'offre aucun de ces

dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns

parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des

caractères d'autrefois, et ils font penser à la mort en même temps qu'à

l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une

grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont

Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrèrent le plus

souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe

siècle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure.

Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis

des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les

papillons font tressaillir dans le mystère de leur corolle charmante.

Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils

n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pensée.

Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il était

jovial. À soixante-dix ans, il avait l'âme et les joues d'un petit

enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussèrent un nez plus simple pour

éclairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses

joues creuses, fut peut-être un saint: le chanoine était assurément un

juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualité. Ils

regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau

fauve avec volupté. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur

orgueil à disputer aux princes des bibliophiles les éditions princeps

des poètes français; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les

ouvrages à figures, contenant double et triple suite. Non, ils étaient

pauvres avec joie, humbles avec allégresse. Ils portaient jusque dans

leur goût pour les livres l'austère simplicité de leur vie. Ils

n'achetaient que de modestes ouvrages modestement reliés. Ils

recueillaient volontiers les écrits des vieux théologiens dont personne

ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie naïve, sur les

curiosités dédaignées qui tapissent la boîte à dix sous du bouquiniste

expert. Ils étaient contents quand ils avaient trouvé l'_Histoire des

perruques_ de Thiers ou le _Chef-d'oeuvre d'un inconnu_, par M. le Dr

Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce

monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin

suffisaient à leurs désirs, mais ces désirs étaient ardents; ils avaient

la flamme et l'aiguillon: c'étaient enfin de ces désirs que la

symbolique chrétienne, au moyen âge, représentait dans les églises sous

la forme de diablotins à tête d'oiseau et à pieds de bouc, avec des

ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une

main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des _Vies des pères du

désert_. C'est là un péché. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce

livre est janséniste. Quant au vicaire, il reçut un jour d'une vieille

demoiselle un exemplaire de l'_Imitation_ elzévir, relié en drap

pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brodé de sa main un calice

d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'écria: «Voilà un présent

dont M. Bossuet lui-même eût été honoré!» Je veux croire que mon vicaire

et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont dès

maintenant à la droite du Père. Mais tout se paye, et dans le livre de

l'Ange,

In quo totum continetur

Unde mundus judicetur,

la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire

dans ce livre des livres:

«M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'être délecté aux

contacts suaves.--Tel autre jour, avoir respiré des parfums chez un

libraire du quai des Grands-Augustins... M. le vicaire, _Imitation,

elzévir_ petit in-8°: orgueil et concupiscence.»

Voilà, à n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera

lu le jour du jugement dernier.

Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les

rencontrai le nez dans les boîtes des quais! Quand on voyait l'un, on

était sûr de découvrir bientôt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient

point; ils s'évitaient plutôt. Il faut bien avouer qu'ils étaient un peu

jaloux l'un de l'autre.

Et comment en eût-il été autrement, puisqu'ils chassaient sur les mêmes

terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est-à-dire tous les

jours, ils échangeaient un long salut onctueux pendant lequel ils

s'épiaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourrées de

livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine

avait une conception béate et simple de l'univers qui ne pouvait

satisfaire le vicaire dont l'âme était grosse de controverse et de

disputes savantes. Le chanoine goûtait ici-bas par avance la paix

promise aux hommes de bonne volonté. Comme saint Augustin et comme le

grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de

Monseigneur avec une liberté qui faisait frissonner le bon chanoine dans

sa douillette.

Le chanoine n'était pas fait pour les situations difficiles. Je le

rencontrai un jour bien affligé. C'était par une giboulée de mars,

devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'était élevée, et

le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes étalées sur

les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le

vîmes s'élever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se

lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous à

qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers

Saint-Cloud. Un quart d'heure après, le temps s'était rasséréné; sous le

fin soleil, l'excellent prêtre, les yeux encore humides, la bouche déjà

souriante, achetait un vieux Lactance au père Malorey, et se réjouissait

de lire cette phrase, imprimée en la belle italique des Aldes: _Pulcher

hymnis Dei homo immortalis_. L'italique des Aldes lui avait fait oublier

la perte de son riflard.

J'ai connu dans le même temps, sur les quais, un bibliomane plus étrange

encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui

déplaisaient et, comme il avait le goût délicat, il ne lui restait pas

dans sa bibliothèque un seul volume complet. Ses collections étaient

composées de lambeaux et de débris qu'il faisait relier magnifiquement.

J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis

longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront quand j'aurai dit qu'il

composait lui-même des livres somptueux et bizarres sur la numismatique

et les publiait par fascicules. Les souscripteurs étaient peu nombreux;

il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est resté

célèbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'était fait inscrire le

premier et était fort exact à retirer chaque livraison à mesure qu'elle

paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre

l'apprit: Aussitôt il publia un nouveau fascicule et envoya aux

souscripteurs l'avis suivant: «Tout exemplaire du dernier fascicule qui

n'aura pas été retiré par le souscripteur dans le délai de quinze jours

sera détruit.» Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait

revenir à temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'était pas

possible. Mais le colonel fit l'impossible et se présenta chez

l'auteur-éditeur le seizième jour, au moment même où celui-ci jetait le

fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le

colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les

emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers où il

entassait toutes sortes de débris des siècles. Il possédait des boîtes

de momies, l'échelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il était de

ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le

rêve de tout collectionneur. Et comme ce rêve est irréalisable, les

vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur même, des

tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la

terre sous clef, dans une vitrine. De là leur mélancolie profonde.

J'ai pratiqué aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les

incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe siècle, et

pour qui la _Bible des pauvres_, avec ses grossières figures, a plus de

charmes que toutes les séductions de la nature unies à toutes les magies

de l'art; ceux qui réunissent les royales reliures faites pour Henri II,

Diane de Poitiers et Henri III, les _petits fers_ du XVIe et du XVIIe

siècle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une régularité qui manque

aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes

et des reines; ceux enfin qui rassemblent les éditions originales de nos

classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de

ceux-là, mais ils vous auraient moins amusés, je crois, que ceux de mon

pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles

comme des autres hommes. Ceux qui nous intéressent le plus ne sont point

les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides.

Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le

bibliophile se réjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre

fût-il _la Guirlande de Julie_, calligraphiée par Jarry, il y a quelque

chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogène. On

est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses

collections.

Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothèques et de musées. Nos

pères s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature.

M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments:

«Messieurs, je vous apporte des considérations inspirées non par le

tapis vert, mais bien par la verte campagne.» Cette image, un peu

étrange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je

la goûte infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la

vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de

faire des promenades.

À cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles

reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les

éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de

Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses.

Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du

livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les décrit exactement et

en reproduit les titres en fac-similé. Notre littérature est là tout

entière, représentée par ses éditions princeps, depuis le _Romant de la

rose_ jusqu'à _Paul et Virginie_. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas

sans émotion. «Voilà donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur

nouveauté pour les contemporains _les Provinciales_, et les _Fables de

La Fontaine_! Cet in-4º à large vignette représentant un palmier dans

une cartouche de style renaissance, c'est _le Cid_, tel qu'il parut en

1637 chez Augustin Courbé, libraire, à Paris, dans la petite salle du

Palais, à l'enseigne de la Palme, avec la devise: _Curvata resurgo_. Ces

six petits volumes in-12, dont le titre, coupé par un écusson du style

Louis XV, est ainsi conçu: _Lettres de deux amants habitants d'une

petite ville au pied des Alpes_, recueillies et publiées par J.-J.

Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est _la Nouvelle

Héloïse_, telle qu'elle fit pleurer nos arrière-grand'mères. Voilà ce

que virent, voilà ce que touchèrent les contemporains de Jean-Jacques!»

Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans

l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout

à fait réconcilié avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas

d'amour sans fétichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux

papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 15 / 63 题