...Après huit jours de cette claustration, je me sens un peu mieux, et,

la figure toute décomposée, je prends le chemin de fer et reviens à

Paris. Ma belle-mère et ma domestique poussent des cris en me voyant.

Cette fois, je fais venir un médecin et il m'a soigné si bien, que,

après un mois et quelques jours, je puis à peu près marcher en me tenant

aux meubles. Voilà où j'en suis. Mon nez est presque guéri à

l'extérieur.

Voulez-vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m'a pas renvoyé

ma partition des _Troyens_? Je suppose qu'elle est copiée et qu'on n'en

a plus besoin.

Je ne puis plus écrire;... si j'attends que je me trouve bien, ce sera

peut-être long... Écrivez-moi vous-même. Ce sera une charité.

CLV.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, 26 mai 1868.

Mon cher Morel,

Je viens d'apprendre par Lecourt que vous m'aviez écrit à Monaco et

qu'on vous avait renvoyé votre lettre. Merci de cette attention. J'ai

été bien éprouvé et j'ai encore, en ce moment, bien de la peine à

écrire. Ne soyez pas étonné si je ne vous ai rien dit; mes _deux_

chutes, l'une à Monaco, l'autre à Nice, m'avaient ôté toutes mes forces.

A présent, les suites directes de ces deux chutes sont à peu près

effacées; mais ma maladie est revenue et je souffre plus que jamais. Je

n'ai que des choses cruelles à vous écrire. Je suis allé en Russie pour

me distraire un peu et j'ai assez bien supporté le double voyage à

Moscou et à Saint-Pétersbourg; ils m'ont fêté de toutes les manières. La

grande-duchesse m'a comblé de soins et d'attentions. J'ai dirigé six

concerts du Conservatoire de Pétersbourg et deux de Moscou. Maintenant

je ne pense à rien; je vous vois désenchanté comme moi, Lecourt tout

comme vous; j'aurais eu un grand plaisir à vous voir tous les deux,

quand j'étais dans les environs de Marseille, et j'y serais allé en

revenant de Nice, si je n'avais pas été en si mauvais état. Mais le

moyen? et puis je serais bien plus brisé par votre société que par toute

autre. Peu de mes amis ont aimé Louis comme vous l'aimiez. Et je ne puis

oublier. Pardonnez-moi tous les deux.

CLVI.

A M. WLADIMIR STASSOFF.

Paris, 21 août 1868.

Mon cher Stassoff,

Vous le voyez, je supprime le «Monsieur»; j'arrive de Grenoble où l'on

m'a fait aller à peu près de force pour présider une espèce de festival

orphéonique et assister à l'inauguration d'une statue de l'empereur

Napoléon Ier.

On a bu, on a mangé, on a fait les cent coups et j'étais toujours

malade...! On est venu me chercher en voiture, on m'a porté des toasts

auxquels je ne savais que répondre. Le maire de Grenoble m'a comblé de

gracieusetés, il m'a donné une couronne en vermeil, mais il m'a fallu

rester une heure entière à ce commencement de banquet.

Le lendemain, je suis parti; je suis arrivé exténué chez moi, à onze

heures du soir...

Je n'en puis plus, et je reçois des lettres... où l'on me demande des

choses impossibles. On veut que je dise beaucoup de bien d'un artiste

allemand, bien que je pense en effet, mais à condition que je dirai du

mal d'un artiste russe qu'on veut remplacer par l'Allemand et qui a

droit au contraire, à beaucoup d'éloges, chose que je ne ferai pas. Quel

diable de monde est-ce là?

Je sens que je vais mourir; je ne crois plus à rien, je voudrais vous

voir; vous me remonteriez peut-être; Cui et vous me donneriez peut-être

du bon sang.

Que faire?

Je m'ennuie d'une manière exorbitante. Il n'y a personne à Paris; tous

mes amis sont absents, à la campagne, à _leur_ campagne, à la chasse; il

y en a qui m'invitent à aller chez eux. Je n'en ai pas la force.

Que devenez-vous? Et votre frère? Et vos charmantes dames?

Oh! je vous en prie, écrivez-moi aussi laconiquement que vous voudrez.

J'ai pourtant encore des suites de ma chute dans les rochers de Monaco;

Nice me donne aussi des souvenirs.

Ma lettre va vous trouver peut-être absent; je m'attends à tout.

Si vous êtes à Pétersbourg, écrivez-moi _six lignes_; je vous en saurai

un gré infini.

Mille choses à Balakireff.

Adieu, j'ai beaucoup de peine à écrire.

Vous êtes bon, montrez-le-moi encore.

Je vous serre la main.

APPENDICE

A SA SOEUR[121].

Paris, 20 février 1822.

...Nous fîmes un dîner charmant avec le cousin Raimond et mon oncle.

Après, nous allâmes à Feydeau entendre Martin. On jouait ce soir-là

_Azémia_ et les _Voitures versées_. Ah! comme je me dédommage des

violons et du flageolet du bal de M. T...! J'absorbais la musique! Je

pensais à toi, ma soeur! Quel plaisir tu aurais à entendre cela! l'opéra

te ferait peut-être moins plaisir; c'est trop savant pour toi, au lieu

que cette musique touchante, enchanteresse de Dalayrac, la gaîté de

celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la

perfection de Martin et de Ponchard... oh! tiens! je me serais jeté au

cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté de sa statue, quand j'ai

entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète: «Ton amour, ô

fille chérie!»

C'est à peu près la même situation que celle que j'ai éprouvée en

entendant à l'Opéra, dans _Stratonice_, celui de: «Versez tous vos

chagrins dans le sein paternel.» Mais je n'entreprends pas de te décrire

encore cette musique... (_la fin manque_).

A M. LESUEUR, MEMBRE DE L'INSTITUT, SURINTENDANT DE LA CHAPELLE DU ROI.

(Sans date--vers 1825--de la Côte-Saint-André.)

Monsieur,

Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je

n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me

paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je

craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous

en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un

jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces

hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme rare

auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes

si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière; ce grand

musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais

les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses

élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos

enfants.

J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, avec beaucoup

d'affection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces

malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous

chagriner l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par

précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au

contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses

découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique

antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens

connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des

autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai

cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails

sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre

peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de

celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait

rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, m'a-t-il dit, je

voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu.

Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas

été maître de mon temps pendant les premières semaines. Les visites à

recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît,

me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à

cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé

en lisant le _Credo_ et le _Kyrie_, que, bien convaincu que je ne

pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition

d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du

_Passage de la mer Rouge_ que je vous ai montré et que je trouve à

présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir

le faire exécuter à Saint-Roch, à mon retour, qui aura lieu, je crois,

avant les premiers jours d'août.

En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me

charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous

témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez

prodigués; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré

moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations

respectueuses.

A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.

Paris ce 10 mai [1829].

Mon excellent père,

Que je vous remercie de votre lettre! Quel bien elle m'a fait! Vous

commencez donc à prendre un peu de confiance en moi! Puissé-je la

justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et

mille fois je vous en remercie; c'est un si grand bonheur de pouvoir

faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers. Oh! certes, oui, je

serais enchanté de pouvoir me faire entendre de vous; mais pour un

voyage de vous à Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus

assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des

hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle

impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire

afficher le concert; je dois retourner seulement demain pour savoir si

on m'accorde l'autorisation. Il faut passer par les mains des chefs et

sous-chefs de division, qui ont l'air de faire une affaire d'État de ce

qui n'est qu'une formalité. Dans mes deux précédents concerts, je m'en

étais dispensé; mais, comme cette fois, c'est le soir et dans un

théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre

d'engagement décisif avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de la

police. D'un autre côté, M. de La Rochefoucauld pourrait, s'il voulait,

empêcher ma soirée d'avoir lieu, car, dans ce pays de liberté, les

musiciens sont au nombre des esclaves. D'un autre côté, le succès de ma

symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison

que dans l'hiver; toute la haute société qui a une espèce d'éducation

musicale est à la campagne, et je doute que l'originalité de mon drame

musical inspire assez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de

sang aussi froid. Puis, j'ai un autre sujet d'inquiétude, c'est celui de

l'exécution: mon orchestre va être obligé de se frayer une route à

travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles

pour eux, la plus grande difficulté est celle de l'expression. La

première partie, surtout, est d'une telle fougue dans le mouvement et

d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur

inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra

une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre

très-considérable de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus

difficile que l'ouverture des _Francs-Juges_ (que je redonne encore), et

elle a été sublimement exécutée.

Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement

peu et ne bois presque plus de thé.

Je ne fais depuis quelques jours, que corriger des parties d'orchestre,

surveiller mes copistes, copier moi-même. Le soir, je vais au théâtre

allemand, où le directeur a eu la politesse de me donner mes entrées,

sans que je les aie, en aucune manière, demandées. Je compte sur

l'incroyable chanteur Haitzinger pour chanter à mon concert et compléter

le programme. Je l'ai vu ces jours-ci; il m'a demandé si j'avais un rôle

important pour sa voix dans l'opéra des _Francs-Juges_ (que je ne

pourrai jamais monter à Paris); et, sur l'assurance que je lui en ai

donnée, il m'a engagé beaucoup à venir en Allemagne, où il me serait

beaucoup plus aisé de le faire exécuter, mais je ne puis pas encore

m'occuper de le faire traduire en allemand. Voilà mon plan: si ces

messieurs de l'Institut me croient digne d'obtenir un des deux grands

prix, si je puis me faire assez petit pour passer par la porte du

royaume des cieux, je resterai aussi peu de temps que possible en

Italie, et de là, je courrai à Carlsruhe, où est ordinairement

Haitzinger, ou bien à Dresde, où le célèbre compositeur Spohr est maître

de chapelle et professe des principes autrement généreux que le font les

compositeurs de Paris. Alors, il me sera aisé de voir ce que j'ai à

faire pour monter mon opéra. Vous me parlez d'hommes de lettres en

réputation; mais rien n'est plus inutile. Il n'y en a qu'un, c'est

Scribe, qui puisse faire passer une partition. Les directeurs ne font

pas plus de cas des autres que s'ils étaient inconnus. J'ai un grand

opéra, _Atala_, qui a été reçu, il y a deux mois, à l'unanimité, sans

corrections, ni conditions, par le jury de l'Opéra. Dernièrement,

Onslow, qui venait de lire la partition des _Francs-Juges_ que je lui

avais prêtée, courut, dans son enthousiasme de jeune homme (quoiqu'il

ait 49 ans), chez M. Lubbert, directeur de l'Opéra, lui parler de moi.

Il savait qu'_Atala_ était reçu et m'était destiné; il pressa beaucoup

Lubbert de me faire jouer, l'assurant que rien n'était ridicule comme

les obstacles qu'on me faisait éprouver et qu'il était de son intérêt de

les lever. A tout cela, Lubbert se contenta de répondre que beaucoup de

gens lui avaient parlé de moi, les uns avec admiration, les autres lui

assurant que j'étais fou; d'autres, qu'il n'y avait aucun fond à faire

sur moi (entre autres Cherubini, qui n'a jamais entendu de sa vie une

note de moi, si on excepte les balivernes de l'Institut défigurées sur

un piano); mais que, dans tous les cas, il avait l'intention de m'écrire

pour m'engager à ne pas faire la musique d'_Atala_, parce que, malgré sa

réception, il ne voulait pas monter ce poëme, dont il ne voulait pas

introduire le genre à l'Opéra. «D'ailleurs, ajouta-t-il, je répète

encore ce que j'ai dit déjà tant de fois: il me faut de l'argent; rien

ne fait plus d'argent que la musique d'Auber, parce que le peuple

l'aime. Ainsi, j'ai assez d'Auber et de Rossini. Beethoven et Weber

reviendraient au monde et m'apporteraient des opéras, que je n'en

voudrais pas.»

A Feydeau, c'est le dernier degré de la dégradation musicale; ils ne

pourraient m'exécuter. Le directeur va faire banqueroute incessamment.

Il faut absolument laisser un théâtre nouveau jouer de la musique

nouvelle; il faut que cet odieux privilège tombe, et il tombera si, à la

Chambre des députés, la demande en est faite. Benjamin Constant et deux

autres devaient se charger de la présenter, si la prorogation ne fût

survenue. Conçoit-on que les Allemands, les Italiens, tous les étrangers

puissent élever des théâtres à Paris pendant une partie de l'année et

que les Français, seuls, soient obligés de se faire écorcher à Feydeau,

ou de garder leurs partitions, tandis que le théâtre des Nouveautés a un

orchestre superbe et des choeurs passables, qu'on emploie à chanter des

vaudevilles ou des morceaux tirés des partitions étrangères. Mais il ne

faut pas porter ombrage à ce Conservatoire du pont-neuf et de la

routine; il faut tout sacrifier pour faire prospérer la ronde, la

romance, le duetto; et, malgré la puissance de ces grands moyens

musicaux, donner des subventions payées par les provinciaux qui ne vont

pas à l'Opéra-Comique, et voir, tous les deux ans, un directeur manquer.

Eh! mon Dieu! laissez-les donc libres tous de jouer ce qu'ils voudront:

opéra, grand ou petit; ne donnez point de subventions et laissez-les se

ruiner! Cela coûtera moins cher aux contribuables, et les moyens ne

manqueront pas, à quelques-uns du moins, de s'enrichir.

Je vous écrirai dans quelques jours pour vous donner des nouvelles de

mon affaire, si les répétitions sont commencées.--Adieu, mon cher papa,

je vous embrasse tendrement.

A SON PÈRE

Paris, ce 3 novembre 1828.

Mon cher papa,

D'abord, pour vous tirer d'inquiétude, vous saurez que j'ai obtenu un

succès d'enthousiasme des artistes et du public, que j'ai couvert les

frais du concert et que j'ai gagné.... 150 francs! J'ai mieux aimé ne

pas vous parler de ce concert avant de l'avoir donné. Je vous aurais

encore trop inquiété. Quoiqu'il m'ait donné beaucoup moins de peine que

le premier, néanmoins, après la dernière répétition, je ne pouvais plus

me tenir. La fatigue m'accablait. Je ne m'en ressens presque plus.

Cherubini s'est contenté cette fois, de ne pas trop me contrarier. Il

m'a refusé d'abord, et accordé l'instant d'après, tout ce que je lui ai

demandé.

Enfin, le concert a eu lieu. Mon orchestre de cent musiciens a été

dirigé par Habeneck. A part quelques fautes qui venaient du défaut de

répétitions, mes grands morceaux ont été exécutés d'une manière

foudroyante. Il n'y a eu que mon septuor de _Faust_ que je n'ai pas eu

le temps d'apprendre aux exécutants et au public.

J'ai été mis à une épreuve effrayante à laquelle je n'avais pas

réfléchi. Hiller, ce jeune Allemand dont je vous ai parlé, jouait dans

mon concert un concerto de piano de Beethoven, qui est une composition

vraiment merveilleuse. Immédiatement après, venait mon ouverture des

_Francs-Juges_. En voyant l'effet du sublime concerto, tous mes amis

m'ont cru perdu, écrasé, anéanti, et j'avoue que j'ai éprouvé un moment

de crainte mortelle. Mais aussitôt que l'ouverture a été commencée, je

me suis aperçu de l'impression qu'éprouvait le parterre et j'ai été

complétement rassuré. L'effet a été terrible, volcanique; les

applaudissements ont duré près de cinq minutes. Après que le calme a été

un peu rétabli, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre

une liasse de musique qui était sur une banquette du théâtre (car

l'orchestre est sur la scène). Le public m'a aperçu. Alors, les cris,

les bravos ont recommencé; les artistes s'y sont mis, la grêle

d'archets est tombée sur les violons, les basses, les pupitres. J'ai

failli me trouver mal; cette bourrasque inattendue m'a bouleversé. Je

tremblais comme vous pouvez le penser; mais vous me manquiez. J'étais

seul de la famille dans un tel moment; tout le monde m'embrassait, tout

le monde... excepté mon père, ma mère, mes soeurs!

La séance a été terminée par mon choeur du _Jugement dernier_, qui a

produit presque autant d'effet que l'ouverture des _Francs-Juges_. Je

n'avais pas assez de voix; l'orchestre les écrasait.

Quand tout a été fini, que j'ai cru les issues libres, je suis sorti;

mais les artistes m'attendaient dans la cour du Conservatoire, et en me

voyant passer les cris ont recommencé. Hier soir, à l'Opéra, tous les

musiciens sont venus me complimenter, me féliciter. Enfin, j'ai obtenu

un grand succès qui m'a complétement satisfait. Le _Figaro_

d'aujourd'hui a rendu compte de mon concert; je vous l'enverrai avec les

autres journaux.

Eh bien! depuis hier, je suis d'une tristesse mortelle; j'ai envie de

pleurer; je voudrais mourir. Je sens que le spleen va me reprendre plus

fort qu'auparavant. Il faut, je crois, que je dorme beaucoup. Je ne puis

lier mes idées.

Adieu, mon cher papa, j'embrasse maman, et vous, et mes soeurs, et mon

frère.

A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.

Paris, ce 2 août 1829.

Mon cher papa, j'ai attendu que tout fût terminé pour répondre à la

dernière lettre de maman que j'ai reçue à l'Institut, avec la dernière

lettre qu'elle contenait. Le jugement a été porté hier: il n'y a point

de premier prix ni pour moi, ni pour d'autres.

L'Institut ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu à en donner un, l'a

réservé pour l'année prochaine, où il pourra en donner deux si bon lui

semble. M. Lesueur étant malade n'a pu se mêler de tout cela, et c'est

ce qui m'a nui terriblement. Cependant, Cherubini et Auber m'ont

soutenu; MM. Pradier, Ingres, grands admirateurs de l'École allemande,

ont fait, à la fin de la séance, un long discours où ils ont exhalé

toute leur indignation en disant qu'il était inconcevable qu'une telle

assemblée prononçât aussi légèrement sur moi dont on connaissait les

antécédents et dont on ne pouvait connaître l'ouvrage après une pareille

exécution.

En effet, madame Dabadie, qui devait chanter pour moi, a été obligée de

me manquer de parole à cause de la répétition générale de _Guillaume

Tell_, qui était à la même heure que le concours de l'Institut. Elle m'a

envoyé sa soeur, élève du Conservatoire, qui est d'une inexpérience

totale, et qui n'avait eu que quelques heures pour se préparer.

Mais la principale cause de tout ceci est que, d'après la voix publique,

le prix m'était destiné. Je me suis cru assez solidement soutenu pour

me permettre d'écrire comme je sens, au lieu de me contraindre comme

l'année dernière. Le sujet était la _Mort de Cléopâtre_, qui me

paraissait grand et neuf, et que je n'ai pas résisté à écrire... et

c'est là mon tort!..

Tous ces messieurs étaient bien disposés pour moi: mais ils ne m'ont pas

compris, et pour les musiciens, mon ouvrage a été une sorte de satire de

leur manière.

Je viens de rencontrer Boïeldieu sur le boulevard. Il est tout de suite

bonnement venu à moi et m'a tenu conversation pendant une heure.

--Oh! mon ami! qu'avez vous fait? nous comptions tous vous donner le

prix. Nous pensions que vous seriez plus sage que l'année dernière, et

voilà qu'au contraire vous avez été cent fois plus loin en sens inverse.

Je ne puis juger que ce que je comprends: aussi, suis-je bien loin de

dire que votre ouvrage n'est pas bon; j'ai déjà tant entendu de choses

que je n'ai comprises et admirées qu'à force de les entendre! Mais, que

voulez-vous? je n'ai pas encore pu comprendre la moitié des oeuvres de

Beethoven. Vous avez une organisation volcanique au niveau de laquelle

nous ne pouvons pas nous mettre.

D'ailleurs, je ne pouvais m'empêcher de dire à ces messieurs hier:--Ce

jeune homme, avec de telles idées, une semblable manière d'écrire, doit

nous mépriser du plus profond de son coeur. Il ne veut _absolument pas

écrire une note comme personne_. Il faut qu'il ait jusqu'à des rhythmes

nouveaux; il voudrait inventer des modulations si c'était possible. Tout

ce que nous faisons doit lui paraître commun et usé!...

Voilà la clef de l'énigme pour Catel et Boïeldieu. Auber et Cherubini

ont été néanmoins pour moi, par des considérations personnelles; mais

ils éprouvaient la même influence de mon ouvrage; Cherubini, toutefois,

beaucoup moins que les autres.

Pour les membres non musiciens, ils n'y ont rien compris: c'est comme si

on faisait lire _Faust_ à P... L'autre second prix qui concourait avec

moi pour le premier, n'a rien eu pour la raison contraire; il était trop

plat; il a excité l'hilarité.

Je n'ai pas pu faire la commission de l'alcarazas; quand je suis sorti

de la loge, votre caisse de livres était déjà partie.

Je ne puis pas encore aller vous voir. Je veux terminer quelques

arrangements avec Feydeau qui me donneront la latitude de demeurer plus

longtemps auprès de vous.

Je vous écrirai encore dans peu. Il faut, ce soir, que j'aille passer la

soirée chez Boïeldieu. Il me l'a fait promettre pour reprendre notre

conversation. Il veut, dit-il, m'étudier.

A M. THÉOPHILE GAUTIER.

Vers 1845 (Sans date).

Mon cher Thé,

Les autres disent Théo, je supprime l'o et ne garde que le Thé; première

bêtise!

Je donne un concert; deuxième bêtise!

Faites maintenant la troisième de l'annoncer pour engager le public à

faire la quatrième, la plus grosse de toutes, celle d'y venir!

Vous pouvez dans votre feuilleton blaguer à mort sur mon voyage

d'Allemagne, puis dire que dimanche 19, au Conservatoire, il y aura

Duprez, Massol, madame Dorus-Gras, chantant un grand trio de ma façon;

Duprez chantera l'_Absence_ de M. Théophile Gautier, un poète de grande

espérance, avec orchestre. J'ai instrumenté ce morceau à Dresde; on ne

l'a pas encore entendu à Paris.

Il [y] aura un solo de violon exécuté par Allard, puis l'ouverture du

_Roi Lear_, la symphonie de _Harold_, le scherzo de _la Reine Mab_, le

finale de la _Symphonie funèbre et l'Apothéose_, avec les deux

orchestres.

Il faut que je prie le jeune poëte de grande espérance de venir à la

répétition de samedi, s'il en a le temps, tellement je suis impatient de

lui faire entendre le chant de l'_Absence_, ainsi rendu par l'orchestre

de Duprez.

Adieu. Mille amitiés.

A M. LE GÉNÉRAL LVOFF.

Riga, 16/28 mai 1847.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 21 / 22 段