Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire
tous les rappels, les _bis_, les pleurs, les fleurs, les
applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.
J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite,
mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un
ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris,
et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du
grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite,
supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les
applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus.
Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et LE
CIEL ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs.
Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute
poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien
chantée par mademoiselle Bettleim.
Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs.
Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou
trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent
quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes choeurs. Quelles
voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par
le directeur de la _Société des amis de la musique_, Herbeck, un chef
d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en
trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter _en
entier_ mon ouvrage.
Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre,
sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'_Harold_.
Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut
me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des
auditeurs de Munich et de Leipzig.
Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il
a dit l'air dans la _chambre de Marguerite_ et surtout la phrase: «Que
j'aime ce silence!»
Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à
Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par coeur. Le
Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se
renferme dans son ancien répertoire!
Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré
cette algarade.
Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger _Roméo et
Juliette_; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.
CXLIV.
A M. FERDINAND HILLER.
Paris, 12 janvier 1867.
Mon cher Hiller,
Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de
Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le
programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et
un contralto). Ce petit morceau de _Béatrice et Bénédict_ a fait partout
un grand effet; il n'est pas difficile; il faudrait que les cantatrices
fussent des oies, pour ne pas chanter cela convenablement. Il est vrai
que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y
aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses
capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo,
avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties
d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile,
qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse.
Dites-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne,
et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo
pourra aller avec une seule, si les chanteuses savent bien leur affaire.
J'irai loger à l'hôtel _Royal_, où je suis déjà descendu plusieurs fois.
Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira;
car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que
j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à
Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué
et à moitié tué. Les médecins homoeopathes ou allopathes, pas plus que
ceux qui _soignent_ leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la
volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien.
Je tâchera pourtant d'être un peu mieux portant pour aller vous voir;
sinon, je serai bien insupportable.
CXLV.
AU MÊME.
Paris, 8 février 1867.
Mon cher Hiller,
Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai
ce que vous me dites: je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, _le
23 de ce mois_, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel _Royal_
le soir. Mais ne me retenez pas DES chambres, comme vous dites, UNE
petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route,
je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez
quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins: «C'est
une névralgie». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier
qu'un mur de son jardin s'était écroulé: «Oh! ce n'est rien, madame, lui
répondit-il, _c'est la gelée_ qui en est cause.--Oui, mais il faut le
faire rebâtir.--Oh! ce n'est rien, c'est la gelée.--Je ne dis pas non,
mais il est à terre.--Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée.»
Tâchez que votre jeune soprano ne me fasse pas le stupide changement sur
[image: notation musicale]. Il n'y a que les cantatrices pour avoir de
pareilles idées.
A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher.
CXLVI.
A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (SUISSE).
Paris. Je ne sais pas le quantième. [24 septembre 1867].
Chère madame Damcke,
Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où
adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre.
Voici ma réponse laconique: je suis toujours malade.
Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en
m'entendant parler et me tâtant le pouls: «Sortez vite, s'est-il écrié,
les eaux vous sont contraires; vous allez avoir une laryngite; il faut
vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce
n'est pas une chose légère!»
Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans
une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont
comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix
naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui; mais ma
névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais.
On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se
mariait et qu'elle me voulait pour témoin.
Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports;
sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le dîner de noces, ils sont
partis pour un long voyage dans le sud de la France; sans quoi encore je
n'eusse pas témoigné.
Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la
famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire, etc., etc.; nous nous
sommes tous retrouvés là, moins _un_, hélas!...
C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir; mon oncle
le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en
nous revoyant; il semblait honteux de vivre...; je le suis bien
davantage.
Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et
dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller
pour aller à Saint-Pétersbourg; elle a voulu me voir, et enfin j'ai
consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du
Conservatoire, dont un de ma musique.
La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à
ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze
mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la
peine.
J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas
envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma
belle partition d'_Orphée_ de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je
suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses
nouvelles.
Adieu, madame; je vous serre la main en vous envoyant à tous les deux
mille amitiés.
CXLVII.
A M. ET MADAME MASSART.
Paris, 4 octobre 1867.
Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il
y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu
d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit
d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six
concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'oeuvre des grands
maîtres et un composé exclusivement de mes partitions.
Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses
voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille
francs. Je serai exténué de fatigue, malade comme je suis; mais, si je
meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre
jovial concerto de clavecin en _ré mineur_ de S. Bach et nous rirons
d'une belle manière.
Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les
beaux jours que vous passez à Villerville, mais je vous avoue que cela
me paraît d'une indiscrétion révoltante.
Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous.
_P.-S._--Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne.
Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les offres, il y
a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est
revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais
aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En
attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle
qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je
n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir.
Avez-vous lu les comptes rendus du festival de Meiningen, en Allemagne?
Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et si je
n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettre me
l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas honte d'aller
encore _massacrer_ des faisans? La belle chose que de tuer de la
volaille dans une basse-cour!!!
Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une
véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des coeurs
excellents, que j'apprécie chaque jour davantage.
CXLVIII.
AUX MÊMES.
Paris, 2 novembre 1867.
Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine?
Comment se porte votre château?
Savez-vous encore le français?
Savez-vous encore la musique?
Savez-vous encore vivre?
Savez-vous que vous ne savez rien?
Savez-vous qu'on vous a oubliés?
Savez-vous qu'on se passe de vous?
Savez-vous que vous êtes passés
De mode?
Bonsoir!
2 novembre, jour des morts.
Et quand on est mort, c'est pour longtemps.
CXLIX.
A M. ÉDOUARD ALEXANDRE.
Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1867.
Chers amis,
Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air
bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me
comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse
jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.
On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma
naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû
assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les
toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur
extrême. Au second concert, j'ai été rappelé six fois après la
Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante
et dont la quatrième partie avait été bissée.
Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si
Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous
dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me
vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je
conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.
Hier, nous avions à exécuter le second acte d'_Orphée_, la symphonie en
_ut_ mineur et mon ouverture du _Carnaval romain_. Tout cela a été
sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a
une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y
avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès.
Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations
faites par-ci par-là, par des gens incapables!!! Ah! c'est pour moi une
joie immense de leur révéler les chefs-d'oeuvre de ce grand homme. Hier,
on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le
premier acte d'_Alceste_. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît
en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.
Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire _Hamlet_. J'ai
parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de
Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va
acheter _Hommes et Dieux_ et l'admirer.
Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et
littéraire; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la
neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?
Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse.
CL.
A M. ET MADAME MASSART.
Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867.
Chère madame Massart,
Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux
et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.
Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce
que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par
lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au
Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre
jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire
dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions
fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au
supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des
gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le
second acte d'_Alceste_, avec l'Offertoire de mon _Requiem_ (le choeur
sur deux notes). A l'autre (5me concert), je donnerai les trois
premières parties _instrumentales_ de la Symphonie avec choeurs de
Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie vocale, les chanteurs dont je
dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu me chercher
de Moscou, où j'irai après le 5me concert d'ici, madame la
grande-duchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la
capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en
dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement
leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le
faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous
écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée
musicale où elle veut entendre mon duo de _Béatrice et Bénédict_, que
l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en
français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en
recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils
savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.
Madame la grande-duchesse veut que je lui lise _Hamlet_ un de ces soirs,
mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner
de cent cinquante couverts le jour de ma fête (11 décembre), où toutes
les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec
effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien
des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si
exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors
de mon lit à des heures aussi indues.
D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au
café _Anglais_.
Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous,
se donnent la main.
Adieu, adieu, adieu. _Remember me._
Vous savez toujours l'anglais?...
Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.
Vous savez que vous êtes charmante; mais pourquoi diable êtes-vous si
charmante?
Je ne le découvre pas.
_Farewell. I am your._
CLI.
A M. DAMCKE.
Moscou, 31 décembre 1867.
Mon cher Damcke,
J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous
écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les
directeurs du Conservatoire de Moscou sont venus me chercher à
Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze
jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts.
Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu
l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la
salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées.
Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès.
Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police,
douze mille cinq cents auditeurs.
Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de
_Roméo et Juliette_ et pour l'Offertoire du _Requiem_. Seulement, j'ai
éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait
voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg,
a commencé. En entendant ce choeur de trois cents voix répéter toujours
ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de
cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la
foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression
de cette humilité résignée l'avait saisie.
A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts;
j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les choeurs s'en sont
ensuite mêlés; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande
impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une
dépêche à la grande-duchesse pour l'informer de cette émotion
populaire...
Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des
Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je
repartirai pour Saint-Pétersbourg... Je suis bien exténué, mais heureux
aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout
mon coeur.
Je remercie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume
des _Mémoires_. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour
arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le
jour de mon départ pour Moscou.
Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame
Damcke, dont je n'ai pas encore vu la soeur.
CLII.
A M. ET MADAME MASSART.
Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1868.
Chère madame Massart,
J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit
monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la
plus vive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que
je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle
aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai
lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La
place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux,
les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent
pas; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va
l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde
assiste.
Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour
rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh!
quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final d'_Harold_!
quand je pourrai me dire: «Je pars pour Paris dans trois jours,
c'est-à-dire au commencement de février.» Je ne puis résister à ce
climat. J'ai moins souffert à Moscou. Et quels enthousiasmes! Le premier
concert avait lieu dans la salle du Manège; il y avait dix mille six
cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout ce monde acclamer l'Offertoire
de mon _Requiem_ avec son choeur sur deux notes, et me redemander sans
fin, j'avoue que ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule
immense, m'a remué jusqu'au coeur. Au second concert qui avait lieu avec
les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles,
l'Offertoire avait été redemandé et il a produit le même effet.
Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je _donnais_ un
concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en
serais que plus injurié par la presse.
Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à
Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre
tant, chère madame, mes maux sont si constants, que je ne sais que
devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre.
Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon souvenir madame
Nicolet, si charmante.
Adieu, adieu; je vous serre la main.
CLIII.
A M. WLADIMIR STASSOFF[116].
Paris, dimanche 1er mars 1868.
Je ne vous ai pas écrit depuis mon retour, je souffrais horriblement.
Aujourd'hui, je vais un peu mieux et je viens vous dire bonjour en vous
annonçant mon départ pour Monaco. Je partirai ce soir à sept heures. Je
ne sais pas pourquoi je ne meurs pas. Puisqu'il en est ainsi, je vais
revoir ma chère côte de Nice et les rochers de Villefranche et le soleil
de Monaco. Hier, je me suis traîné à l'Académie, où j'ai vu mon
statuaire et confrère Perraud[117]. Il m'a appris que l'Américain
Steinway l'avait enfin payé pour mon buste et qu'on était en ce moment
occupé à en couler trois exemplaires plus grands que nature pour
New-York et Paris. Je crois bien que c'est vous qui m'avez témoigné le
désir d'en avoir un pour le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Si ce
n'est pas vous, c'est Kologrivoff[118], ou Cui[119], ou Balakireff[120].
En tout cas, sachez et faites-leur savoir que M. Perraud m'a appris
qu'on pourrait couler encore d'autres exemplaires de ce buste...
Écrivez-moi rue de Calais, nº 4, à Paris. On m'enverra votre lettre à
Nice ou à Monaco. Mais il serait mieux encore d'écrire à _M. Perraud,
statuaire, membre de l'Académie des Beaux-Arts, à l'Institut, Paris_.
Vous lui direz ce que vous voulez et quand vous le voudrez. Et ce sera
plus prompt. Oh! quand je pense que je vais m'étendre sur les gradins de
marbre de Monaco, au soleil, au bord de la mer!!!...
Ne soyez pas trop juste, écrivez-moi malgré mon laconisme; songez que je
suis malade, que votre lettre me fera du bien et ne me parlez pas de
composer, ne me dites pas de bêtises... Assurez-moi que vous m'avez
rappelé au souvenir de votre charmante belle-soeur, de votre gracieuse
fille et de votre frère. Je les vois tous les trois comme s'ils étaient
là.
La musique... Ah! j'allais vous dire quelque chose sur la musique, mais
j'y renonce.
Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître et aussi le
SOLEIL... Pauvre malheureux! vous habitez la neige!...
CLIV.
AU MÊME.
Paris, avril 1868.
Mon cher Stassoff,
Vous m'avez appelé _monsieur Berlioz_ dans votre dernière lettre et Cui
aussi; je vous pardonne à tous les deux.
Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que
j'ai failli mourir. Je suis allé à Monaco pour chercher le soleil, et,
trois jours après mon arrivée j'ai voulu parcourir des rochers qui
descendent à la mer et ma témérité a été cruellement punie; je suis
tombé dans ces rochers la tête la première, sur la figure, et j'ai versé
beaucoup de sang, tellement que je suis resté seul à terre et n'ai pu
revenir à l'hôtel que longtemps après et tout sanglant. J'avais retenu
ma place à l'omnibus de Nice; j'ai voulu néanmoins revenir le lendemain.
Je suis revenu, et, à peine arrivé, j'ai voulu revoir la terrasse qui
est sur le bord de la mer et dont j'avais conservé un très vif souvenir.
J'y vais, je ne vois pas bien la mer, je veux changer de banc pour
mieux voir, je me lève et, au bout de trois pas, je tombe de nouveau sur
la figure et je verse mon sang comme un malheureux. Deux jeunes gens qui
passaient me relèvent à grand-peine et me reconduisent à l'hôtel des
_Étrangers_, tout près de là, où je demeurais. On me déshabille, on me
couche et je reste sans voir ni médecin ni personne que les domestiques
pendant huit jours. Ah! ma foi, je ne puis plus écrire. A demain... je
n'ai plus la force. Bonsoir.