votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative
pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose
comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans
compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je
m'estime trop heureux de dormir. Fi! fi!
Vous ne me croyez pas; vous dites: c'est un farceur; il pourrait très
bien se lever; je ne crois pas à sa maladie.
Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y
venez pas, je vous en voudrai à la mort.
A vous quand même!
Accentuez bien le
[image: notation musicale]
Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir
cette nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez!
CXXXIII.
A M. DAMCKE.
26 avril [1865?].
Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis
trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit
qu'une fois... et encore!
CXXXIV.
A LOUIS BERLIOZ.
Paris, 28 juin 1865.
Cher ami,
Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta
lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu
intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes
sentiments. Tu _crains_ maintenant d'être capitaine, tu te méfies de
toi... Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un _intérieur_ au lieu
de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme
ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement
il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner
l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on
doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il
te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de
quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout.
J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre
encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais
brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner.
Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus;
mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère
pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis
rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que
je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord,
et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il
faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu
étais marié et si tu avais des enfants, tu serais _cent fois_ plus
malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple.
C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en
Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les
miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour
vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois
fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut
huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et
deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines
positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de
description.
En somme, ta lettre est sans _conclusion_; il semble que tout d'un coup
tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc.
CXXXV.
AU MÊME.
Paris, le 11 juillet 1865.
Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que
nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé
hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux
heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures
et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café
_Cardinal_ pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu
appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le
compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner
avec lui. Puis nous sommes allés au _Grand Hôtel_, où il loge, fumer un
cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous
avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il,
depuis dix ou douze ans seulement.
Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où
diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je
n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je
t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon.
Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce
qui l'attend aux répétitions.
Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes
cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent
neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu
m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite
rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois
ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier.
Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes
_Mémoires_, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira
jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu
et relu.
CXXXVI.
A M. ET MADAME DAMCKE.
Genève, hôtel de la _Métropole_, 22 août 1865.
Chers amis,
Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de
vous oublier. Vous le savez, _je n'oublie pas aisément_, et, si je le
pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.
Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous
décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres
pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement,
une cordialité extrêmes[114]; on veut que je sois de la maison, on me
gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous
faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous
sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec
sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu
me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que _d'autres
choses_; cela m'a donné un gonflement de coeur qui me tue.
Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide.
Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des _Mémoires_.
_Elle_ m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais
sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'_elle_ n'en est
plus fâchée...
Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est
charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je
connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus
beau. Adieu, chers amis.
CXXXVII.
A MADAME MASSART.
Paris, 15 septembre 1865.
Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis
tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de
Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand
je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont
fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout;
mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.
Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un
moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous
allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute,
vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée
saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée
trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me
traiter d'original.
Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en
avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à
Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son
musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche...
Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle
dans l'opéra d'_Uthal_ de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais
bien le double pour entendre de temps en temps parler _français_ autour
de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate?
J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu
grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues
promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà,
pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons
d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le
bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance,
qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils
écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée
des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et
grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans
votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son
mari de porter _une robe de chambre_, elle qui ne veut pas tolérer ce
vêtement pour Brutus?
Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit
auditoire d'hommes, et nous lirons _Coriolan_. Rien ne me fait plus
vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs,
doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à
Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux...
Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes
filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche
photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour
deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on
nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse
imaginer.
J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le
_prêterai_ seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le
lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de
n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures
que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux;
mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est
inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand
regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce
n'est pas pour les louer.
Ah! voilà une crise qui me reprend!
Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je
ne puis plus écrire.
Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.
CXXXVIII.
A LOUIS BERLIOZ.
6 novembre 1865.
Cher ami,
Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de
dogue.
Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer
ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le
contrat, me fait dire tout simplement _qu'il n'est pas en mesure_ et
qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et
demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne
font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas
d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est _riche_. Mais
j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai
toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres,
j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront
quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul,
l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents
francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse
reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.
D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la
Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui
présente un billet, de dire _qu'elle n'est pas en mesure_. Allons, il
faut en prendre son parti, je n'y puis rien.
Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument
dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en
faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour
l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si
l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis
Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en
suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait
m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je
ne lui en prêterais pas.»
On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront
lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur
Rossini dans le _Correspondant_[115]. Cet écrit est fort sensé, fort
juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un
rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour
le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien
_lavé la tonsure_ de mon ami M. le curé d'Ortigue.»
CXXXIX.
AU MÊME.
Paris, 13 novembre 1865.
Cher ami,
Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de
me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est
aujourd'hui le 13. J'espère que tu te _débrouilleras_ au milieu de ce
peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir
un _home_, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc
pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que
Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce
que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a
pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut
rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen,
savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme
calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que
les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir
huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit
par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à
recommencer!»
Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on
vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui
est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean
comme devant.
Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou
au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il
fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe!
Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais
tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de
lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une
lettre m'arrive, cela me remonte le coeur et l'esprit.
Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai
aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer
les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait.
Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le
sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je
t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.
CXL.
A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE.
Paris, 1er décembre 1865.
Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez
eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.
D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne
m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par
notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans
de coeur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.
Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez
surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au
beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.
Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites
d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous
êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en
doutera pas!
Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, _maître_, et qu'il se
verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant:
«JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!»
Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu
de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente!
cette vieille capricieuse!...
On exécutera quelques fragments de ma symphonie de _Roméo et Juliette_
dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent
public idiot va-t-il prendre cela?
N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de
mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas;
voilà _l'absynthe_, comme dit Hamlet.
Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la
connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert
du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas
d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.
Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue
française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes.
Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous
finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.
CXLI.
A MADAME MASSART.
30 janvier 1866.
Chère madame,
Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant
les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve
toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si
gentils, si _amicaux_. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas
employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je
l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre
première ligne. Vous m'appelez «cher _maestro_!» Pardieu! je ne suis pas
maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous
planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour
vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est
beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans
quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.
Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et
quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir,
vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la
tête.
J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne,
geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre
lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que
je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu....
Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me
soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre....
Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour.
Pourquoi cela?
Je vous porterai demain le volume des _Mémoires_; vous y verrez pourquoi
je suis d'humeur si gaie.
Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le _père
Massart_, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.
CXLII.
A LA MÊME.
3 septembre 1866.
Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas
plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre
charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie
si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je
vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de
votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous
connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et
de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir,
et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre
et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je
le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je
ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi,
résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous
dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on.
Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est
extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire
pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette
année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands
chefs-d'oeuvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous
avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore.... Que
devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il
est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en
m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de
plus.
On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X..., pour y présider un
concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures
d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que
celles des montres.
L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à
la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison
toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de
bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un
millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a _sept_
enfants!
En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère.
Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a
d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite
et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu;
naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations
convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point
ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un
homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant
du vin de Champagne!
J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien
cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de
Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande
d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je
témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement?
Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les
circonstances difficiles!
On m'a prié aussi de diriger les études d'_Alceste_ à l'Opéra; mais
Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme
s'il y avait un monde parisien pour _Alceste_!), que je vais le planter
là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus.
Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la
première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des
cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin.--Pas du
tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas.--Taylor
disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de coeur qu'Homère. Oui, il
avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à
tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de
l'_Indifférence absolue en matière universelle_, le seul raisonnable,
décidément!
J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste
d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se
perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David
représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela
ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première
représentation. Tâchez.
Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il?--Ce dernier
verbe-là fait pitoyablement.--Songe-t-il?
Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe?
Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix;
il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus
douce.
Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en
est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il?
dites-lui en mille autres.
Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à
la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que
j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la
tête.
«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe.
Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main.
CXLIII.
A M. ERNEST REYER.
Vienne, 17 décembre [1867].
Mon cher Reyer,
Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit
depuis hier; je n'en pouvais plus.