La seconde représentation de _Béatrice_ à Weimar a été ce qu'on m'avait

annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après

la deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des

artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince

de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de

choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu, lui,

impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la

musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre

sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant

orchestre de cinquante musiciens _musiciens_. Le prince a fait

construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de

concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre,

bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à

côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre

dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes

et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux

et _bien d'accord_. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon

pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part.

Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu'à la première

répétition ils ont exécuté le FINALE d'Harold _sans fautes_, et l'adagio

de _Roméo et Juliette_ sans manquer un _accent_!... Le maître de

chapelle Seifriz me disait après cet adagio: «Ah! monsieur, quand

nous... écoutons _cette_ morceau, nous... toujours... en larmes».

Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages

d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. Il s'est

passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler

progressives! on m'exécute à peu près partout.

Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit que la Société

musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo

de _la Fée Mab_ avec les honneurs du _bis_; celui de Dresde est venu à

Weimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même

nature. Or a joué des fragments du _Requiem_ à Leipzig, il y a un mois;

mon ouverture du _Corsaire_ se joue partout, et je ne l'ai, moi,

entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du _Roi Lear_

surtout, et celle de _Benvenuto Cellini_, se jouent souvent, et ce sont

précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez,

chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du _Roi

Lear_, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes

yeux. Je me disais que peut-être le _father_ Shakespeare ne me maudirait

pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce

Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en 1831.

Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la

harpiste de Weimar (cent vingt lieues)...

J'ai été interrompu _cinq fois_ pendant que je vous écrivais. Le prince

est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir

assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant

les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers

arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon

qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels

je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici)

(y a-t-il deux _m_ à _frommage_? je ne crois pas). Puis je vais passer

une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît

tout ce que j'ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m'a dit:

«Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la

Symphonie pastorale...» Il n'ose pas se lever pour la répétition

d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait

d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il

déteste ce que je hais.

Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de

_Béatrice_ que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup

près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé,

moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave; il agit en

esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur

un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le

coeur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de

demi-caractère comme _Béatrice_.

Pourquoi n'êtes-vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs

intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... Il y a pourtant, mon

cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être

votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée.--J'y

vais!--On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et _d'accord_;

je vais me chanter la scène de _Roméo et Juliette_; je penserai à vous.

Ah! comme ils disent bien la phrase:

[image: notation musicale]

CXXI.

A MADAME MASSART.

Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863).

Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus à recevoir

chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors,

je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable; vous avez sucé le

venin des _Maximes_ de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif

intéressé à toutes nos actions!--Hélas! cela pourrait bien être.

Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui

me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me

porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une

vie misérable dans votre petite boîte de sapin, pompeusement nommée

«maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans

queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des

boeufs, où, quand vous jouez la sonate en _fa mineur_, vous vous ennuyez

vous-même,

Ayant pour auditeurs des crabes seulement...

Il faut qu'on dise: «Madame Massart est à la campagne, dans sa villa;

elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire

les senteurs marines et _les effluves de l'infini_...» O blagues

colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son

métier de banquiste...

C'est égal, je vous replains.

Quand revenez-vous? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos

nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes.

Je vous sais trop modestes, vous ne vous ferez pas cet honneur. J'ai

chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain! _la Dame blanche_!

est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir.

Bertsch aussi a dû vous voir.

Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça

va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois

de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assister à la

première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner.

Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute.

Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre

quatre ou cinq cents représentations; je me résigne.

Vous croyez peut-être que je vais vous dire: «Ah! le cinquième acte!...

Ah! les adieux de Didon! Ah! le choeur des prêtres de Pluton! Ah! ceci!

ah! cela!...» Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de

me croire modeste, moi; j'ai, au contraire, la modestie de me croire

bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de «Ah!» Si votre crabe

entendait cela, il en frémirait sous sa carapace.

Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le

bruit court qu'il a tué un chardonneret (_a goldfinch_). Vous qui vous

piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce

charmant oiseau.

Adieu, adieu! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je

me porte fort mal; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me

consolera.

CXXII.

A M. JOHANNES WEBER.

Dimanche, 32 novembre 1863.

Monsieur et cher confrère,

Je suis malade depuis quinze jours et n'ai eu qu'aujourd'hui

connaissance de votre grand et beau travail de mardi dernier sur mon

nouvel ouvrage[108].

Recevez mes sincères remerciements; je ne pouvais être que très heureux

et très fier d'être si sérieusement étudié par un de ces hommes trop

rares, hélas! dans notre temps et dans notre monde, qui unissent à une

organisation musicale et à un vrai savoir, la _droiture du coeur et de

l'esprit_.

Permettez-moi de vous serrer la main.

CXXIII.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 13 décembre 1863.

Votre lettre m'a causé une joie bien vive. Merci de toutes les

expressions cordiales qu'elle contient. C'est une attention charmante de

votre part de m'envoyer vos félicitations au sujet des _Troyens_. J'ai,

en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par

suite des tourments endurés pendant les répétitions.

Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous

inflige[109]? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été

frappés d'une calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini,

qui, lui, ne pouvait se _faire entendre_.

Je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire d'un sujet

d'opéra, mais je ne puis l'accepter, mon intention étant bien arrêtée de

ne plus écrire. J'ai encore _trois_ partitions d'opéras que les

Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les

circonstances favorables pour les leur faire bien connaître. Il y a

quatre ans que _les Troyens_ sont terminés et l'on vient d'en

représenter la seconde partie seulement: _les Troyens à Carthage_. Reste

à représenter _la Prise de Troie_. Je n'écrirai jamais rien que pour un

théâtre où l'on m'obéirait aveuglément, sans observations, où je serais

_le maître absolu_. Et cela n'arrivera probablement pas.

Les théâtres (ainsi que je l'ai écrit quelque part), sont les mauvais

lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer

qu'en frémissant. Ou encore: les théâtres lyriques sont à la musique

_sicut amori lupanar_.

Et les imbéciles et les idiots qui y pullulent, et les pompiers et les

lampistes, et les sous-moucheurs de chandelles, et les habilleuses qui

_donnent des conseils_ aux auteurs et qui influencent le directeur!...

Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race! Ce que

je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait

confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique,

depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que

dévouement et bon vouloir.

Et cependant...

Et néanmoins...

J'en suis encore malade.

CXXIV.

A M. BENNET[110].

Paris, 22 février 1864.

Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne;

Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux

chefs-d'oeuvre d'Offenbach qu'on y joue en ce moment avec tant de succès.

Vous êtes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours

seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au

_Journal des Débats_; plus de feuilletons; les _Troyens_ m'ont enrichi

assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un

théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni _Moïse_, ni la

_Fiancée du roide Garbe_, ni les merveilles du Théâtre-Italien, ni le

nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me débattre avec la

Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des _fragments_

de _Roméo et Juliette_; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me

joueront-ils malgré moi?... ou me convertiront-ils à leur manière de

voir?

Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je

serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les

manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de

style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague

qu'on applique à tout à Paris; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop

grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop

vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans

leur faire trop d'avances. Adieu.

CXXV.

AU MÊME.

Paris, 15 mars 1864

Que diable voulez-vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles

musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué

dernièrement un opéra de Boulanger, _le Docteur Magnus_. On va donner un

opéra, _Lara_..., tatouille de M... (je ne me rappelle plus son

nom....), à l'Opéra-Comique; bientôt _Mireille_ de Gounod au

Théâtre-Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution

des fragments de _Roméo et Juliette_ à l'année prochaine; je voyais

qu'on n'aurait pas _le temps_ de répéter cela avec assez de soin en ce

moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une

scène des _Troyens_ au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas

même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il

m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner

dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de

Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des _Troyens_: «Non,

ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans

cette cérémonie du _Malade imaginaire_. Cela ferait _quatre_ chefs

d'orchestre.»

J'ai donné ma démission au _Journal des Débats_. Rien de plus comique

que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me

faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés...

Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornelius, dites-lui

mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre

de lui.

CXXVI.

A M. ET MADAME MASSART.

Lundi, 15 août 1864[111].

Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours,

une lettre charmante que la _Gazette musicale_ a eu la bonté de me

gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés

officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Ainsi

faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc.

Vous n'avez pas voulu venir dîner chez le ministre; nous étions

soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans

la tasse de son maître. Il y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui

m'a dit ceci: «Il y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier;

et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre.» Samson

chancelait sous le poids de sa joie.

Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis

beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous

trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtes pas... La plage de

Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester?

Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci

par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps! Vous

délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous

aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile

des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?...

Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je

redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur

mon lit. Je vous serre la main à tous les deux.

CXXVII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, dimanche, 21 août 1864.

Mon cher Morel,

Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et

surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal

Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause

du déplaisir que cela fait aux _autres_. Mais comment pouvez-vous

conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays?

tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se

résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul

ici; Louis est reparti avant-hier pour Saint-Nazaire; tous mes amis et

voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois

seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes

gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les

théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer.

Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y

avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y

suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madame Érard, où

je trouve une colonie d'excellents coeurs qui me font le meilleur

accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne

rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs

petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y

rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un

plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand

festival à Carlsruhe; Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la

musique à arracher les oreilles; c'est le conciliabule de la jeune

Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est

reconnu fou et enfermé.

Quel malheur!

CXXVIII.

A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN, SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS

(SUISSE).

Paris, 24 août 1864.

Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les

deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est

arrivée.

Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à

grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux

souvenirs que ne vous en présente la Suisse.

Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général

en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller

à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a

sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, une haute colonne qu'il a

fait élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à

gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries,

où il s'est passé diablement de choses... Quant aux maisons de certaines

rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en

moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur

l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même.

Le maréchal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a

fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a

duré _deux heures_. Avant-hier, les boulevards étaient couverts de

badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où

devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est

si étonnant un roi d'Espagne!

Vous avez beau dire, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé

le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir

autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide _Don

Quichotte_, je vais par-ci par-là à Passy, chez madame Érard; vous

n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce

parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères.

C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà.

Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas

aller? Moi, j'ai une bonne excuse: je suis malade.

Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des

fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez-vous les melons?

Avez-vous du vin potable?

Non, non; vous vivez comme des anachorètes; mais être en Suisse en ce

moment, c'est bon genre. Un de ces jours, Heller et moi, nous irons

dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un LAC!!!!!

Adieu à tous les deux.

Je vous plains presque autant que je vous aime.

CXXIX.

A MADAME ERNST[112].

PARIS, 14 DÉCEMBRE 1864.

C'est bien charmant à vous, chère madame Ernst, de m'avoir écrit. Je

devrais vous répondre d'une façon gracieuse en faisant la bouche en

coeur, d'un style bien épinglé, bien cravaté, bien _aimable_. Impossible!

Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité,

assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais

que la terre fût une bombe remplie de poudre à laquelle je mettrais le

feu pour m'amuser. Le tableau que vous me faites de vos plaisirs de Nice

ne me séduit pas du tout. Je voudrais voir votre pauvre cher malade et

vous, mais je n'accepterais pas votre chambre. J'aimerais mieux habiter

la grotte qui se trouve sous le rocher des Ponchettes que la plus jolie

chambre d'ami. On y est libre de grogner comme Caliban (qui y loge, je

l'y ai trouvé un soir), et il est rare que la mer la remplisse. Au lieu

que chez un ami, chez le meilleur ami, on est exposé à des attentions, à

une foule d'attentions insupportables. On vous demande comment vous avez

passé la nuit, et jamais comment vous passez l'ennui. On vous offre du

café, on vous fait admirer une foule de choses; on rit quand vous dites

une bêtise, on vous questionne du regard quand vous êtes triste ou gai;

on vous parle quand vous causez avec vous-même; et puis le mari dit à sa

femme: «Mais laisse-le donc, tu vois bien qu'il ne veut pas dire un mot,

tu le tourmentes.» Et alors on prend son chapeau et on sort, et, en

sortant, on ferme la porte trop fort. Et l'on se dit: «Allons bon, voilà

que je suis un grossier maintenant... Je m'impatiente des attentions

qu'on a pour moi; je vais être la cause d'une querelle conjugale, etc.,

etc.»--Dans la grotte de Caliban, au contraire, on ne risque pas de

fermer la porte trop fort et par là on évite les conséquences de la

brutalité.

Enfin, n'importe! Vous vous promenez donc beaucoup sur la terrasse, sous

les allées d'arbres?... Et après? Vous admirez les couchers de

soleil?... Et après? Vous respirez la brise de mer?... Et après? Vous

regardez pêcher toutes sortes de thons?... Et après? Vous enviez de

jeunes Anglaises qui ont des milliers de livres sterling de revenu?...

Et après? Vous enviez davantage des imbéciles sans idées, sans le

moindre sentiment, qui ne comprennent rien, qui n'aiment rien... Et

après?

Eh! mon Dieu, je vous en offre autant. Il y a aussi des terrasses et des

arbres à Paris; on y voit aussi des couchers de soleil, des Anglaises,

des imbéciles, plus même qu'à Nice, la population étant beaucoup plus

grande; on y pêche des goujons à la ligne. On s'y ennuie, presque

autant qu'à Nice. C'est partout de même.

J'ai reçu hier une belle lettre d'un monsieur inconnu sur ma partition

des _Troyens_. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une

musique plus _indulgente_ que la mienne. Cette expression m'a ravi. Les

Viennois m'ont aussi envoyé dimanche dernier une dépêche télégraphique

pour m'annoncer qu'ils venaient de fêter mon jour de naissance en

exécutant un grand morceau de ma légende _la Damnation de Faust_, et que

ce double choeur avait eu un succès immense. Je ne savais pas même avoir

un jour de naissance.

J'adore les cordiaux et les gens bons.

Pardonnez-moi ces deux calembours, avec lesquels j'ai l'honneur d'être

votre dévoué.

CXXX.

A MADAME DAMCKE.

[Paris, 24 décembre 1864?]

Chère madame,

Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain. C'est le jour du

Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer

comme l'ouvrier de la dernière heure.

J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue

qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me

sens si affaibli et j'ai une telle horreur d'entendre parler de _Noël_!

Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une

indigestion et une attaque de choléra.

Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire.

Abusez-vous bien, ce soir, à l'Opéra-Comique; mais, je vous en prie, à

votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré

infini.

CXXXI.

A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ, CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE

LAFITTE, 17

_Sans date_, vers 1864 ou 1865.

Quand tu te sentiras plus calme, et j'espère que ce sera demain, reviens

donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire,

pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires.

Mais cela me paraît incroyable; tu as bien assez de cinq à six heures

par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un

instant: tu as des chagrins violents qui te troublent le coeur et la

tête; personne ne peut rien pour les calmer. Est-ce une raison pour être

furieux contre tout le monde?

* * * * *

Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la

cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu de calme à te trouver

avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure

que je ne l'espérais; te voilà avec un état, tu es indépendant, tu es

libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras

rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter,

puisqu'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est

immense cela; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en

amèneront d'autres plus importants. Moi aussi, j'ai de grands ennuis et

de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien.

* * * * *

Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures.

Je t'embrasse de tout mon coeur, pauvre cher Louis. Tu viendras?

CXXXII.

A MADAME MASSART.

Ce soir, 1865[113].

[image: notation musicale]

Chère madame,

Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, autant de genres de

douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le

regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 18 / 22 段