On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la

représentation du _Tannhäuser_; je ne vois que des gens furieux; le

ministre est sorti l'autre jour de la répétition dans un état de

colère!... L'empereur n'est pas content; et pourtant il y a quelques

enthousiastes de bonne foi, même parmi les Français. Wagner est

évidemment fou. Il mourra comme Jullien est mort l'an dernier, d'un

transport au cerveau. Liszt n'est pas venu, il ne sera pas à la première

représentation; il semble pressentir une catastrophe. Il y a, pour cet

opéra en trois actes, _160,000 francs_ de dépensés à l'heure qu'il est.

Enfin, c'est vendredi que nous verrons cela.

Comme je te l'ai dit, je ne ferai pas l'article là-dessus, je le laisse

faire par d'Ortigue. Je veux protester par mon silence, quitte à me

prononcer plus tard si l'on m'y pousse. On parle vaguement des

_Troyens_, dans le monde officiel; on va, dit-on, s'en occuper... Je ne

sais rien de positif, nous allons voir.

CV.

A MADAME MASSART.

14 mars 1861[104].

Eh! oui, parbleu! à ce soir donc!

Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le

Parisien s'est montré hier sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais

style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration

bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois; enfin il comprend donc

qu'il y a un style en musique.

Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement.

* * * * *

Tâchez donc de ne jamais mieux jouer que la dernière fois; si vous

continuez à faire des progrès, vous tomberez dans le puits de

l'_Avenir_.

La perfection suffit.

CVI.

A LOUIS BERLIOZ.

Mardi, 21 mars [1862].

Cher Louis,

Je ne sais si ce billet te parviendra. Je te l'écris cependant pour te

souhaiter un bon voyage et t'embrasser avant ton départ. Je profite d'un

instant où je suis seul dans la chambre du jury. C'est pour moi une

corvée abominable que cette session du jury. Ce matin, j'ai dû faire un

tel effort pour me lever que les vomissements m'ont pris. En ce moment

je vais mieux. La deuxième représentation du _Tannhäuser_ a été pire que

la première. On ne riait plus autant; on était furieux, on sifflait à

tout rompre, malgré la présence de l'empereur et de l'impératrice qui

étaient dans leur loge. L'empereur s'amuse. En sortant, sur l'escalier,

on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent,

d'idiot. Si l'on continue, un de ces jours la représentation ne

s'achèvera pas et tout sera dit. La presse est unanime pour

l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé.

CVII.

AU MÊME.

Paris, 18 avril 1861.

Cher Louis,

Donne-moi de tes nouvelles, si tu peux m'écrire une lettre sans les

coups de couteau que contenait ta dernière. Je suis plus malade

aujourd'hui qu'à l'ordinaire; j'ai un feuilleton à faire que je n'ai pas

la force de commencer. On m'a fait au Conservatoire une ovation rare

après l'exécution des scènes de _Faust_. M. de Rémusat, qui y était, a

dû écrire cela à Morel ou à Lecourt. On continue tout doucement les

répétitions du _Freyschütz_ à l'Opéra. J'ai dîné chez l'empereur il y a

huit ou dix jours; j'ai pu à peine échanger trois mots avec lui et je me

suis ennuyé splendidement.

CVIII.

AU MÊME.

Vendredi, 4 mai [1862].

Cher ami,

Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que

j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une

audition de quelques scènes des _Troyens_ chez M. E. Bertin;

grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je

trouve à l'Opéra.

Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État

m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de

l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut

souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait

une grande oeuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a

fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous

les pieds de ces lourds animaux!

Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?...

Je ne puis que pâtir et me taire.

Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me

remettre à l'oeuvre pour _Béatrice et Bénédict_; il faut pourtant finir

cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et

tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce!

Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.

CIX.

AU MÊME.

Paris, 2 juin 1861.

Je te vois très tourmenté; je ne puis rien te dire de rassurant. Alexis

cherche à te trouver une place à Paris, et c'est précisément parce qu'il

la cherche, qu'il ne la trouvera pas. Je suis aussi incapable que lui

de changer ta position. C'est à toi à te faire ton sort et à ne pas te

mettre dans des embarras dont personne au monde ne pourra t'aider à

sortir. Je suis allé chez madame Lawsson; elle va mieux, elle était

sortie. Les répétitions du _Freyschütz_ sont abandonnées. On m'a fait

perdre un mois pour rien.

Comme compensation on m'a demandé de monter l'_Alceste_, ainsi que

j'avais monté _Orphée_ au Théâtre-Lyrique, en m'offrant les droits

d'auteur complets; pour des raisons musicales qu'il serait trop long de

t'expliquer, j'ai refusé. On croit dans ce monde-là que l'on pourrait

faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la

conscience de l'artiste; je viens de leur prouver que cette opinion

était fausse.

_Les Troyens_ sont décidément admis à l'Opéra. Mais il y a Gounod et

Gevaert à passer avant moi; en voilà pour deux ans. Gounod a passé sur

le corps de Gevaert, qui devait être joué le premier. Et ils ne sont

prêts ni l'un ni l'autre; et moi, je pourrais être mis en répétition

demain. Et Gounod ne pourra être joué au plus tôt qu'en mars 1862.

Mon obstination à refuser de monter _Alceste_ fait du bruit et contrarie

beaucoup de gens.

On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour

insulter un chef-d'oeuvre de Gluck, et de monter _les Troyens_ tout de

suite.

Mais, comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas.

Liszt vient de faire la conquête de l'empereur: il a joué à la cour la

semaine dernière, et hier il a été nommé commandeur de la Légion

d'honneur. Ah! quand on joue du piano!...

Je n'ai pas encore fini ma partition de _Béatrice_; je puis si rarement

y travailler. Pourtant cela avance peu à peu.

CX.

AU MÊME.

[23 octobre 1861.]

J'ai reçu tes deux lettres avec les détails que contenait la première

sur ta prochaine position. Je la trouve plus avantageuse que je n'avais

espéré. Avec 200 francs par mois, étant logé et nourri (car ton navire

est ta maison quand tu voyages), tu seras assez à l'aise. Mais tu ne me

dis pas quelle assurance tu as d'être deuxième lieutenant. _Je serai

embarqué_, me dis-tu, _j'aurai_ tout. Qui donc a pu te dire quelque

chose de positif à cet égard? tu me le laisses ignorer complétement.

Tâche d'observer la diète quand tes maux d'estomac te tourmentent; il

paraît que c'est le grand moyen de les conjurer. J'ai travaillé hier

pendant sept heures à un petit ouvrage en un acte que j'ai entrepris; je

ne sais si je t'en ai parlé. C'est très joli, mais très difficile à bien

traiter. J'aurai encore longtemps à travailler au poème; il m'arrive si

rarement de pouvoir y songer avec suite. Puis la musique aura son tour.

Rien de nouveau pour _les Troyens_, sinon que le Théâtre-Lyrique

approche de plus en plus de sa ruine, pendant que sa nouvelle salle

s'élève. Je voudrais que la catastrophe fût déjà accomplie; on aurait

une nouvelle administration moins malheureuse et moins maladroite que

celle qui existe. Tu as donc entendu le finale de _la Vestale_? Tu me

dis le duo, tu te trompes. La phrase citée dans ta lettre appartient au

finale, à moins qu'on n'ait fait à Marseille un pot-pourri des deux.

CXI.

AU MÊME.

Paris, lundi 28 octobre 1861.

Cher Louis,

Si je ne savais pas quelle détestable influence le chagrin peut avoir

sur les meilleurs caractères, je serais capable de te répondre de

tristes vérités; tu m'as blessé au coeur et atrocement, et avec un

sang-froid que dénote le choix de tes expressions. Mais je t'excuse et

je t'embrasse; tu n'es pas, malgré tout, un mauvais fils. Quelqu'un qui

lirait ta lettre sans rien savoir de notre position à tous les deux,

croirait que je suis sans _affection réelle_ pour toi, que le monde dit

_que tu n'es pas mon fils_; que j'aurais pu et que _je pourrais, si je

voulais,_ te trouver une _meilleure position_, que j'ai tort de ne pas

t'engager _à venir à Paris_ solliciter UNE PLACE, et à quitter celle que

tu as; que je t'ai _humilié_ en te comparant à je ne sais quel héros de

Béranger auquel tu fais allusion. Tiens, franchement et sans vouloir

récriminer, tu as été trop loin... et j'éprouve une douleur qui ne

m'était pas connue... De bonne foi, est-ce ma faute si je ne suis pas

riche, si je n'ai pas de quoi te faire vivre tranquille, en oisif, à

Paris avec ta femme, ton enfant ou tes enfants, si tu en as d'autres?...

Y a-t-il l'ombre de justice à me reprocher cela? Tu m'as écrit au milieu

d'août à Bade; depuis lors, pas un mot; tu m'as laissé deux mois et demi

sans savoir ce que tu étais devenu; Alexis n'en savait pas davantage. A

présent tu m'écris avec des expressions d'ironie... Ah! pauvre cher

Louis, ce n'est pas bien.

Ne t'inquiète pas de ce que tu dois à ton tailleur; le billet sera payé

quand on me le présentera. Si tu veux que je te débarrasse plus tôt de

cette dette, envoie-moi l'adresse du tailleur et j'irai l'acquitter. Il

est vrai que je te croyais plus jeune; ne vas-tu pas me faire un crime

aussi de ne pas avoir la mémoire des dates? Est-ce que je sais quel âge

avaient mon père, ma mère, mes soeurs, mon frère, quand ils sont morts;

faut-il en conclure que je ne les aimais pas?... Ah! vraiment... mais

j'ai l'air de me justifier. Oui, je le répète, le chagrin te fait

délirer, et voilà pourquoi je ne puis que t'aimer et te plaindre

davantage. Tu me parles de solliciter pour toi, mais qui? et pour

obtenir quoi? Tu sais bien qu'il n'y a personne de plus maladroit que

moi en sollicitations. Dis-moi clairement ce que je puis faire et je le

ferai. Je n'ai pas reçu de lettre de Morel.

Que pourrait-il me dire?

Adieu, cher ami, cher fils, cher malheureux par ta faute et non par la

mienne.

Je t'embrasse de tout mon coeur et j'attends de tes nouvelles par le

prochain courrier.

CXII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, dimanche soir, 2 mars 1862.

Mon cher Morel,

Soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Louis. Est-il parti pour

les Indes? Ce que j'avais prévu est arrivé: il ne m'a pas écrit une

ligne. Je ne puis vous dire à ce sujet rien que vous n'ayez dès

longtemps deviné; mais j'avoue que ce chagrin est un des plus poignants

que j'aie jamais éprouvés. Je vous écris au travers d'un de ces

abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à

soutenir un peu ce malheureux X... qui vient de faire un fiasco, comme

on n'en vit jamais. Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien.

Comment soutenir ce qui n'a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je

trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a

pas l'ombre d'intérêt ni du bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh

bien, il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras...

_beaux. _ Paesiello en a écrit cent soixante-dix; mais quels opéras! et

qu'en reste-t il?

En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept dont trois sont

belles, et encore!... Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de

_jolies_ choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefs-d'oeuvre. Mais

Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut

pas trancher du dieu.

CXIII.

A LOUIS BERLIOZ.

Dimanche soir, 15 mars [1863].

Cher ami,

Comment peux-tu, quand tu es en France (l'Algérie c'est la France), me

laisser si longtemps sans nouvelles de toi? Enfin tout va bien. Excepté

moi qui viens encore de passer trente heures à me tordre dans mon lit.

Je t'écris avant de me recoucher, seul au coin de mon feu. Je n'ai de

lettres de personne; ni mon oncle, ni mes nièces ne m'ont écrit depuis

un temps fort long. Les événements de notre monde musical ne sont pas

réjouissants. La chute de la _Reine de Sabba_ a effarouché le ministre,

qui ne sait plus quel parti prendre; pour mettre à couvert sa

responsabilité, il voudrait un opéra nouveau, d'un maître consacré par

de nombreux succès à l'Opéra. Mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est

mourant ou mort à cette heure (à Nice), Auber n'a rien fait. Le ministre

n'ose pas encore se décider en ma faveur. En conséquence, on ne fait

rien et on ne décide rien. Madame Charton-Demeur vient d'avoir un grand

succès au Théâtre-Italien; il faut espérer qu'on aura le bon sens de

l'engager à l'Opéra. Si on lui fait des propositions, elle demandera à

débuter dans _les Troyens_. En attendant, nous répétons chez moi tous

les mardis _Béatrice_, qui paraîtra au théâtre de Bade le 6 août...

J'ai fini tout ce que j'avais à faire, et je me garderai bien de

recommencer un autre ouvrage. Notre maison était sur le point de

s'écrouler tant elle était mal bâtie. Les architectes de la ville sont

intervenus et ont obligé le propriétaire à d'immenses réparations. Dans

quelques semaines, nous serons forcés de déménager et de faire tout

transporter au deuxième étage, que l'on répare maintenant; puis il

faudra remonter. Quel tracas! sans indemnité ni compensation d'aucune

sorte. Notre _grand cousin_ de Toulouse vient de mourir.

Tout le monde ici t'envoie mille amitiés.

CXIV.

AU MÊME.

Paris, 17 juin 1862.

Cher Louis,

Tu as dû recevoir une dépêche télégraphique et, ce matin, une lettre de

moi[105]. Je t'écris encore ce matin pour te dire que je vais

passablement par moments et qu'il n'est pas nécessaire que tu viennes.

Mes nièces m'ont offert aussi de venir. Mais je sens qu'il vaut mieux

pour le moment que je reste livré à moi-même. Ce que je voudrais, c'est

que tu puisses venir à Bade me retrouver le 6 ou le 7 août; je sais que

cela te ferait aussi un grand plaisir d'assister aux dernières

répétitions et à la première représentation de mon opéra. Au moins, dans

l'intervalle de mes occupations forcées, tu serais mon compagnon; je te

présenterais à mes amis, enfin je serais avec toi. Il s'agit de savoir

si tu pourras sans danger t'absenter, au moment où ton navire sera sur

le point de partir. Tu retournerais à Marseille le 11 août, la première

représentation ayant lieu le 9.

Je ne sais pas non plus de quel argent je pourrai disposer pour te

l'envoyer; les dépenses de la triste cérémonie de la translation de

Saint-Germain sont considérables et je ne les connais pas encore. Et

puis j'ai peur de te faire venir dans cette ville de jeu et de joueurs.

Pourtant, si tu me donnes ta parole d'honneur de ne pas risquer

seulement un florin, j'aurai confiance en toi, et je me résignerai à la

douleur de notre séparation quand tu me quitteras pour partir; douleur

qui sera bien plus vive dans ces nouvelles circonstances. Dis-moi ce que

tu penses à ce sujet.

Adieu, cher Louis. Hier, ma belle-mère est revenue de Saint-Germain, où

elle était allée; ne me voyant pas paraître à dîner mardi, elle se

doutait de quelque malheur. Elle y est arrivée comme M. et madame

Laroche et moi venions d'en partir et n'a plus trouvé que le cadavre de

sa fille... Depuis ce jour, elle y était restée à moitié folle et gardée

par une de ses amies qui était venue à son secours, et je ne l'avais pas

revue. Tu penses, en nous retrouvant, quel déchirement!

Écris-moi, cher, cher Louis.

CXV.

AU MÊME.

Paris, 12 juillet [1863].

Je t'écris aussi dans un moment de fatigue; j'éprouve un soulagement si

grand à causer un peu avec toi. Oui, j'étais heureux, la nuit, de te

savoir là près de moi... Mais je ne veux pas t'attrister, j'aime mieux

envisager la nouvelle position où tu te trouves et l'amélioration

prochaine de ton sort.

Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de

moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements

et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus

souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du

régisseur de Bade, qui m'annonce que mes choeurs sont sus et qu'ils

produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il

connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans

ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y

était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en

scène.

Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois.

J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou

est guéri, tu ne m'en parles pas.

Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Ma belle-mère te

remercie de ton souvenir.

CXVI.

AU MÊME.

Bade, dimanche 10 août [1863].

Cher Louis,

Grand succès! _Béatrice_ a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a

rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie.

Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de

mes jours de souffrance et tout m'était indifférent.

Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me

font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante,

et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo,

que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans

une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par

le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas

d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es

demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi

courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces

jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade.

Je n'ai que le temps de t'embrasser; on me tiraille de tous côtés. Il

faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout

joyeux.

CXVII.

A PAUL SMITH[106].

Paris, 28 septembre 1862.

Vous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre _A

travers chants_ contient, au début, un des plus atroces mots à double

détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis

la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!

Eh bien, voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille

des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile

férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non,

croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui,

on le sait, ne sont pas de votre famille.

Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient

pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même

pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce

qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que je

ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves.

Comment! vous me faites dire en citant ma prose: _L'école du petit chien

est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans

le_ CHANT, pour étendue dans le HAUT. Ailleurs vous poussez

l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma

paraphrase du _to be or not to be: Ou s'armer contre ce torrent de_

MAURES, pour ce torrent de MAUX! C'est trop fort!

J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double

détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre

revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui

me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait

exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela

que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être,

mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), _your

murdered_.

CXVIII.

A LOUIS BERLIOZ.

Vers 1863.

Cher ami,

Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu

me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais; tu

vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.

Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous

le grand oeil du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà

proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé,

l'argent, le mal de mer, mes petites places.

Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans

la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de

lui apprendre son rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au

Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger

ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si

énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une

intention. Il faut, tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et

patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez

moi avec Saint-Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort

bien son Gluck, et nous travaillons à remonter cette pauvre femme, qui

se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle.

Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les

appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été

doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par

mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.

J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de

deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six

mois, encore autant.

Te voilà _rentier_. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand

espères-tu venir me voir?

CXIX.

A M. ET MADAME MASSART.

Weimar, 9 avril 1863.

Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois!

Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a

ravi.

Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de

la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première

représentation[107], par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui

étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le

succès de _Béatrice_ a été flambant, l'exécution excellente dans son

ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse

m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh!

mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le

plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une

_invention ravissante_, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui

plaisent infiniment.

_On m'annonce_ pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la

salle.

L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte

musicalement. La Béatrice est délicieusement jolie et une artiste

véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne

sicilienne presque sentimentale.

Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais

cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent

vingt lieues d'ici, _m'envoie chercher_ pour lui diriger un concert

composé de:

Ouverture du _Roi Lear_.

Adagio de _Roméo et Juliette_.

La fête chez Capulet (du même).

Ouverture du _Carnaval Romain_.

La symphonie d'_Harold_.

_Son_ orchestre sait tout cela presque par coeur; je lui ferai faire (à

l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.

Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de

soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!

Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons coeurs de

leur souvenir.

CXX.

AUX MÊMES.

Lowenberg, 19 avril 1863.

Voici encore un bulletin de la grande armée.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 17 / 22 段