Le courrier des Indes part demain et j'ai tout juste aujourd'hui

quelques instants pour causer un peu avec toi. Je suis bien impatient de

recevoir de tes nouvelles! Comment auras-tu fait cette longue traversée?

comment te portes-tu? comment te trouves-tu à bord? n'oublie aucun de

ces détails. Ici, on ne va pas bien. Je suis, moi, assez passablement

remis en ce moment; mais ma femme est presque toujours au lit et fort

souffrante, et se tourmentant beaucoup.

J'ai aussi une triste nouvelle à t'annoncer; le pauvre M. Lawsson est

mort ces jours-ci. Il s'est éteint sans agonie, sans souffrance, comme

une lampe qui n'a plus d'huile. Mon oncle est toujours à Cannes en

Provence.

Je travaille tant que je peux pour finir ma partition et j'avance peu à

peu. J'en suis à cette heure au dernier monologue de Didon: «Je vais

mourir dans ma douleur immense submergée.»

Je suis plus content de ce que je viens d'écrire que de tout ce que j'ai

fait auparavant. Je crois que ces terribles scènes du cinquième acte

seront en musique d'une vérité déchirante.

Mais j'ai encore modifié cet acte. J'y ai fait une large coupure et j'y

ai ajouté un morceau de caractère, destiné à contraster avec le style

épique et passionné du reste. C'est une chanson de matelot; je pensais à

toi, cher Louis, en l'écrivant et je t'en envoie les paroles. Il fait

nuit, on voit les vaisseaux troyens dans le port: Hylas, jeune matelot

phrygien, chante, en se balançant au haut du mât d'un navire.

Vallon sonore

Où, dès l'aurore,

Je m'en allais chantant, hélas!

Sous tes grands bois chantera-t-il encore

Le pauvre Hylas?

Berce mollement sur ton sein sublime,

O puissante mer, l'enfant de Dindyme!

Fraîche ramée

Retraite aimée,

Contre les feux du jour, hélas!

Quand rendras-tu ton ombre parfumée

Au pauvre Hylas?

Berce mollement sur ton sein sublime,

O puissante mer, l'enfant de Dindyme!

Humble chaumière,

Où de ma mère,

Je reçus les adieux, hélas!

Reverra-t-il ton heureuse misère

Le pauvre Hylas?

Berce mollement sur ton sein sublime,

O puissante mer, l'enfant... (_Il s'endort_).

Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher ami. Je suis allé au bal des

Tuileries mercredi dernier; mais il y avait une telle foule, qu'il n'y

avait pas moyen même d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice, et je

suis revenu à onze heures, trop heureux de n'avoir pas été étouffé et

d'avoir retrouvé mon paletot. Je ne puis te donner des nouvelles

d'Alexis[99], je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Adieu, cher enfant;

j'ai un long et filandreux article à faire, il faut que je me résigne à

y travailler.

Jules B*** est revenu avant-hier d'une tournée dans les provinces. Il

est maintenant fixé à Paris avec une pauvre petite position, qui le fait

terriblement travailler et lui donne à peine de quoi vivre. Un garçon

d'une pareille intelligence et de tant d'esprit!... voilà la vie.

Adieu. Je t'embrasse de tout mon coeur, cher Indien, reviens-moi vite

bien portant, bien savant, bien en argent, et tout ira merveilleusement.

XCIV.

AU MÊME.

Paris, 5 mai 1858.

Cher Louis,

Enfin, voilà une lettre de toi! je commençais à être inquiet. Voilà de

bien bonnes nouvelles; tu es bien portant, content de toi et de ton

entourage... Mais tu me fais craindre une plus longue absence... Si vous

allez en Chine, ma lettre te parviendra-t-elle? je t'écris à tout

hasard. J'ai été et je suis encore malade; j'ai eu la grippe et d'autres

maux encore. Dimanche dernier, j'avais à diriger au Conservatoire le

concert de Litolff, un de mes amis d'Allemagne. Nous avions un orchestre

modèle, le premier peut-être qu'on puisse entendre en Europe. Litolff

m'avait demandé deux morceaux de ma composition: la Captive et la Fête

de _Roméo et Juliette_. J'ai eu un succès prodigieux, fracassant; que

n'étais-tu là! C'était un véritable tremblement de salle.

Le lendemain, lundi, je suis allé à la réception des Tuileries.

L'empereur m'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra;

je n'ai pas manqué de le prier de prendre connaissance du poème, et il

m'a répondu que cela l'intéresserait beaucoup, que je devrais lui

demander une audience pour cela. Elle sera pour la semaine prochaine.

J'ai bien des choses à dire à l'empereur; Dieu veuille que je n'oublie

pas les plus essentielles!

Les chances paraissent peu favorables pour faire monter mes _Troyens_ à

l'Opéra. Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un

_amateur_, le prince Poniatowski!!!!!

Nous avons eu ici dernièrement des craintes très vives sur une guerre

entre la France et l'Angleterre. Heureusement ces craintes sont tout à

fait dissipées.

J'avais envoyé un billet à Alexis pour le concert de dimanche dernier;

je sais qu'il y était, mais je n'ai pas pu le voir.

Adieu, cher enfant, cher Louis, cher lieutenant! continue à marcher

sérieusement à ton but et tu l'atteindras. Je t'embrasse avec une

affection qui semble s'accroître de jour en jour. Je te réembrasse.

XCV.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, 13 février 1859.

Mon cher Morel,

Ou en êtes-vous de vos répétitions? donnez-moi donc de vos nouvelles.

J'ai vu deux fois dernièrement M. de Rémusat, qui ne m'a rien appris de

précis au sujet de votre opéra. Ici, rien de nouveau; à l'heure qu'il

est, on refait encore certaines scènes de l'_Herculanum_ de David. On

nous annonce pour la fin du mois le Faust de Gounod, dont je crois qu'il

faut bien augurer. On en dit beaucoup de bien.

Louis va arriver dans un mois, j'espère; soyez assez bon pour lui

remettre la lettre ci-jointe. Je compte le retrouver tout à fait

sérieux, et décidé à travailler vaillamment pour son examen. J'ai été

bien malade il y a six semaines; je commence à me remettre, grâce aux

soins du fameux docteur Noir, le sauveur de notre ami Sax. Vous savez

que Sax avait un cancer mélanique à la lèvre supérieure; il était

condamné par toute la faculté de Paris. Et le voilà radicalement guéri;

son affreux bubon de la lèvre est tombé, il n'y paraît plus. Jeudi

prochain, les amis de Sax, en très grand nombre, donneront au docteur

Vriès (c'est son nom) un dîner à l'hôtel du Louvre, qui promet d'être

fort gai et même musical.

_Les Troyens_ sont toujours là, attendant que le théâtre de l'Opéra

devienne praticable. Après David, nous aurons le prince Poniatowski;

après le prince, nous aurons le duc de Gotha, et, en attendant le duc,

on traduira la _Sémiramide_ de Rossini.

XCVI.

AU MÊME.

Paris, 18 mars 1859.

Je n'ose vous engager à faire le voyage de Paris pour faire soigner vos

yeux; les cures du docteur Vriès dans cette spécialité ne me sont pas

connues; il est en outre en ce moment et il sera de plus en plus

inabordable; il faut faire queue chez lui pendant quatre ou cinq heures

sans être sûr de pouvoir lui parler, et il vous demandera plusieurs mois

pour suivre son traitement. Quant à moi, je suis depuis plus de dix

jours repris de mes infernales coliques qui ne me quittent pas une heure

sur vingt-quatre. Rien n'y fait.

Je me force pourtant à vaincre ma faiblesse, pour organiser un concert

spirituel à l'Opéra-Comique le samedi saint. Il faut gagner de l'argent,

et, ce jour-là, je suis à peu près sûr de remplir la salle. Ce pauvre

Louis, qui n'a jamais rien entendu de moi, sera cette fois au moins à

Paris. Je commence à m'étonner du retard de l'arrivée de son navire.

Mille amitiés à Lecourt. J'ai un nouveau patron pour mon opéra, un

prôneur très chaud; c'est M. Véron, qui a voulu entendre dernièrement

une lecture du poème et qui en dit partout de magnifiques choses. Il

déclare le cinquième acte un chef-d'oeuvre, en ajoutant que, s'il était

directeur, il dépenserait cent cinquante mille francs pour monter cela.

Il est vrai que les paroles ne l'engagent à rien; mais elles font

sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu, seront-ils forcés de

venir vers la montagne?... en tout cas la montagne s'obstine à ne pas

aller à eux. Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Royer et je ne lui en

parlerai jamais.

Pauvre ami, je vous plains d'être ainsi harcelé par vos chanteurs.

Adieu.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

Embrassez Louis pour moi trente ou quarante fois.

XCVII.

AU MÊME.

Mardi matin, 19 juillet 1859.

Merci, mon cher Morel, de votre bonne nouvelle[100]. J'étais horriblement

inquiet et n'osais vous communiquer mes inquiétudes, persuadé

d'ailleurs que vous m'écririez aussitôt que la moindre nouvelle vous

serait parvenue. Veuillez donner à Louis la lettre ci-jointe. Je pense

qu'il y aura moyen pour lui de se faire payer de la maison Acquarone

avant de quitter Marseille. Lecourt, dans une de ses lettres, m'assurait

que les appointements de l'équipage d'un navire étaient payés avant

tout. J'ai été bien malade encore ces jours derniers; mais je crois que

l'anxiété y était pour beaucoup. Je ne vous dirai pas combien j'aime

Louis; car vous le savez et vous l'aimez vous-même, et cette affection

que vous lui portez a redoublé la mienne pour vous. Enfin, le voilà!

j'attends un mot de lui; mais j'attends tranquillement à cette heure. La

saison de Bade n'est pas raccommodée par la paix. Bénazet ne sait pas

encore si le festival pourra avoir lieu.

Adieu, adieu; je vous serre la main, je suis bien joyeux.

XCVIII.

A LOUIS BERLIOZ.

Vendredi soir, 23 septembre 1859.

Il est onze heures et quart du soir, on m'apporte ta lettre et j'y

réponds tout de suite. Oui, cher ami, j'aurais dû t'écrire tout ces

jours-ci, mais pardonne-moi, j'ai tant souffert... Je suis allé passer

deux jours à Courtavenel, chez madame Viardot, où je me suis trouvé

horriblement malade; on ne voulait pas me laisser repartir. Mais l'ennui

de voir toute cette charmante famille s'occuper de moi, de chagriner de

tels amis a été plus fort. En arrivant à Paris, je n'ai fait que monter

à la maison: je suis reparti immédiatement pour Saint-Germain, où

Marie[101] m'attendait chez M. de la Roche. Le lendemain, je suis revenu

seul, toujours torturé et préoccupé de quatre ou cinq corrections que

j'avais en tête de faire dans le deuxième acte de ma partition des

_Troyens_. J'ai travaillé à cela tout le reste du jour, jusqu'à onze

heures. Le lendemain, Rocquemont est venu m'apporter le travail que je

lui avais donné à faire pour la partition d'_Orphée_; comme on attend le

premier acte de cet ouvrage au Théâtre-Lyrique, j'ai dû me mettre à

l'ouvrage encore sans désemparer, pour en corriger les fautes de copie.

Puis sont revenues mes crises de larmes, mes convulsions de coeur... Et

je ne pouvais t'écrire que des non-sens ou des choses qui t'eussent

horriblement attristé. Ce soir, je suis un peu mieux. J'ai fini de

mettre en ordre le premier acte d'_Orphée_; Carvalho viendra le chercher

demain matin. Il (Carvalho) est enthousiasmé de mon poème des _Troyens_,

que je lui ai prêté. Il voudrait les monter à son théâtre; mais comment

faire? il n'y a point de ténor pour Énée... Madame Viardot me propose de

jouer à elle seule les deux rôles successivement; la Cassandre des deux

premiers actes deviendrait ainsi la Didon des trois derniers. Le public,

je le crois, supporterait cette excentricité, qui n'est pas d'ailleurs

sans précédent. Et mes deux rôles seraient joués d'une façon héroïque

par cette grande artiste.

Ce serait pour l'année prochaine et dans un nouveau théâtre qu'on va

construire sur la place du Châtelet, sur le bord de la Seine. Attendons.

Cependant on parle beaucoup de divers côtés aux gens de l'Opéra. Mon

article leur a démoli leur _Roméo et Juliette_[102], cela ne fait pas

d'argent, on en a déjà interrompu les représentations.

Il faut voir venir et prendre patience. Madame Viardot, qui est aussi

une grande pianiste, a étudié mes deux premiers actes pendant que

j'étais chez elle. «Quel bonheur, me disait-elle, que cela soit si beau!

Oh! si je pouvais tout de suite jouer Cassandre au lieu d'Orphée!»

Patience pour toi, mon très-cher Louis; prends aussi patience pour moi.

J'ai des amis, j'ai des coeurs dévoués... Mais je te vois dans des

dispositions d'exaltation fâcheuse, tu as besoin de calme et de

tranquillité d'esprit pour travailler avec fruit. Je t'en prie, songe à

ta carrière avant tout et ne t'inquiète pas de moi. Nous avons parlé de

toi longtemps, l'autre jour, à Courtavenel, où l'on sait combien nous

nous aimons.

Je n'ai pas vu les petits articles dont tu me parles; mais cela

m'importe peu. Je n'ai pas eu signe de vie d'Alexis. Au nom de Dieu, ne

t'inquiète pas quand mes lettres sont en retard; tu sais à peine dans

quel tourbillon de douleurs et d'anxiétés je passe ma vie.

Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon coeur. Je t'aime comme tu

m'aimes; que veux-tu de plus?

XCIX.

A M. AUGUSTE MOREL.

17 juin 1860.

Mon cher Morel,

Je viens de recevoir votre charmante lettre et le billet qu'elle

contenait. Merci de toutes les choses amicales que vous me dites. Je

suis bien heureux d'apprendre que votre intérieur se soit animé par la

présence de votre neveu, et je serais charmé que l'occasion se présentât

pour Louis de faire la connaissance de cet aimable garçon. Louis est en

ce moment au Havre sur le point de subir son second examen; le premier a

été passé avec succès. S'il en est de même du second, Louis sera

capitaine au long cours en quête d'un navire. Je ne sais vers quel port

il compte diriger alors ses recherches.

J'ai dîné dernièrement avec d'Ortigue chez cet excellent Rémusat, et

nous y avons bu à votre santé et à celle de Lecourt. On y a exécuté

après dîner un trio et un autre morceau de Rémusat, qui sont parbleu

très bien. Je ne savais pas même que Rémusat jouât du violon. Ah ça!

l'air de Marseille est donc essentiellement musical?

C.

A LOUIS BERLIOZ.

Paris, 21 novembre 1860.

Cher ami,

Je t'envoie ci-inclus un billet de cent francs dont tu m'acseras

réception. Je suis bien heureux de savoir que tu vas mieux; tes maux

d'estomac m'inquiétaient. Il me semble aussi que ma maladie s'use, et,

depuis que je ne fais plus de remèdes, je me sens beaucoup plus fort.

J'ai tant travaillé, tous ces jours-ci, que cette distraction même a

contribué à me remettre sur pied. Je ne puis suffire à écrire les

morceaux de musique de mon petit opéra, tant ils se présentent avec

empressement; chacun veut passer le premier. Quelquefois j'en commence

un avant que l'autre soit fini. A l'heure qu'il est, j'en ai écrit

quatre, et il m'en reste cinq à faire. Tu me demandes comment j'ai pu

réduire les cinq actes de Shakspeare en un seul acte d'Opéra-Comique. Je

n'ai pris qu'une donnée de la pièce; tout le reste est de mon invention.

Il s'agit tout bonnement de persuader à Béatrice et à Bénédict (qui

s'entre-détestent), qu'ils sont chacun amoureux l'un de l'autre et de

leur inspirer par là l'un pour l'autre un véritable amour. C'est d'un

excellent comique, tu verras. Il y a en outre des farces de mon

invention et des charges musicales qu'il serait trop long de

t'expliquer.

Si tu veux rire, lis samedi prochain (c'est-à-dire dimanche) mon grand

article que je viens d'envoyer au _Journal des Débats_. Il y a là des

calembredaines à défrayer trois feuilletons.

Adieu, cher ami; quand tu voudras que je parle à M. Béhic, tu me le

diras et en outre tu m'indiqueras ce qu'il faut lui demander.

CI.

AU MÊME.

Paris, 2 janvier 1861.

Cher ami,

Tu m'as laissé bien longtemps sans me donner de tes nouvelles...

qu'importe que ce fût à mon tour de t'écrire! Dois-tu regarder à cela?

J'ai été tourmenté de cent manières. J'ai eu une sorte d'érésipèle à la

joue gauche qui m'a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une

inflammation de la paupière. J'ai eu des montagnes d'épreuves à corriger

pour _les Troyens_, et je n'ai pas pu trouver un instant pour continuer

ma partition de _Béatrice_. Quand ta lettre est arrivée, j'allais écrire

à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti. Hier,

je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l'empereur, qui se soucie

aussi peu de moi que de mes ouvrages. Je ne sais pas comment sera pour

la musique le nouveau ministre d'État[103]; nous allons voir. Il se

passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l'art! On

ne peut pas sortir à l'Opéra des études du _Tannhäuser_ de Wagner; on

vient de donner à l'Opéra-Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach

(encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui

paraîtra demain sur cette horreur.

Tu as ri de l'histoire des cantatrices chinoises, dans le dernier; mais

tu ne sais pas que je pensais en t'écrivant à une de tes connaissances,

mademoiselle X***, qui, dans un concert, a égorgé des cavatines de la

façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi! J'étais

furieux. Et, comme elle tournait autour de moi, après son _exécution_,

pour me soutirer un compliment, j'étais bien décidé, si elle m'eût fait

une question, à lui répondre: «Mademoiselle, c'est horrible! et vous

devriez vous cacher!» Elle va être furieuse de n'être pas nommée dans

mon compte rendu. Tu ne me dis pas quel est ton titre maintenant, quels

sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif.

Et quand reprends-tu la mer?

Le Théâtre-Lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer ses

artistes.

Bénazet est ici; il m'a engagé pour Bade. Je lui ai promis mon opéra en

un acte pour son nouveau théâtre qu'on bâtit à Bade.

Voilà toutes mes nouvelles. Adieu, cher ami; je t'embrasse, nous

t'embrassons de tout notre coeur.

CII.

AU MÊME.

Paris, 14 février 1861.

Cher ami,

Je te remercie de ta lettre que j'espérais chaque jour. Je te vois

pourtant encore dans un état d'esprit qui me tourmente; je ne sais pas

quels rêves tu as caressés qui te rendent pénible ta position actuelle;

tout ce que je puis te dire, c'est qu'à ton âge j'étais fort loin d'être

aussi bien traité du sort que tu l'es.

Bien plus; je n'avais pas espéré quand tu as été reçu capitaine que tu

aurais un emploi même modeste si promptement. Ton impatience de parvenir

est toute naturelle, mais exagérée. Il faut te le dire et te le redire.

Un an quelquefois amène plus de changements imprévus dans la vie d'un

homme que dix ans d'efforts fiévreux.

Que puis-je te dire pour te faire prendre patience? tu te tourmentes

pour des niaiseries, et tu as une matrimoniomanie qui me ferait rire, si

ce n'était pas triste de te voir aspirer avec tant d'âpreté à la chaîne

la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du

ménage, qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et aussi de

plus exaspérant. Tu as, à vingt-six ans, 1,800 francs d'appointements et

la perspective d'un avancement peut-être rapide. Moi, quand j'ai épousé

ta mère, j'avais trente ans, je ne possédais que 300 francs, que mon ami

Gounet m'avait prêtés, et le reste de ma pension du prix de Rome qui ne

devait durer que dix-huit mois. Après cela, rien, qu'une dette de ta

mère, à peu près 14,000 francs (que j'ai payés peu à peu); et je devais

envoyer de temps en temps de l'argent à sa mère, qui habitait

l'Angleterre; et j'étais brouillé avec ma famille, qui ne voulait plus

entendre parler de moi; et j'avais, au milieu de tous ces embarras, à

faire ma première trouée dans le monde musical. Compare un peu ce que

j'ai dû souffrir alors avec ce qui te mécontente si fort aujourd'hui.

Encore à présent, crois-tu que ce soit gai, d'être forcé, contraint, de

rester à cette infernale chaîne du feuilleton qui se rattache à tous les

intérêts de mon existence? Je suis si malade que la plume à tout instant

me tombe de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner

mes misérables cent francs, et garder ma position armée contre tant de

drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur. Et j'ai la tête

pleine de projets, de travaux, que je ne puis exécuter à cause de cet

esclavage! Tu te portes bien, et moi, je me tords du matin au soir dans

des souffrances sans répit et auxquelles il n'y a pas de remède.

Depuis un mois je n'ai pu trouver un seul jour pour travailler à ma

partition de _Béatrice_. Heureusement, j'ai du temps pour l'achever. Je

suis allé lire la pièce à M. Bénazet, qui s'en est montré enchanté. Cet

opéra sera donc joué à Bade sur le nouveau théâtre; et le sort des

_Troyens_ est toujours incertain. J'ai eu une longue conférence, il y a

huit jours, avec le ministre d'État à ce sujet; je lui ai raconté toutes

les vilenies dont j'avais été victime. Il m'a demandé à connaître mon

poème; je le lui ai porté le lendemain, et depuis lors je n'ai pas de

nouvelles. L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir

laissé en dehors de l'Opéra quand la protection de l'ambassadrice

d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner.

En attendant, la gravure de ma partition se poursuit tout doucement;

elle ne sera probablement pas terminée avant trois mois. Je ne sais si

je t'ai dit que je venais de faire un double choeur pour deux peuples,

chacun chantant dans sa langue. C'est pour les orphéonistes français qui

vont au mois de juin faire une seconde visite aux orphéonistes de

Londres; les Anglais chanteront en anglais et les Français en français.

On étudie déjà ici le choeur français et tous ces jeunes gens sont dans

un entrain d'enthousiasme que je ne demande qu'à voir se continuer

jusqu'au bout. Ce sera curieux, un duo chanté au Palais de cristal par

huit ou dix mille hommes, mais je n'irai pas l'entendre. Je n'ai pas

d'argent à dépenser en parties de plaisir.

La Société des concerts du Conservatoire va me demander un fragment de

_la Damnation de Faust_ pour une de ses prochaines séances, on m'en a

prévenu. Comme cela ne lui coûtera rien, cela se fera.

Voilà où j'en suis. Marie te remercie de ton bon souvenir; elle est

aussi toujours malade.

Je ne reçois pas plus que toi de nouvelles de là-bas. Chacun pour soi et

Dieu pour personne! voilà le vrai proverbe. Tu as au moins, toi, un

père, ami, camarade, frère dévoué qui t'aime plus que tu ne parais le

croire, mais qui voudrait bien voir ton caractère se raffermir et

devenir plus clairvoyant.

CIII.

AU MÊME.

Paris, 21 février [1862].

Cher ami,

Tu me dis qu'il est inutile de t'écrire à Marseille avant la fin de

mars; puis tu me pries à la fin de ta lettre de t'écrire encore... Si tu

ne _bats_ pas un peu la campagne, tu as du moins l'air de la

_maltraiter_.

Eh bien, voilà, je t'écris; je viens de me lever, il est trois heures de

l'après-midi. Je ne puis travailler, que puis-je faire de mieux que de

causer avec toi? Je ne sais ce que tu veux dire avec ton cauchemar de

l'_abordage_; nous ne sommes pas en temps de guerre. Je n'ai pas entendu

parler de l'aventure du père Archange.

Scribe est mort hier dans sa voiture. On a arrêté Mirès pour quelques

menus millions. M. Richemont, un receveur compromis là dedans, s'est

pendu hier. Murger est mort, Eugène Guinot est mort, Chélard est mort à

Weimar. Cela va bien.

Les professeurs de chiffres (musique en chiffres) m'ont provoqué

dernièrement; tu as vu dans mon article du 19, à quoi leur instance a

abouti et quel coup de poing ils m'ont obligé de leur donner sur la

tête. Fais lire cela à Morel, qui fut insulté par eux il y a quelques

années.

Que tu es donc provincial et enfant de t'étonner que les journaux ne

parlent pas de moi! Hé! que veux-tu qu'ils en disent? Crois-tu que le

monde se préoccupe de ce que je fais?

Le duo pour les deux peuples est fait; on l'étudie à Paris et à Londres.

Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et

l'orchestre et le choeur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette

musique du _Tannhäuser_. La dernière répétition générale a été, dit-on,

atroce et n'a fini qu'à une heure du matin. Il faut pourtant qu'on en

vienne à bout. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. Je

ne ferai pas l'article sur le _Tannhäuser_, j'ai prié d'Ortigue de s'en

charger. Cela vaut mieux sous tous les rapports et cela les

désappointera davantage. Jamais je n'eus tant de moulins à vent à

combattre que cette année; je suis entouré de fous de toute espèce. Il y

a des instants où la colère me suffoque.

Adieu; il faut que j'essaye de sortir, de marcher; si je ne puis pas, je

reviendrai me coucher.

CIV.

AU MÊME.

Paris, mardi matin 5 mars [1862].

Cher ami,

J'ai vu hier le général Mellinet: il va écrire pour toi à l'amiral de La

Roncière, je lui remettrai demain une note qu'il m'a demandée à ce

sujet.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 16 / 22 段