reçu des nouvelles de Louis; mais j'avais déjà, moi aussi, une lettre de
Bombay, dans laquelle il m'apprenait à peu près les mêmes choses qu'il
vous a dites. Je vous enverrai plus tard une lettre que je vous prierai
de lui remettre à son arrivée à Marseille, qu'il m'annonce seulement
pour la fin d'août. Je suis bien heureux qu'il puisse avoir un mois à
peu près à sa disposition pour venir me faire une visite. Je me
recommanderai encore à vous à cette occasion, pour veiller à ce qu'il ne
vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas compromettre par
ce voyage sa position à bord de _la Belle-Assise_, et la promesse bien
formelle d'y être de retour au temps que lui indiquera son capitaine. Au
reste, je le suppose plus raisonnable maintenant.
Je travaille comme vous à une énorme partition; malgré toutes les
interruptions forcées et les distractions qu'apporte la vie de Paris,
j'ai fait deux actes et demi, entièrement instrumentés, polis et limés.
Il me tarde cependant de ne plus traîner ce monstrueux boulet. On fait
en ce moment, dans notre petit monde, un succès boursouflé à mon poème.
J'en ai fait deux lectures devant deux aréopages assez compétents, l'une
chez M. Édouard Bertin, l'autre chez moi. On trouve cela beau.
Dernièrement, à l'une des soirées des Tuileries, l'impératrice m'en a
parlé longuement. J'irai plus tard le lire à Leurs Majestés, si
l'empereur a une heure de liberté. Je voudrais, quand je subirai cette
épreuve, être plus avancé dans le travail de la partition, et avoir au
moins trois actes achevés. Pourtant quand l'empereur ordonnerait la mise
à l'étude immédiate de cet immense ouvrage, je ne pourrais y consentir.
Je n'ai pas les deux femmes capables de jouer, de chanter et de
représenter Cassandre et Didon.
Allez souhaiter le bonjour à Lecourt de ma part et lui serrer la main.
Comment traîne-t-il la vie? Je ne vois jamais son fils.
_Obéron_ continue à remplir la caisse du Théâtre-Lyrique.
Dimanche matin.
Je reçois à l'instant une lettre de Lecourt. Il m'apprend que vous vous
donnez un mal d'enfer pour faire aller la Fête de _Roméo et Juliette_.
Pourquoi avez-vous tenté cela? sans harpes?... et sans un orchestre
assez fort?... Dites-moi comment a marché le concert.
LXXXVI.
AU MÊME.
Paris, 7 septembre 1857.
Mon cher Morel,
Vous avez encore comblé Louis de bontés et de témoignages d'affection,
laissez-moi vous en remercier et vous prier aussi de présenter
l'expression de ma vive reconnaissance à madame votre mère, dont Louis
ne parle qu'avec attendrissement. Il commence à se montrer moins enfant
et plus préoccupé de son avenir; je ne doute pas que vos bons avis ne
soient pour beaucoup dans ce progrès. Nous avons fait, lui et moi,
plusieurs démarches inutiles ces jours-ci, pour avoir des nouvelles de
son capitaine et de son navire. Le silence de M. Aubin commence à nous
inquiéter. J'ai appris chez M. de Rothschild que l'ancien capitaine de
_la Belle-Assise_ était parti pour Marseille, afin de prendre
connaissance de l'état du navire et de celui de sa cargaison. Il aura
sans doute retenu M. Aubin à Marseille, pour l'aider dans cet examen.
Soyez assez bon, mon cher Morel, pour vous informer au port de l'époque
du retour à Paris de ces messieurs et de celle du départ de _la
Belle-Assise_, si elle est connue. Je crois que Louis vous a déjà écrit
à ce sujet. Il est en ce moment à Dieppe, où il est allé visiter une
amie de sa mère, madame Lawsson, qui lui veut beaucoup de bien. Il
reviendra ce soir. Je me suis remis à ma partition, et, si je n'étais
pas constamment interrompu, de trois jours l'un, j'avancerais assez
vite. En somme, dans six ou sept mois, l'ouvrage sera fini; et je me
mettrai, pour mieux en étudier les défauts, à arranger la partition pour
le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que
celui-là; et d'ailleurs, la partition de piano et chant a bien sa valeur
intrinsèque, surtout pour les études.
Je suis tout triste du mauvais effet que vient de produire la
représentation d'_Euryanthe_. Le poème, malgré les modifications qu'on a
fort sagement fait d'y apporter, n'est pas supportable. Vous lirez ces
jours-ci l'analyse que je viens de faire du drame allemand dans le
_Journal des Débats_, je ne crois pas qu'on ait jamais mis en scène de
semblables stupidités; on n'est pas bête à ce point. Nous nous accordons
tous pour louer la musique, qui contient en effet de bien belles
parties, mais ne saurait, selon moi, soutenir la comparaison avec
_Obéron_ ni avec le _Freyschütz_. Quand va-t-on s'occuper au théâtre de
Marseille de votre opéra? tenez-moi au courant de tout ce qui s'y
rapporte. Si j'avais un peu d'argent de côté, je ne manquerais pas
d'aller assister à sa première représentation.
Mille amitiés à Lecourt. Théodore Ritter vient d'achever la partition de
piano complète de _Roméo et Juliette_. C'est très clair et très jouable.
Il a exécuté la semaine dernière l'ouvrage entier devant une quinzaine
de personnes chez Pleyel; Duprez et moi, nous chantions les choeurs, etc.
Il a très bien joué. Cela se grave à Leipzig.
_P.-S._--Le capitaine _Aubin_, et non Bodin, vient de venir. Il retourne
à Marseille. Il avertira Louis du jour où il devra être rendu à bord.
Ainsi ne vous inquiétez pas de cela.
LXXXVII.
AU MÊME.
Paris, dimanche 11 octobre 1857.
Mon cher Morel,
Je vous remercie, nous vous remercions. Faites l'impossible pour obtenir
une promesse positive du capitaine de _la Reine des Clippers_, ou plutôt
de M. Acquarone. C'est précisément un semblable embarquement qui
conviendrait le mieux à Louis, et je serais dans de graves embarras,
s'il me fallait envoyer mon fils dans les ports de l'Océan chercher
lui-même un navire. Tenez-moi au courant de l'état de vos négociations.
Je compte aussi sur l'aide de notre excellent Lecourt. J'ai peine à vous
écrire ces quelques lignes. Je ne puis me remettre de ma maladie
nerveuse, qui se transforme chaque jour et amène les plus étranges
accidents.
Mille amitiés dévouées. J'aurais bien des choses à vous dire, mais je
n'ai pas la force d'écrire.
LXXXVIII.
AU MÊME.
Paris, mercredi 27 ou 28 octobre 1857.
Grâce à vos relations et à l'intervention de Lecourt, Louis est enfin
reçu comme lieutenant à bord de _la Reine des Clippers_; c'est un
important avantage pour lui. On ne réclame pas encore sa présence à
Marseille; mon avis est néanmoins qu'il doit s'y rendre d'avance pour ne
s'exposer à aucun mécompte, se faire présenter à M. Acquarone, à ses
chefs du bord, et tâcher de se faire employer même avant le départ. Il
va d'ailleurs profiter du répit qu'on lui laisse pour passer quelques
jours à Vienne chez ma soeur et faire une visite à mon oncle à Tournon.
Je pense qu'à son arrivée à Marseille, il vous trouvera de retour de
votre excursion à Aix. Dans le cas où son séjour se prolongerait chez
vous, il est convenu que vous me permettrez de payer sa pension et que
vous ne vous fâcherez pas. J'ai vu ces jours-ci M. de Rémusat qui m'a le
premier appris la bonne nouvelle de la réception de Louis. Je crois
qu'il assistait hier à l'inauguration de la petite salle de concerts (la
salle Beethoven), que Bennet vient d'ouvrir au public. Géraldy donne un
concert dans ce local demain, et je vois sur le programme un morceau de
vous. Je suis plongé jusque par-dessus les yeux dans l'instrumentation
de mon avant-dernier acte, et cela me grise... Lecourt, dans une de ses
lettres, semble craindre que je n'aie choisi un mauvais sujet. Aurait-il
conservé ce vieux préjugé contre les sujets antiques?... Les sujets
antiques sont redevenus neufs, à la condition pour les auteurs de ne pas
les traiter à la façon lamentable de MM. de Marmontel, du Rollet et
Guillard. Je crois que ce n'est pas le cas dans mon ouvrage. Je vous
assure qu'il y a un mouvement, une variété de contrastes et une mise en
scène extraordinaires. Et cela doit faire pardonner au sujet d'être beau
par les sentiments et les passions, et la pensée poétique. J'ai mis au
pillage Virgile et Shakspeare, et j'ai trouvé en outre une scène d'un
effet terrible, qui n'est pas dans les allures des tragédies lyriques du
siècle dernier. J'écris cette partition avec une passion qui semble
s'accroître de jour en jour. Dites à Lecourt que très probablement il
s'est fait de mon poème une fausse idée, puisqu'il ne le connaît pas,
mais qu'il résultera de tout cela (paroles et musique) quelque énormité
dont il sera content, je lui en donne ma parole d'honneur. J'aurai fini
dans six mois, ballets et le reste.
Je vais ce soir dîner à Versailles chez Émile Deschamps avec les
directeurs de l'Odéon. On veut me séduire. Il s'agit de la mise en scène
de _Roméo et Juliette_, traduit par Deschamps et qu'on voudrait
_illustrer_!!!.. (expression favorite des pianistes) par l'exécution,
dans les entr'actes, de trois fragments de ma symphonie. Cela coûterait
fort cher, mais ils paraissent résolus à ne pas reculer devant la
dépense.
Adieu, cher ami; je vous recommande mon cher grand garçon, qui est bien
excellent et bien désireux de faire sa carrière, et qui commence à
devenir raisonnable, et que j'aime de toute mon âme. Aimez-le bien
aussi.
LXXXIX.
AU MÊME.
Paris, 15 novembre 1857.
Mon cher Morel,
Je vous remercie de m'avoir envoyé des nouvelles de Louis. Dieu veuille
que son voyage continue comme il a commencé. Quant à moi, je suis
toujours malade; j'ai, dit mon médecin, une névrose intestinale. Cela
me tourmente à un point que je ne saurais exprimer. Je travaille
pourtant tout de même.
On vient de donner enfin l'opéra en deux actes de M. Billetta, célèbre
professeur de piano à Londres. Je voudrais que vous entendissiez cela.
Ne croyez pas un mot des quelques éloges que contient sur cette musique
mon feuilleton de ce matin, et croyez, au contraire, que je me suis tenu
à quatre pour en faire aussi tranquillement la critique. On a travaillé
treize mois à l'Opéra pour accoucher de ce chef-d'oeuvre. La troisième
représentation n'a pas suivi la seconde; on l'annonce pourtant pour
lundi. _La Rose de Florence_ sera bientôt fanée et effeuillée.
Fiorentino, qui a une grande peur de ses compatriotes, et qui a été
_forcé_ de louer celui-là, n'a jamais pu se décider à écrire lui-même
son nom; il l'a laissé en blanc dans son manuscrit.
Je viens de me procurer un de mes portraits, vous le recevrez
prochainement. Comment se porte Lecourt? que fait-on, sinon de bon, au
moins de mauvais, en musique à Marseille?
XC.
AU MÊME.
Paris, 21 décembre 1857.
Je ne puis plus vous parler, vous me l'avez défendu, de toutes vos
bontés pour Louis et de l'intérêt constant que vous prenez à tout ce qui
le regarde. J'y suis de plus en plus sensible cependant. Mon oncle et
ma soeur sont également bien touchés de vos soins et de votre affection
pour lui. Grâce à vous et à cet excellent Lecourt, le voilà monté sur un
magnifique navire et investi de fonctions qui doivent le forcer à
devenir laborieux et raisonnable de plus en plus.
J'espère beaucoup du mode de traitement auquel votre médecin vient de
vous soumettre[96]. En tout cas, s'il a raison ou non dans ses
conjectures, vous ne tarderez pas à le savoir. Vous devez être tourmenté
par la suspension du travail de votre partition. Je serais au supplice,
en ce moment surtout, s'il m'arrivait d'être obligé d'abandonner la
mienne. Et pourtant qu'y a-t-il de plus triste, de plus misérable que
notre monde musical de Paris! quelle direction imprimée à tous nos
théâtres lyriques!...
L'Opéra a toujours du monde; on ne peut pas empêcher le public d'y
aller. Dès lors, une suffisance et une nonchalance dans l'administration
qui dépassent tout ce que vous pouvez vous figurer. Pourvu qu'on puisse
régulièrement, quatre ou cinq fois par mois, donner _la Favorite_,
paroles de M. le directeur, et _Lucie_, paroles de M. le directeur, tout
va bien. En ce moment, tout va mieux encore; on monte _la Magicienne_
(paroles de M. le directeur attribuées à M. de Saint-Georges). Roqueplan
fait parler de lui par ses excentricités de langage à l'Opéra-Comique.
Il dit à Stockhausen qu'il ne sait pas chanter, il envoie tout le monde
se faire f..... Il dit à ce brave M***, qui s'était cru obligé, de lui
faire une visite: «Qu'est-ce que vous f..... ici? f.....-moi le camp!
l'Opéra-Comique n'est pas un lieu public.» Nous avons un haut
fonctionnaire qui ne va pas mal non plus de son côté; il répond à un
homme de lettres qui était allé le remercier de la part de nos
associations pour une faveur que ce grand homme leur avait accordée: «Je
me f... de la reconnaissance des artistes! je n'ai pas fait cela pour
eux. Les arts m'embêtent.» Vous voyez que les idées poétiques ont à se
manifester dans un joli petit monde... L'empereur et l'impératrice sont
allés voir _le Cheval de bronze_, il y a trois jours. Ils sont sortis
très mécontents, dit-on. Je voudrais que vous entendissiez la musique
qu'on fait à la cour de temps en temps... D'un autre côté, voilà ce
pauvre roi de Prusse qui perd la tête; je ne sais si son frère aura
autant que lui le sentiment des arts. Les petites cours allemandes, où
l'on aime la musique, ne sont pas riches, et la Russie (comme
l'Angleterre) est tout acquise aux Italiens.
Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin. Encore assure-t-on que
la gracieuse Aimata-Pomaré préfère à tout les jeux de cartes, les
cigares et l'eau-de-vie. Le Brésil est à Verdi. Si nous allions en
Chine!...
XCI.
A M. HANS DE BULOW.
Paris, 20 janvier 1858.
Je vous remercie de votre charmante lettre, charmante par son style, par
la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes nouvelles qu'elle
m'apporte, charmante de tout point. Je l'ai lue avec bonheur, comme un
chat boit du lait.
Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec
l'intention de travailler exclusivement à ma partition aujourd'hui; mon
feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins
possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux
projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis
comme le Romain (_sic_): «A demain les affaires sérieuses[97]!» Non pas
que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds
avec un plaisir extrême; c'est de l'égoïsme pur, concentré, sans
alliage, un égoïsme _élément_ (pour parler comme les chimistes).
Votre foi, votre ardeur, vos haines même, me ravissent. J'ai, comme
vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais,
quant à la foi, je crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de
faux, rien de beau, rien de laid... N'en croyez pas un mot, je me
calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et
la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci: ne
plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on
n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises.
Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin
encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela
rayonne, cela a du caractère), mais une ville _qui dégèle_, froide,
humide. Et puis des luthériens!... des gens qui ne rient jamais, des
blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne
suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal.
Votre programme était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer
que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser
dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne
m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez
calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal,
excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'école parisienne.
Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois
ont subi mon ouverture de _Cellini_; je la leur fis avaler deux fois, il
y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même
que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné
me demander _si cela était beau..._ Comme je ne voulais pas le tromper,
je lui répondis que _oui_. Mais il ne me crut pas. Les critiques
luthériens n'ont pas trop éreinté, dites-vous, _le Pâtre breton_. Ce
sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de _mi_
[bémol]:
[image: notation musicale]
ils sont franchement convenus que cet accord, bien qu'écrit par moi,
n'était pas devenu faux. Notre maniaque de la _Revue des Deux Mondes_
n'est pas de cette probité-là[98], et quand on lui fait entendre un
accord de _mi_ [bémol] sorti de ma plume, il déclare l'accord intolérable.
Baisez la main, de ma part, je vous prie, à mademoiselle Milde quand
vous la verrez, et remerciez-la de son courage à chanter l'accord de
_mi_ [bémol] quand même.
Les parties d'orchestre et de choeur de l'_Impériale_ sont à vos ordres,
et je vous les enverrai quand vous le désirerez; seulement je n'ai pas
la traduction allemande du texte de cette cantate, et je ne suppose pas
qu'on puisse faire chanter du français par des choristes allemands.
Comment tournerez-vous cette difficulté? Répondez-moi à ce sujet; après
quoi, je ferai ce que vous voudrez et je vous donnerai quelques
indications pour l'exécution du morceau.
Je fais des voeux pour la prospérité de votre pieuse entreprise; mais,
entre nous, je tremble qu'elle ne vous coûte de l'argent; à moins que
votre orchestre ne soit d'un bon marché extrême. Ici, une pareille
crainte serait déraisonnable: il n'y a rien à craindre, _on est sûr_ de
ne pas faire les frais.
Il faut que je vous dise que Brandus vient de faire une espèce de
nouvelle édition de _Roméo et Juliette_, grande partition et parties
séparées, contenant une foule de corrections et quelques petits
changements de détail assez importants. C'est d'après ces corrections
qu'a été rédigée la partition de piano et chant, avec double texte
allemand et français, qu'on va publier prochainement à Leipzig. Si
jamais vous aviez envie d'exécuter quelque fragment de _Roméo et
Juliette_ à vos concerts, ne le faites pas sans me prévenir; je vous
indiquerai les morceaux où il y a des changements.
Vous me demandez ce que je fais. J'achève _les Troyens_. Depuis quinze
jours, il m'a été impossible d'y travailler. J'en suis à la catastrophe
finale; Énée est parti, Didon l'ignore encore, elle va l'apprendre, elle
pressent le départ...
Quis fallere possit amantem?
Ces angoisses de coeur à exprimer, ces cris de douleur à noter,
m'épouvantent... comment vais-je m'en tirer? Je suis surtout inquiet sur
l'accentuation de ce passage dit par Anna et Narbal au milieu de la
cérémonie religieuse de prêtres de Pluton:
S'il faut enfin qu'Énée aborde en Italie,
Qu'il y trouve un obscur trépas!
Que le peuple latin à l'Ombrien s'allie,
Pour arrêter ses pas!
Percé d'un trait vulgaire en la mêlée ardente,
Qu'il reste abandonné sur l'arène sanglante
Pour servir de pâture aux dévorants oiseaux!
Entendez-vous, Hécate, Érèbe, et toi, Chaos?
Est-ce une imprécation violente? est-ce de la fureur concentrée,
sourde?... Si cette pauvre Rachel n'était pas morte, je serais allé le
lui demander. Vous pensez, sans doute, que j'ai bien de la bonté de me
préoccuper ainsi de la vérité d'expression, et que ce sera toujours
assez _vrai_ pour le public. Oui, mais pour nous?... Enfin, je trouverai
peut-être.
Vous ne sauriez, mon cher Bulow, vous faire une idée juste du flux et du
reflux de sentiments contraires dont j'ai le coeur agité depuis que je
travaille à cet ouvrage. Tantôt c'est une passion, une joie, une
tendresse dignes d'un artiste de vingt ans. Puis c'est un dégoût, une
froideur, une répulsion pour mon travail, qui m'épouvantent. Je ne doute
jamais: je crois et je ne crois plus, puis je recrois... et, en dernière
analyse, je continue à rouler mon rocher... Encore un grand effort, et
nous arriverons au sommet de la montagne, l'un portant l'autre.
Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sysiphe, ce serait un
accès de découragement venu du dehors; mais personne ne peut me
décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun
refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. Vous
même, vous seriez ici, que je ne vous montrerais rien. J'ai trop peur
d'avoir peur.
J'ai ajouté une fin au drame, fin bien plus grandiose et plus concluante
que celle dont je m'étais contenté jusqu'à présent. Le spectateur verra
ainsi la tâche d'Énée accomplie, et Clio s'écrie à la dernière scène,
pendant que le Capitole romain rayonne à l'horizon:
Fuit Troja!... Stat Roma!
Il y a là, en outre, une grande pompe musicale, dont il serait trop long
de vous expliquer le sujet.
Voyez avec quelle naïveté je me laisse aller à vous parler de tout cela.
Voilà ce que c'est que de m'écrire des lettres comme celle que je viens
de recevoir de vous. Il ne faut pas porter une vive lumière aux yeux
d'un homme enrhumé, si l'on ne veut pas le faire éternuer pendant une
demi-heure.
Mais voilà mes éternuements finis. Adieu; écrivez-moi souvent, je
m'engage à vous répondre en style de notaire et fort laconiquement. Je
ne suis pas féroce...
_P.-S._--Gounod vient de faire un joli petit opéra-bouffe, _le Médecin
malgré lui_. Voyez mon feuilleton qui paraîtra vendredi ou samedi
prochain.
XCII.
A LOUIS BERLIOZ.
Paris, 24 janvier [1859].
Cher ami,
La poste des Indes part le 10 et le 26 de chaque mois; je t'écris donc
un peu plus tôt ma seconde lettre pour qu'elle puisse te parvenir en
même temps que ma première. Il s'est passé de terribles choses depuis le
10 de ce mois. Tu le sais peut-être déjà, une troupe d'effroyables
bandits est venue entourer la voiture de l'empereur au moment où il se
rendait avec l'impératrice à la représentation au bénéfice de Massol à
l'Opéra. Ces monstres ont jeté des bombes fulminantes dont l'explosion a
tué un grand nombre de personnes et de chevaux, criblé la voiture de
l'empereur, etc., etc. Par le plus grand des bonheurs, l'empereur n'a
pas été atteint; la charmante impératrice n'a pas même perdu un instant
son sang-froid. Ils ont été admirables de courage et de présence
d'esprit tous les deux, au milieu de cette scène de carnage à la porte
de l'Opéra. Toute l'Europe, tu le penses, est en émoi d'un pareil
événement.
J'ai vu madame Lawsson en lui portant une loge pour l'Opéra-Comique.
Morel m'a écrit que M. Lecourt était à Paris; mais ce dernier n'est pas
venu me voir, et j'en suis à me demander pourquoi. Cet excellent Morel
n'a voulu accepter que la moitié de ce que je lui avais envoyé pour tes
frais de séjour chez lui et m'a renvoyé le reste.
J'ai été encore bien malade et au lit ce mois-ci; me voilà de nouveau
sur pied et je reprends le travail interrompu de ma partition.
Avant-hier, j'ai fait une lecture de mon poème des _Troyens_ chez notre
confrère de l'Institut M. Hittorf. Il y avait une grande réunion de
peintres, statuaires, architectes de l'Institut; M. Blanche, secrétaire
du ministre d'État; M. de Mercey, directeur des beaux-arts, etc., etc.
J'ai eu un véritable succès; on a trouvé cela grand et beau, on m'a
interrompu plusieurs fois par des applaudissements. Enfin, cela m'a
rendu un peu de courage pour achever mon immense partition.
Voilà à peu près toutes mes nouvelles, cher Louis; ma soeur m'écrit de
temps en temps de charmantes lettres; mon oncle est à Cannes dans le
Midi, où il se chauffe au soleil pendant que nous grelottons à Paris.
J'ai reçu, il y a quelques jours, une longue lettre de M. de Bulow, l'un
des gendres de Liszt, celui qui a épousé mademoiselle Cosima. Il
m'apprend qu'il a donné sous sa direction un concert à Berlin et qu'il y
a fait exécuter avec grand succès mon ouverture de _Cellini_ et le petit
morceau de chant: _le Jeune Pâtre breton_. Ce jeune homme est l'un des
plus fervents disciples de cette école insensée qu'on appelle en
Allemagne l'école de l'_avenir_. Ils n'en démordent pas et veulent
absolument que je sois leur chef et leur porte-drapeau. Je ne dis rien,
je n'écris rien, je ne puis que les laisser faire; les gens de bon sens
sauront voir ce qu'il y a de vrai.
XCIII.
AU MÊME.
Paris, 9 février 1858.
Cher Louis,