Ma femme vous remercie de votre bon souvenir. Nous voyons quelquefois

madame et mademoiselle Rogé, qui sans doute se portent bien. Je _suis_

ici depuis six heures et n'ai pu avoir encore de leurs nouvelles.

LXXIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, le 14 avril 1855.

Mon cher Morel,

Je ne vous écris que six lignes pour vous prier de m'excuser si je n'ai

pas encore répondu à votre dernière lettre. Elle m'arriva au moment où

je partais pour Bruxelles et j'ai été depuis lors si éreinté, si absorbé

par mille tracas, qu'il m'a été impossible de trouver cinq minutes de

liberté. Les musiciens belges m'ont fait souffrir une torture de Huron.

Ces braves artistes, si bons, si patients, si accueillants, ne peuvent

se décider à prendre la peine de décomposer une mesure et tout ce qui ne

frappe pas le premier temps fort leur fait perdre l'équilibre. Le

troisième concert seul a bien marché.

Celui de l'Opéra-Comique, samedi dernier, a beaucoup laissé à désirer

sous le rapport de l'exécution. L'orchestre seul est resté

irréprochable.

Maintenant me voilà plongé dans le _Te Deum_, et c'est en ce moment que

votre absence me semble étrange... J'espère pourtant que tout marchera

bien. Voulez-vous être assez bon pour faire reproduire dans les journaux

de Marseille la réclame ci-jointe? Il faut que l'immense église soit

pleine, ou nous sommes flambés. Cela coûte sept mille francs.

J'apprends que vous écrivez un nouveau quintette?... tant mieux! que ce

genre difficile fleurisse donc en France! Votre ami Baudillon se marie,

il épouse une jeune pianiste qui a l'air fort gracieux et tout à fait

agréable. Et vous? ne vous mariez-vous point? vous auriez pourtant

besoin d'un intérieur; vous manquez de dorloteries, je le crains,

sensible et mélancolique comme vous l'êtes.

Je serre la main à Lecour. Théodore Bennet (Ritter) lui a dédié sa

réduction pour le piano de notre adagio de Roméo. Cet enfant est très

remarquable et je l'aime sincèrement.

LXXIV.

A RICHARD WAGNER.

Paris, 10 septembre 1855.

Mon cher Wagner,

Votre lettre m'a fait un bien grand plaisir. Vous n'avez pas tort de

déplorer mon ignorance de la langue allemande, et ce que vous me dites

de l'impossibilité où je suis d'apprécier vos ouvrages, je me le suis

dit bien des fois. La fleur de l'expression se fane presque toujours

sous le poids de la traduction, si délicatement que cette traduction

soit faite. Il y a des accents, _dans la musique vraie_, qui veulent

leur mot spécial, il y a des mots qui veulent leur accent. Séparer les

uns des autres, ou leur donner des approximatifs, c'est faire allaiter

un petit chien par une chèvre et réciproquement. Mais que voulez-vous!

j'ai une difficulté diabolique à apprendre les langues; c'est à peine si

je sais quelques mots d'anglais et d'italien....

Vous êtes donc en train de faire fondre les glacières en composant vos

_Niebelungen_!... Cela doit être superbe, d'écrire ainsi en présence de

la grande nature!... Voilà encore une jouissance qui m'est refusée! Les

beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer,

m'absorbent complétement au lieu de provoquer chez moi la manifestation

de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer. Je ne puis dessiner

la lune qu'en regardant son image au fond d'un puits.

Je voudrais bien pouvoir vous envoyer les partitions que vous me faites

le plaisir de me demander; malheureusement mes éditeurs ne m'en donnent

plus depuis longtemps. Mais il y en a deux et même trois: le _Te Deum_,

_l'Enfance du Christ_ et _Lelio_ (monodrame lyrique), qui vont paraître

dans peu de semaines, et celles-là au moins, je pourrai vous les

envoyer.

J'ai votre _Lohengrin_; si vous pouviez me faire parvenir _le

Tannhäuser_, vous me feriez bien plaisir. La réunion que vous me

proposez serait une fête; mais je dois bien me garder d'y penser. Il

faut que je fasse des voyages de désagrément, pour gagner ma vie, Paris

ne produisant pour moi que des fruits pleins de cendre.

C'est égal, si nous vivions encore une centaine d'années, je crois que

nous aurions raison de bien des choses et de bien des hommes. Le vieux

Demiourgos doit bien rire là-haut, dans sa vieille barbe, du succès

constant de la vieille farce qu'il nous fait... Mais je ne dirai pas de

mal de lui, c'est un de vos amis, et je sais que vous le protégez. Je

suis un impie plein de respect pour les Pies. Pardon de cet affreux

calembour avec lequel je finis en vous serrant la main.

_P.-S._--Voilà qu'il m'arrive une troupe ailée d'idées de toutes

couleurs, et l'envie de vous les envoyer... Je n'ai pas le temps.

Tenez-moi pour une bête, jusqu'à nouvel ordre.

LXXV.

A LOUIS BERLIOZ.

Paris, 27 avril 1855.

Cher Louis,

Je t'écris trois lignes à la course. Je ferai ce que tu veux à partir de

la semaine prochaine. L'amiral est venu chez moi avant-hier, je n'y

étais pas; je vais courir après lui.

J'ai été bien malade avant-hier; j'ai cru que je n'aurais pas la force

d'aller jusqu'au bout de mes répétitions. Aujourd'hui je suis un peu

mieux; nous avons fait hier à Saint-Eustache la première répétition

d'orchestre[90] avec les six cents enfants. Aujourd'hui je fais répéter

l'ensemble de mes deux cents choristes artistes. Cela va marcher. C'est

colossal! Le diable m'emporte, il y a un final qui est plus grand que le

_Tuba mirum_ de mon Requiem.

Quel malheur que tu n'entendes pas cela!

Adieu; sois bien raisonnable, ne gaspille pas ton peu d'argent.

LXXVI.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, 2 juin 1855.

Excusez-moi de ne vous avoir pas encore répondu. Vous connaissez la vie

de Paris et pourtant je doute que vous vous fassiez une idée de celle

que j'ai menée depuis un mois. Enfin, me voilà un peu plus libre, je

n'ai que des épreuves à corriger du matin au soir, des courses à faire

chez les graveurs et imprimeurs, etc., etc.; on grave à la fois

_l'Enfance du Christ_, grande et petite partition; le _Te Deum_, grande

partition, le monodrame du _Retour à la vie_, grande et petite

partition. Quant au _Te Deum_, c'est moi qui le publie en société avec

Jemmy Brandus; et, si le Conservatoire de Marseille peut m'en prendre un

exemplaire, je me recommande à lui. Le prix de la souscription est de

quarante francs. Parlez donc de cela à Lecourt. Bennet[91] prétend que

je pourrai trouver cinq ou six souscripteurs à Marseille. Laval m'a dit

vous avoir envoyé les dernières épreuves de votre quatuor; avez-vous

fini? ai-je quelque chose à dire chez Brandus à ce sujet? Je vous

remercie mille fois de votre affectueuse sollicitude pour Louis. Il a en

effet dû laisser partir _le Fleurus_ et il est en ce moment en

convalescence à l'hôpital de Saint-Mandrier à Toulon. Vous me demandez

de vous parler du _Te Deum_; c'est très difficile à moi. Je vous dirai

seulement que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et

qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur

démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous

pouvez croire que le _Tibi omnes_ et le _Judex_, dans deux genres

différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites, qu'on trouvera

bien plus puissants encore, quand on les entendra dans une salle moins

grande et moins sonore que l'église Saint-Eustache. Je pars vendredi

pour l'Angleterre. Wagner, qui dirige à Londres l'ancienne Société

philharmonique (direction que j'avais été obligé de refuser étant déjà

engagé par l'autre), succombe sous les attaques de toute la presse

anglaise. Mais il reste calme, dit-on, assuré qu'il est d'être le maître

du monde musical _dans cinquante ans_.

Verdi est aussi aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Il leur a fait

hier une scène terrible à la répétition générale.

Le pauvre homme me fait mal; je me mets à sa place. Verdi est un digne

et honorable artiste. Rossini est arrivé; il blaguotte tous les soirs

sur le boulevard. Il a l'air d'un vieux satyre en retraite.

LXXVII.

AU MÊME.

Paris, 21 juillet 1855.

Mille remerciements pour votre bonne et affectueuse lettre; je ne

pourrai pas vous en écrire une pareille, je suis malade de l'ennui de

Paris, de la chaleur, de mille assommantes affaires. J'ai fait tout de

suite votre commission. Laval ne vous avait pas expédié le quatuor parce

que les corrections n'étaient pas faites; le graveur l'avait trompé en

lui disant qu'elles l'étaient. Cela doit être terminé maintenant, et je

pense que vous recevrez bientôt le paquet si vous ne l'avez pas déjà

reçu.

J'ai fait une brillante excursion à Londres, où je me case de mieux en

mieux. J'y retournerai cet hiver, après une tournée que je projette en

Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre contre les

Autrichiens.

Je ne fais en ce moment que corriger des épreuves du matin au soir.

Je vous remercie de m'avoir trouvé pour le _Te Deum_ quelques

souscripteurs; il sera publié très prochainement. On m'a commandé à

Londres un petit travail: _L'art du chef d'orchestre_, qui doit être

ajouté à l'édition anglaise de mon traité d'instrumentation revu et

augmenté. Cela va m'occuper exclusivement tout le mois prochain.

Louis est ici; il se remet tout doucement, il se loue avec effusion de

vos bontés pour lui et des amis que vous lui avez procurés à Toulon.

Depuis mon retour à Londres, je n'ai rien vu, rien entendu; je ne puis

donc rien vous raconter. Je ne connais pas encore _les Vêpres_ de Verdi.

Meyerbeer doit être content de son _Étoile_ à Covent-Garden; on lui a

jeté des bouquets comme à une prima donna. Et Gouin n'y était pas!

Bennet et son fils (Ritter) m'avaient suivi à Londres. Après avoir

entendu l'adagio de _Roméo et Juliette_ par notre grand orchestre

d'Exeter Hall, Bennet, le père, commence à croire que _le piano_ ne peut

pas approcher de cette puissance expressive, chose qu'il ne croyait pas

auparavant...

Son fils est un admirable et charmant enfant, qui sera bientôt, je le

crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab, en jouant

les petites cymbales.

LXXVIII.

AU MÊME.

Paris, 9 janvier 1856.

Merci de toutes les choses amicales que vous me dites et des détails que

vous me donnez sur le mouvement musical du centre où vous vivez. Il n'y

a rien ici de nouveau; l'Opéra ne varie pas plus son répertoire qu'il ne

le variait autrefois.

Mais je le crois (l'Opéra) dans de graves embarras. Crosnier ne veut ni

ne peut rien; le directeur musical c'est Girard, qui fait tout ce qu'il

veut et ne laisse rien faire que ce qu'il veut; il a pour remplir cette

dictature 18,000 francs d'appointements.

On vient de décorer Dietsch. Que vous dirai-je? On donne un opéra

nouveau tous les huit jours. Le Théâtre-Lyrique a été sur le point de

fermer avant-hier; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant

et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L'Opéra-Italien

est en perte de 200,000 francs. L'Opéra-Comique seul, sans faire de

brillantes affaires, se soutient passablement.

Tout cela n'est pas gai; on ne voit que tripotages, platitudes,

niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs.

Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné

d'empoisonneurs.

Je commence à me remettre des fatigues terribles des concerts de

l'Exposition.

Je reçois de temps en temps des lettres de l'extérieur qui me donnent

des recrudescences momentanées d'ardeur musicale. Il m'en est arrivé une

de Bruxelles il y a quinze jours, sur _Faust_, qui dépasse tout ce qu'on

m'a jamais écrit en ce genre, même les lettres du baron de D*** sur

_Roméo et Juliette_. Quant aux Parisiens, c'est toujours la même chose

inerte et glacée en général; le petit public de la salle Herz est si peu

puissant, que son influence est presque nulle. Le prince Napoléon me

fait un très gracieux accueil; il s'étonne de la mesquine position que

j'occupe à Paris, et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur

est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs...

Merci de vos bonnes intentions et de celles de Lecourt pour mon fils; je

n'entre pas dans votre manière de voir au sujet de la marine marchande;

tant mieux si je me trompe. Mais il n'y a point de carrière assurée pour

Louis _dans ce moment_ en quittant la marine de l'État, et je suis dans

la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de

ma soeur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est; il va les

mécontenter tous, surtout mon oncle, qu'il a tant d'intérêt à ménager.

Je ne sais plus que dire; il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il

l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne; j'ai mis sans succès en

mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des _Débats_.

Maintenant je ne puis plus rien; Louis s'est posé l'arbitre de sa

destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire et attendre avec

anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie. En tout cas, je n'ai pas

besoin de vous dire combien je suis touché de l'intérêt que vous lui

témoignez et de vous assurer de ma vive reconnaissance pour ce que vous

ferez pour lui. Je ne puis rien tenter en musique à Paris d'un peu

important; obstacles en tout et partout. Pas de salle! pas d'exécutants

(de ceux que je voudrais). Il n'y a pas même un dimanche dont je puisse

disposer pour donner mon petit concert. Les uns sont pris par la

_Société des concerts, _ les autres par la _Société Pasdeloup_, qui a

retenu la salle Herz pour toute la saison. Je suis forcé de me contenter

d'un vendredi.

Adieu; en voilà assez, en voilà trop, à quoi bon récriminer? le choléra

existe, on le sait, pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle

pas?

LXXIX.

A THÉODORE RITTER.

12 janvier 1856.

Mon cher et très cher Théodore,

Souvenez-vous du 12 janvier 1856!

C'est le jour où, pour la première fois, vous avez abordé l'étude des

merveilles de la grande musique dramatique, où vous avez entrevu les

sublimités de Gluck!

Quant à moi, je n'oublierai jamais que votre instinct d'artiste a, sans

hésiter, reconnu et adoré avec transport ce génie nouveau pour vous.

Oui, oui, soyez-en certain, quoi qu'en disent les gens à demi-passion, à

demi-science, qui n'ont que la moitié d'un coeur et un seul lobe au

cerveau, il y a deux grands dieux supérieurs dans notre art: Beethoven

et Gluck. L'un règne sur l'infini de la pensée, l'autre sur l'infini de

la passion; et, quoique le premier soit fort au-dessus du second comme

musicien, il y a tant de l'un dans l'autre néanmoins, que ces deux

Jupiters ne font qu'un seul dieu en qui doivent s'abymer _(sic)_ notre

admiration et nos respects.

LXXX.

A M. ERNEST LEGOUVÉ[92].

Paris, 9 avril 1856.

Mille joies triomphantes, mon cher Legouvé! c'est superbe! C'est le plus

beau succès, le plus pur, le plus légitime, le plus providentiel auquel

j'aie assisté de ma vie. J'ai le coeur gonflé, à en éclater.... C'est si

beau, un chef-d'oeuvre complet! un chef-d'oeuvre interprété par une femme

de génie, par une muse, et un chef-d'oeuvre échappé, qui plus est, aux

dangers de la traduction. Vous avez tous les bonheurs à la fois, un

traducteur incomparable, une actrice sublime, un public intelligent et

sensible, et une offense vengée....

Je vous chante en mon âme un hymne de gloire dont les fanfares

retentiraient jusqu'en Grèce si on l'exécutait.

Nous avons pleuré et frémi, ma femme et moi. Je vous embrasse; il y

avait longtemps que je n'avais ressenti une telle joie!

LXXXI.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, 23 mai 1856.

Louis m'écrit de Toulon. Il va quitter le service de l'État, et il

cherche un embarquement pour un voyage d'un an à quinze mois. Soyez

assez bon pour l'aider à trouver un navire où il soit convenablement et

qui parte bientôt. Priez instamment Lecourt de ma part de vous seconder

dans cette recherche. Vous m'obligerez beaucoup. Je viens de lui écrire

(à Louis) à Toulon, pour le prévenir qu'un paquet de vêtements dont il a

besoin lui sera expédié _mardi prochain 27_, par mon tailleur,--_Bureau

restant des Messageries impériales de Marseille._ Si ma lettre arrivait

à Toulon pendant que Louis sera à Marseille, veuillez l'en prévenir,

afin qu'il aille réclamer le paquet au bureau des Messageries vers le 29

ou le 30.

J'ai vu votre ami, dont je ne me rappelle pas le nom (M. Rostand) et qui

cause très bien de toutes choses et même de musique. Il aurait voulu

entendre quelque ouvrage de moi pendant son séjour à Paris, mais il n'y

avait pas de possibilité de le satisfaire. Je suis immensément occupé

et, pour vous dire la vérité, très malade, sans que je puisse découvrir

ce que j'ai. Un malaise incroyable; je dors dans les rues, etc.; enfin,

c'est peut-être le printemps. J'ai entrepris un opéra en cinq actes dont

je fais tout, paroles et musique. J'en suis au troisième acte _du

poème_; j'ai fini hier le deuxième. Ceci est entre nous; je le cisèlerai

à loisir après l'avoir modelé de mon mieux; je ne demande rien à

personne en France. On le jouera où je pourrai le faire jouer: à Berlin,

à Dresde, à Vienne, etc., ou même à Londres; mais on ne le jouera à

Paris (si on en veut) que dans des conditions tout autres que celles où

je me trouverais placé aujourd'hui. Je ne veux pas remettre ma tête dans

la gueule des loups ni dans celle des chiens.

Nous avons eu à Weimar des scènes incroyables au sujet du _Lohengrin_ de

Wagner.... Ce serait trop long à vous raconter. Il en est résulté des

histoires qui font encore long feu en ce moment dans la presse

allemande.

Adieu, mon cher Morel; je sais que votre affaire avec Brandus est enfin

terminée. Il était temps. Bennet est à Nancy avec son fils. Je ne vois

jamais le fils de Lecourt, j'aurais pourtant bien du plaisir à causer

quelquefois avec lui. On dit que c'est un charmant garçon.

C'est comme le petit Daniel Liszt. Son père m'annonce ses visites et je

ne l'ai jamais vu. J'attends un mot de vous très prochainement.

LXXXII.

AU MÊME.

Paris, 9 septembre 1856.

Mon cher Morel,

Le navire sur lequel doit partir Louis est-il arrivé? je ne reçois point

de nouvelles à cet égard.

Comment allez-vous? Voilà bientôt votre Conservatoire qui va vous

retomber sur les bras. Votre opéra est-il avancé? Je travaille

exclusivement au mien, sans en parler seulement à Alphonse Royer, qui

est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en

musique. Il me regarde comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit

faire que des symphonies et qui ne sait pas écrire pour les voix. Il n'a

entendu ni _Faust_ ni _l'Enfance du Christ_; il ne connaît rien à toutes

ces questions, et c'est néanmoins une opinion arrêtée chez lui. Il l'a

dit dernièrement à un de mes amis. J'en étais d'ailleurs parfaitement

sûr d'avance; je connaissais ses idées sur la musique. Mais je n'en

continue pas moins ma partition avec un vague espoir d'arriver plus tard

par le haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'empereur.

En attendant, je vous avouerai que le poème, que j'ai lu à diverses

personnes, a un grandissime succès. Je crois que vous aussi vous

trouveriez cela beau.

LXXXIII.

A M. L'ABBÉ GIROD[93].

Paris, 16 décembre 1856

Monsieur,

J'ai reçu le livre que vous avez bien voulu m'envoyer et je l'ai lu avec

le plus vif intérêt. Si la question pouvait être rendue plus claire

qu'elle ne l'est, elle l'eût été par vous. Il n'est pas possible de la

concevoir mieux exposée, ni mieux débattue; mais c'est, je l'avoue, une

espèce de chagrin pour moi, de voir des hommes de coeur et d'intelligence

tels que vous, monsieur, employer leur temps et leurs forces à combattre

de semblables moulins à vent. Les seuls points sur lesquels j'ai le

regret de me trouver en dissidence avec vous, sont ceux qui ont trait à

la fugue classique sur _Amen_! et au jeu de mutation des orgues.

Sans doute, on pourrait écrire une belle fugue d'un caractère religieux

pour exprimer le souhait pieux: _Amen_! Mais elle devrait être lente,

pleine de componction et fort courte; car, si bien qu'on exprime le sens

d'un mot, ce mot ne saurait être, sans ridicule, répété un grand nombre

de fois. Au lieu de cette réserve et de cette tendance expressive, les

fugues sur le mot _amen_ sont toutes rapides, violentes, turbulentes,

et ressemblent d'autant plus à des choeurs de buveurs entremêlés d'éclats

de rire, que chaque partie vocalise sur la première syllabe du mot

_a......a-a-a-a-men_, ce qui produit l'effet le plus grotesque et le

plus indécent. Ces fugues traditionnelles ne sont que d'insensés

blasphèmes.

Quant aux jeux de mutation de l'orgue, c'est le charivari organisé et je

ne puis les entendre sans horreur.

L'habitude, l'usage, la routine sont les soutiens de ces barbaries que

nous légua l'ignorance du moyen âge; si j'étais encore un artiste

guerroyant comme autrefois, je vous dirais: _Delenda est Carthago!_ Mais

je suis las et obligé de reconnaître que les absurdités sont nécessaires

à l'esprit humain et naissent de lui comme les insectes naissent des

marécages. Laissons les uns et les autres bourdonner!

LXXXIV.

A M. BENNET.

Paris, 26 ou 27 janvier (1857).

Oui, Théodore a raison: votre papier pelure qui boit l'encre m'a

fortement agacé les nerfs, qui sont déjà si malades. Changez donc de

parchemin pour m'écrire à l'avenir.

Je vous remercie néanmoins, et très cordialement, de votre bonne et

réconfortante lettre. Mais je n'ai pas besoin, autant que vous le

croyez, d'être encouragé à continuer mon travail. Tout malade que je

suis, je vais toujours; ma partition[94] se fait, comme les stalactites

se forment dans les grottes humides, et presque sans que j'en aie

conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du

premier acte, qui m'avait jusqu'à hier donné de graves inquiétudes à

cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au

Conservatoire la partition d'_Olympie_ de Spontini, où se trouve une

marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les

mesures ont la même durée que celles de mon finale. J'ai compté les

mesures; il y en a 347, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y

a point _d'action_ durant cet immense développement processionnel de la

marche d'_Olympie_, tandis que j'ai une Cassandre qui occupe la scène

pendant le déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain.

Enfin _cela_ peut aller[95].

J'ai entièrement fini aussi le duo et le finale du quatrième acte. Voyez

avec quelle facilité vous m'entraînez à vous parler de mon ouvrage!...

Ah! je n'ai pas d'illusions, non, et vous me faites rire avec ces vieux

mots de _mission à remplir!_ quel missionnaire!... Mais il y a en moi

une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les raisonnements,

et je la laisse faire, parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner.

Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la

non-existence du beau pour l'incalculable majorité des singes

humains!...

Madame X..., qui est venue me voir avant-hier, m'avouait naïvement et

tristement qu'elle n'avait jamais ni vu ni lu _la Vestale_ de Spontini.

Une artiste pareille qui a passé sa vie dans le monde musical et

théâtral, s'être trouvée, par hasard, partout où cette lumière du génie

ne brillait pas!... N'y a-t-il pas là de quoi révolter contre le sort

des chefs-d'oeuvre! Il est vrai qu'elle a été élevée au milieu de la

boutique des épiciers italiens!... Mais cette éducation _coloniale_ ne

l'a pas empêchée de faire connaissance plus tard avec Mozart, Haydn,

Beethoven, Gluck, et de s'éprendre même pour la lourde face

_emperruquée_ de ce tonneau de porc et de bière qu'on nomme Haendel!...

Ainsi me voilà à la tête d'un acte et demi de partition _terminée_. Avec

du temps, le reste de la stalactite se formera peut-être bien, si la

voûte de la grotte ne s'écroule pas....

Nous serons bien heureux de vous voir revenir à Paris, ne fût-ce que

pour quelques semaines.... Réalisez votre plan de concert, je serai

probablement assez fort dans un mois pour pouvoir le diriger, et cela me

réchauffera un peu.

Il est heureux que ma lettre touche à sa fin;... le pâle rayon de soleil

qui éclairait ma fenêtre quand j'ai commencé à vous écrire, s'éteint, et

je ne me sens plus que du froid au coeur, et je vois tout en gris, et je

vais m'étendre sur mon canapé et y fermer les yeux de l'esprit et du

corps pour ne rien voir et demeurer stupide comme un arbre sans feuilles

et ruisselant de pluie.

_P.-S._--Rue de Calais (encore une fois, et non de Douai), nº 4.

LXXXV.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, samedi soir 25 ou 26 avril 1857.

Mon cher Morel,

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 14 / 22 段