demeurées pour moi complétement obscures jusqu'à ce jour. Aussitôt que
je le pourrai, je tenterai de donner aux lecteurs du _Journal des
Débats_ une idée des rares mérites de votre ouvrage, et je vous prie
d'avance de recevoir mes excuses pour l'insuffisance de ma critique, qui
n'aura d'autre mérite que la bonne foi.
LXIV.
A LOUIS BERLIOZ, ASPIRANT VOLONTAIRE A BORD DE L'AVISO _LE CORSE_, A
CALAIS.
Lundi, 6 mars 1854.
Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier; maintenant tu sais tout.
Je suis là tout seul à t'écrire dans le grand salon de Montmartre, à
côté de sa chambre déserte[87]. Je viens encore du cimetière; j'ai porté
sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la
tête à moi; je ne sais pourquoi je suis rentré ici... Les domestiques y
sont encore pour quelques jours. Elles mettent tout en ordre et je
tâcherai que ce qu'il y a puisse produire le plus possible pour toi.
J'ai gardé ses cheveux; ne perds pas cette petite épingle que je lui
avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par
l'autre, ta mère et moi, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous
avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de
vivre avec elle que de la quitter. Enfin, elle t'a vu avant de mourir.
Moi, j'étais venu la veille, le lendemain de ton départ et je suis
rentré dix minutes après qu'elle venait de rendre sans secousses ni
douleurs le dernier soupir. La voilà délivrée. Je t'aime, mon cher fils.
Nous avons longuement parlé de toi hier, dans ce triste jardin, avec
Alexis Bertschtold. Combien il me tarde de te voir devenir un homme
raisonnable! que je serais heureux de te savoir sûr de toi-même! Je
pourrai maintenant t'aider plus que par le passé, mais toujours en
prenant des précautions pour que tu ne puisses gaspiller l'argent.
Alexis lui-même est de cet avis. Je suis sans ressources dans ce moment.
Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le
médecin et la vente des meubles ne rapportera presque rien. J'ai reçu
hier une lettre de l'intendant du roi de Saxe; on m'attend à Dresde pour
le mois prochain. Il faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce
voyage. Hier soir, Alexis m'a envoyé sous enveloppe la lettre que tu lui
avais laissée pour moi et que son portier avait gardée.
Je n'ai pas de réponse de M. de Maucroix; demande-lui, je t'en prie,
s'il a reçu ma lettre. J'espérais de lui quelques détails sur la
destination du _Corse_, etc.
Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. Aime-moi comme je t'aime.
LXV.
AU MÊME.
Paris, jeudi 23 mars 1854.
Cher ami,
Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70
francs par mois, et, si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière
d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie.
Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tu as,
je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait
été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en
achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire
faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je
voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire
aussi un bracelet que je donnerai à ma soeur et je garde le reste des
cheveux... Je ne pourrai t'envoyer ton linge que samedi prochain 25, à
cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le
feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettre à la
fin de la semaine. Je pense que tu as vu les choses charmantes que J.
Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier,
et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et
Juliette en citant les paroles de la marche funèbre: «Jetez des fleurs».
_Le Siècle_ d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres
journaux que tu ne connais pas ont parlé de notre cruelle perte... Je
pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où je serai
jusqu'au 3 ou 4 avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller;
mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du 15 avril au
1er mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes
affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je compte en
recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet
que je vais t'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à
Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à
Paris, rue de Boursault, _dans une malle_ fermée et _portant ton
adresse_ et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes
portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre,
j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu
veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose!
L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je
le paye pendant un an encore.
Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé
depuis la perte que nous avons faite.
Je t'embrasse de tout mon coeur.
LXVI.
AU MÊME.
Dresde, 14 avril 1854.
Mon bien cher Louis,
Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces à la fois
de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d'aller dans
la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous
trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que,
hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et
à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire
toucher chez M. Réty, au Conservatoire, les _cent francs_ qu'il devait
te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras
le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour m'accuser réception de
la somme quand Alexis te l'aura fait parvenir. Mais prends garde, il me
semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé
_deux fois_ le mois dernier. Achète une montre de _peu de prix, mais
excellente_.
Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait
m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la
_croix_ que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni
argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu.
Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici
parfaitement disposé; on espère faire un grand _riche_ concert. C'est
une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens
amis s'y trouvent encore.
Adieu, cher enfant; écris-moi toujours le plus souvent possible, surtout
quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner
de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres.
Je t'embrasse de tout mon coeur.
LXVII.
A M. HANS DE BULOW.
28 juillet 1854.
C'est une charmante surprise que vous m'avez faite, et votre manuscrit
est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur Brandus, qui grave en ce
moment _Cellini_, avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano
pour arranger l'ouverture.
Votre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une fidélité rares
et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma
partition. Je vous remercie donc de tout mon coeur. Je vais voir Brandus
ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé
depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie
sacrée: _le Songe d'Hérode_. Cette partition précède l'embryon que vous
connaissez sous le nom de _Fuite en Égypte_, et formera avec l'_Arrivée
à Saïs_ un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie
avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en
comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures.
J'ai essayé quelques tournures nouvelles: l'air de l'_Insomnie d'Hérode_
est écrit en _sol_ mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais
quel nom grec dans le plain-chant:
[image: notation musicale]
Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère
particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Vous avez été
bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si
heureux de recevoir quelques lignes de votre main!
Mademoiselle votre soeur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que,
quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de
bonne heure, elle était déjà partie pour Londres.
Veuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne
viendrez-vous pas à Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, où
je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai
encore en Allemagne et peut-être vous reverrai-je à Dresde.
Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet
excellentissisme Lipinski.
LXVIII.
A M. AUGUSTE MOREL.
Paris, 28 août 1854.
J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre ami Lecourt
avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à souffrir.
Donnez-moi vite de vos nouvelles. Vous avez dû recevoir, il y a trois
semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous
renvoyée? avez-vous écrit à Brandus?
J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à
l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites
et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai
vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles
paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont
nommé hier Clapisson. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu
à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M.
Abel de Pujol, qui s'est présenté _dix fois._
Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les
trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi
d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre. On songe déjà
sérieusement à faire admettre Leborne tôt ou tard. Vous voyez que tout
va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer
huit jours aux bords de la mer, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce
grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence
m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les
anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans
l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de
Bomarsund, où il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et
sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon
cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions....
Madame Stoltz rentre mercredi prochain.
La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont
s'entre-dévorer; ce sera cet hiver un spectacle curieux. Perrin vient de
donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son
ambition au trône de l'Opéra-Comique. Les criailleries des barbouilleurs
de papier réglé l'ont effrayé.
LXIX.
A M. HANS DE BULOW.
1er septembre 1854.
J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en
remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place
est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je
suis resté à Paris pour faire les démarches _imposées_ aux candidats. Je
me suis résigné très franchement à ces terribles visites, à ces lettres,
à tout ce que l'Académie inflige à ceux qui veulent _intrare in suo
docto corpore_ (latin de Molière); et on a nommé M. Clapisson.
A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai
jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu
connu de la Normandie; dans quelques jours, je partirai pour le Sud, où
je suis attendu par ma soeur et mes oncles pour une réunion de famille.
Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver. Sans doute, Liszt
a raison en vous approuvant d'avoir accepté la position qui vous était
offerte en Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre
voyage à Paris, si vous pouvez le faire avec une complète indépendance
d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une
fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les
qualités d'esprit et de coeur pourront vous rendre ces rapports
agréables.
Vous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien;
et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde
d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter
le titre de philosophes dansent sur l'idée.
Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les
compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de _Cellini_
ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que
vous; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de
M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette oeuvre a décidément
du malheur; le roi de Saxe se fait tuer au moment où on allait s'occuper
d'elle à Dresde... C'est de la fatalité antique, et l'on pourrait dire à
son sujet ce que Virgile dit sur Didon:
_Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit:_
_Ter revoluta toro est._
Quel grand compositeur que Virgile! quel mélodiste et quel harmoniste!
C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant: _Qualis artifex
pereo!_ et non à ce farceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration
dans sa vie, le soir où il a fait mettre le feu aux quatre coins de
Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir
une grande idée.
Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le
rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en
effet pour une _apparition_. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable
outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État
et retiré leurs entrées à tous les journalistes; cette pauvre Stoltz va
avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes
les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité,
qu'il fallait déclarer à l'Opéra la GUERRE DU SILENCE. En conséquence,
on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz,
jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments.
Je travaille à un long _feuilleton de silence_ qui paraîtra la semaine
prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous
écrire.
LXX.
A LOUIS BERLIOZ.
Paris, 26 octobre 1854.
J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé cette nuit que
nous étions ensemble à la Côte et que nous nous promenions tous les deux
dans le petit jardin. Ne sachant où tu es, ce songe m'avait péniblement
affecté. Ta petite lettre que le portier m'a donnée comme je sortais,
m'a remis le coeur à l'aise. Je t'écris au milieu de mes courses dans ma
chambre du Conservatoire, avec l'espoir que cette lettre sera plus
heureuse que les _trois dernières_, qui, à ce qu'il paraît, par ton
avant-dernière datée de Kiel, ne te sont pas parvenues. Je t'ai écrit à
Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne
fût-ce que quelques jours. J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne
t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part _d'avance_ à ma
soeur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié.
Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien,
indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui
vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à
Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis
pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés.
Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le
quart de ma petite fortune; encore, ce quart, je sais que son intention
est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son
mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions,
mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été
réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma
position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si
tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu
bienveillantes pour mademoiselle Récio, que tu ne les caches au plus
profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit
comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne
m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour
beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse
à ton coeur à te dicter ce que tu as à faire. J'ai vu l'amiral Cécile qui
a reçu ta lettre. Il m'a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans
de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la
marine militaire; mais que c'était _de droit_, si tu le voulais, après
cette époque; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme
second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des
préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon
nouvel ouvrage _l'Enfance du Christ_. Il surgit, comme je m'y attendais,
des difficultés qui peut-être seront insurmontables; car je ne veux
point risquer d'argent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai
à te remettre en partie pour tes dépenses. J'ai aussi une malle
contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position;
elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je t'en prie, si
tu reçois cette lettre, écris-moi aussitôt.
Je t'embrasse de toute mon âme; mon affection pour toi semble redoubler.
Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du _La Place_ a
produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres
un rédacteur correspondant du _Moniteur_) qui t'ont vu, ont parlé de toi
à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie.
Adieu, cher fils ami, cher Louis! aime-moi comme je t'aime.
LXXI.
A LÉON KREUTZER.
Weimar, 16 février 1855.
Merci, mon cher Kreutzer, mille fois merci et dix mille compliments!
Liszt vient de me donner votre article de dimanche dernier[88] qui m'a
rendu bien heureux. C'est merveilleusement écrit et senti. Je ne saurais
vous dire ma joie en lisant votre analyse du microcosme sentimental
contenu dans la _Ballade du Roi de Thulé_!... Rien ne vous a échappé!
Seriez-vous par hazard (_sic_) le véritable auteur de ce morceau?... Et
ne suis-je que votre plagiaire?... Quels yeux doivent ouvrir en vous
lisant les braves confectionneurs de musique parisienne!... Mais qu'ils
ouvrent les yeux en vous lisant ou qu'ils les ferment en m'écoutant, au
fond, qu'importe! Ni vous, ni moi, je crois, n'avons jamais eu la
prétention de _travailler_ pour eux.
Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et
d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux, a développé et
renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le
jurer, la satisfaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non,
il est naturel d'aimer les coeurs qui battent dans le rythme du nôtre,
les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir
voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de
l'antipathie pour les êtres divergents, rampants, négatifs et très
_positifs_. Pardon de ce jeu de mots qui a l'air de rendre mon idée.
J'ai été singulièrement attristé hier à la répétition du trio avec
choeurs de _Cellini_ en voyant avec quel aplomb l'orchestre, le choeur et
les chanteurs l'ont exécuté, et en songeant aux tristes vicissitudes de
cette partition égorgée deux fois en deux infâmes guet-apens!...
Certainement il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne
retrouverai peut-être plus. C'est empanaché, fanfaron, italo-gascon,
c'est vrai! Tenez, moquez-vous de moi; mais j'en ai rêvé cette nuit et
je me sens le coeur serré d'avoir entendu cette scène! et j'ai hâte
pourtant de la réentendre demain.
Adieu; priez le bon Dieu pour vos gens qui vont se battre; ce sera une
rude journée. Je vous serre la main.
LXXII.
A M. TAJAN-ROGÉ.
Paris, 2 mars 1855.
J'arrive ce matin de l'Allemagne du Nord, je trouve votre lettre, et
tout ratatiné par une horrible nuit passée en wagon, avec un froid digne
du Canada, je vous réponds sans prendre haleine. N'est-ce pas
exemplaire? D'abord, je vous remercie d'avoir tenu votre parole et de
m'avoir envoyé un vrai feuilleton de six colonnes... et vous faites cela
_pour rien_? gâte-métier!
Je me doutais bien des belles moeurs musicales au milieu desquelles vous
avez le bonheur de vivre, et rien de ce que vous m'apprenez ne
m'étonne, si ce n'est _le nombre_ des répétitions qu'on vous fait faire
pour monter un grand opéra[89]. Oui, franchement, je pensais que, dans
le nouveau monde, pays de _la Liberté_, qui connaît le prix du temps, on
avait entièrement _aboli_ cette vieille coutume des répétitions, et
qu'on ne répétait jamais. Mais je vois qu'on ne m'avait pas trompé: la
Nouvelle-Orléans est antiabolitioniste! et c'est vous autres qui êtes
les nègres. Vous comptez même à ce qu'il paraît des nègres marrons,
puisque votre première contrebasse s'est sauvée et qu'elle vit libre
dans les bois, à l'heure qu'il est.
Vous ne me dites rien de vos projets commerciaux; vous aviez emporté un
tas de petites bouteilles, qui m'avaient fait espérer que vous opéreriez
là-bas la transmutation des vils métaux en or. Mais je pense que vos
bouteilles ne vous auront pas donné de l'eau à boire.
Je viens de Weimar et de Gotha, où l'on m'a comblé, archi-comblé de tout
ce qui en Europe constitue le succès.
Au dernier concert de Weimar, j'avais un programme monstre (_L'Enfance
du Christ_,--la Symphonie fantastique,--_le Retour à la vie_). Ce
dernier ouvrage que vous ne connaissez pas et dont j'ai fait aussi les
paroles et la musique, est un monodrame lyrique. L'acteur unique qui
joue le rôle de _l'artiste_, le joue sur l'avant-scène agrandie.--La
toile est baissée et derrière la toile s'élève un amphithéâtre d'où
l'orchestre, les chefs et les chanteurs se font entendre invisibles. Les
morceaux de musique sont des mélodies _et des harmonies imaginaires_,
que l'artiste entend _en pensée seulement,_ et que l'auditoire entend
en réalité, mais un peu affaiblies par la toile qui sert ainsi de
sourdine. J'ai été rappelé quatre fois après cet ouvrage, que j'écrivis,
il y a vingt-deux ans, en vagabondant dans les bois en Italie, et que je
ne ferai sans doute jamais exécuter ici que par fragments. Il y a là un
choeur d'Ombres qui m'a fait frissonner, je vous l'avoue, tant c'est
étrangement terrible dans son lent et solennel crescendo. En voici les
paroles:
Froid de la mort, froid de la tombe,
Bruit éternel des pas du temps,
Noir chaos où l'espoir succombe,
Quand donc finirez-vous? Vivants!
Toujours, toujours la mort vorace
Fait de vous un nouveau festin,
Sans que sur la terre on se lasse
De donner pâture à sa faim.
Pour _L'Enfance du Christ_, l'effet a été le même qu'ici, où il faut
avouer que le public a été réellement _très aimable_. On a pleuré à
mouiller des mouchoirs. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous faire
connaître cela; mais, dès que la partition aura paru, je vous
l'enverrai. Le fils de Guiraud m'a été bien utile pour les deux
dernières exécutions. Il a accompagné les choeurs aux répétitions, il a
dû même les diriger pendant le finale de la première partie, où les
choristes sont placés de manière à ne pas voir le chef d'orchestre.
C'est un charmant garçon qui deviendra _un homme_.
Faites sur lui des compliments à son père en lui transmettant mes plus
cordiales amitiés. Je serre la main à Prévost en lui souhaitant du
courage pour le rude labeur qu'il accomplit.
Maintenant adieu, mon cher Rogé; il me faut employer activement les huit
jours que je suis venu passer à Paris, étant engagé à donner trois
concerts à Bruxelles du 15 au 25 de ce mois. Puis je dois en donner un
autre ici à l'Opéra-Comique le 6 avril, avec les deux théâtres de M.
Perrin réunis, organiser l'exécution (première) de mon _Te Deum_ à
Saint-Eustache pour le 1er mars et partir pour Londres, où je suis
engagé par la New Philharmonic Society.
Du reste, rien de nouveau dans le monde musical parisien, mademoiselle
Cruvelli n'a toujours que cent mille francs pour huit mois....