Voici _la moitié d'un billet_ de banque de _cent francs_; tu recevras

l'autre moitié quand tu m'auras accusé réception de celle-ci. Tu les

recolleras ensemble et chez un changeur on te donnera ton argent.

C'est une précaution usitée quand on met de l'argent à la poste.

Maintenant j'écris à M. Cor et à M. Fouret pour savoir à quoi m'en tenir

sur ton prochain départ. Tu penses bien que je ne fais pas le moindre

cas des folies et des bêtises que tu me dis. Tu as commencé une carrière

choisie par toi; elle est très pénible, je le sais, mais le plus pénible

est fait. Tu n'as plus qu'un voyage de cinq mois à achever, après quoi

tu feras _pendant six_ ton cours d'hydrographie dans un port français et

tu pourras ensuite gagner ta vie.

Je travaille pour mettre de côté l'argent nécessaire pour ta dépense

pendant ces six mois.

Je n'ai pas d'autre moyen de te tirer d'affaire.

Qu'est-ce que tu me dis de tes habits déchirés? Pour un mois et demi

passé à la Havane, tu as donc abîmé tes effets?... Tes chemises sont

pourries... il faudra donc des douzaines de chemises tous les cinq mois?

Est-ce que tu te moques de moi?

Je te recommande de mesurer tes termes quand tu m'écris; ce style-là ne

me convient pas. Si tu croyais que la vie est semée de roses, tu dois

commencer à voir le contraire. En tout cas et en trois mots, je ne pense

pas te donner un autre état que celui _que tu as choisi_. Il est trop

tard. A ton âge, on doit savoir assez le monde pour mener une conduite

différente de celle que tu paraîs tenir.

Quand tu auras répondu une lettre raisonnable en m'accusant réception du

demi-billet, tu recevras le reste et mes instructions. Jusque-là, reste

au Havre.

Adieu.

LV.

A M. FERDINAND HILLER.

Paris, 1852.

Mon cher Hiller,

Vous allez me croire coupable, mais je ne le suis pas. Je rentre de la

répétition, je déjeune, il faut que je ressorte aussitôt pour aller au

concert où joue madame Kalergi, chez le prince Poniatowski; chez Armand

Bertin, au bureau de censure; à l'imprimerie donner des instructions à

mon copiste, pour insérer des réclames dans six journaux. Vous voyez

qu'il m'est impossible de rester à la maison. Sans compter mon damné

feuilleton que je ne puis faire la nuit car il faut absolument que je

dorme. Le sommeil est le premier et le plus impérieux de mes besoins.

J'aurais à être guillotiné à neuf heures du matin, que je voudrais

encore dormir jusqu'à onze!

Adieu; tâchez de venir un instant ce soir à neuf heures voir si j'y

suis.

LVI.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Londres, 5 mai [1853].

Mon cher ami,

Je n'ai pas eu ces jours-ci une heure pour t'écrire; et je te réponds

aujourd'hui au sortir d'une répétition de la symphonie avec choeurs de

Beethoven, et au moment d'en aller commencer une autre pour la partie

vocale du même ouvrage.

J'ai couru vainement tous les cabinets de lecture sans pouvoir trouver

ton article. Je le lirai à Paris. Les comptes du caissier du _Journal

des Débats_ ne se règlent que de mois en mois et du 15 au 18. Ainsi ne

dis rien; je ne puis supposer qu'on ait eu l'idée de ne te pas payer.

Pour l'envoi du journal, c'est différent; je sais qu'on ne l'envoie

qu'aux rédacteurs sempiternels. Je n'ai pas écrit à M. Bertin.

Maintenant fais l'article sur Coussemaker, et, de plus, je te prie

instamment d'aller de ma part chez Stephen de la Madeleine, nº 19, rue

Tronchet, lui dire que, ne pouvant trouver ici le temps d'écrire quelque

chose sur son excellente _Théorie du chant_, je te charge de me

remplacer. Il te donnera son livre et tu feras entrer cette analyse dans

le même numéro avec celle de l'ouvrage de Coussemaker. Si tu peux

trouver le moyen de dire en une colonne et demie quelque chose

d'important sur mes collections de chants, fais-le; sinon, laisse-les

pour une autre occasion.

Je veux seulement qu'on sache qu'ils existent, que ce n'est point de la

musique de pacotille, que je n'ai point en vue _la vente_ et qu'il faut

être musicien, et chanteur, et pianiste consommé, pour rendre fidèlement

ces petites compositions; qu'elles n'ont rien de la forme ni du style de

celles de Schubert.

Mademoiselle Moulin était au second concert. Je lui avais donné deux

places; mais sa mère est, je crois, absente de Londres. L'effet, je te

le répète, a été de beaucoup supérieur à celui du premier concert, et

l'exécution beaucoup meilleure. J'ai conservé le tambour de basque[85],

parce que j'avais un habile artiste pour le jouer et qu'il a fait ces

petits solos très délicatement et avec un excellent résultat de

lointain, qui ne ressemblait pas à ce que nous entendions à Paris; en

outre, le _pianissimo_ des timbales dans cette salle n'étant presque pas

entendu, le contraste des rythmes eût été perdu en laissant la timbale

seule. Non, c'est bien cela que j'ai voulu; mais, pour le tambourin

comme pour le violon, il faut en savoir jouer quand on s'en sert.

Veux-tu me rendre encore un service?

Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de

Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un ou à l'autre de publier un

fort volume in 8º de 450 à 500 pages, de moi, très drôle, très mordant,

très varié, intitulé _les Contes de l'orchestre_. Ce sont des nouvelles,

historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions,

où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des

biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens

d'un orchestre anonyme, _pendant la représentation des mauvais opéras_.

Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un

chef-d'oeuvre. L'ouvrage est ainsi divisé en _soirées_; la plupart de ces

soirées sont littéraires et commencent par ces mots: On joue un opéra

français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse

caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou

tel lecteur ou orateur, etc.

Lorsqu'une soirée commence par ces mots: On joue _Don Juan_, ou

_Iphigénie en Tauride_, ou le _Barbier_, ou la _Vestale_, ou _Fidelio_,

l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne

parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du

chef-d'oeuvre.

Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à

mille sanglantes ironies, facéties; sans compter les nouvelles d'un

intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui

trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés.

LVII.

AU MÊME.

Londres, 22 mai 1852

Mon cher d'Ortigue,

Je te prie d'excuser mon retard à te répondre. J'ai été tout à fait

absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. Il est fini et je

le lime, frotte et regratte en ce moment.

Je n'ai rien écrit à M. Bertin; _tu ne m'as pas demandé de lettre_ pour

lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point

parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât

comme nous l'espérions tous les deux.

Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet,

et les entrepreneurs perdent _comme tous ceux de toutes_ les

institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient

d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que,

dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public

(cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les

répétitions de la symphonie avec choeurs de Beethoven, dépense qui a

absorbé plus d'un tiers de _la souscription_ (abonnement).

Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de premier

établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain,

en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise

et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.

La symphonie avec choeurs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a

produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très

grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un

tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à

notre honneur de cette oeuvre terrible et merveilleuse. Dans la même

soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de

Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini

admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la

première _pianiste musicienne_ de l'époque, en dépit des intrigues de...

Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de

Beethoven dans ton prochain feuilleton.

Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu

en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en passant,

revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai _à mon retour_ et lui

demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il

y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à

l'oeuvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il

me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me

voyais obligé de la lui céder pour rien.

Je n'ai pas compris ta phrase: «Gounod, _par déférence_ pour son futur

beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique». En

quoi cette école concerne-t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il

besoin de considérations étrangères pour la défendre?...

Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de

notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on

jouera les deux premiers actes de _Faust_.

Mille amitiés.

LVIII.

AU MÊME.

Londres, samedi 12 juin [1853].

Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre

dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant,

une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq

fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des

trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à

Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant.

Après le choeur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce

succès _lauriers_, comme disent les guerriers, chênes et toutes les

herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je

reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse

plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners,

lettres de remerciements, etc., etc.

Pourtant ce séjour prolongé m'inquiète sous le rapport financier. J'ai

tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve

maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres quand je n'y ai plus

rien à faire m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du

luxe; car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au

moment où j'aurais tant de choses _à y voir venir_.

Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n'avoir pas

pu m'engager _cette année_ pour diriger le festival de sa province,

disait:

--C'est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est

encore supérieur à M. Costa.

Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le choeur. Quelles

belles voix de femmes! J'aurais voulu que tu entendisses la symphonie

avec choeurs de Beethoven que nous avons donnée pour la seconde fois

mercredi dernier!... Vraiment, l'ensemble de tout cela dans cette salle

immense d'Exeter Hall était grandiose et imposant.

Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales

pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit

laissée à remplir dans notre cher pays.

Je vais, je crois, terminer ici demain un arrangement pour la

publication en _anglais_ de mon livre. C'est Mitchell qui s'en

chargera...

Madame Moulin m'annonce une commission pour toi; je m'en chargerai.

C'est d'un paletot qu'il s'agit et je l'endosserai pour que la douane

n'ait rien à y voir.

LIX.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, 19 décembre 1852.

Mon cher Morel,

Vous auriez le droit de m'adresser de vifs reproches sur la longue

interruption de notre correspondance et pourtant vous me les

épargnez!... Je reconnais bien là votre bonté ordinaire. Si quelque

chose peut atténuer mes torts, c'est la certitude que j'ai, moi, de

l'intention où j'étais de vous écrire après-demain. Eh bien je vous

écris ce soir en rentrant d'un concert de la nouvelle Société

symphonique organisée par Aristide Farrenc, concert dans lequel on a eu

l'heureuse et audacieuse idée de nous faire entendre une symphonie de

Haydn.

Vous voyez maintenant combien le besoin de cette société devait être vif

et impérieux chez les amateurs parisiens!... Oui, j'ai grande envie de

dormir et pourtant je vous écris tout de suite, pour vous assurer que

j'ai ressenti une grande joie en apprenant votre tardive nomination.

Je m'étais depuis un an fait le flatteur de Balton pour l'exciter à

sévir contre vos obstacles; car il avait vu et il n'avait pas encore

vaincu. Heureusement, il était presque aussi indigné que moi, et je n'ai

pas eu besoin de descendre à des flatteries excessives. Enfin, vous

voilà à peu près tranquille sinon bien portant!... Je vous cherche bien

souvent au café Cardinal, et je ne conçois pas pourquoi on y déjeune

sans vous. Mais vous me faites espérer votre visite et un deuxième

quatuor. J'aurais de longues pages à barbouiller pour vous donner tous

les détails des affaires de Weimar et de Londres et de Paris.

Je vous dirai seulement que cette petite excursion en Allemagne a été la

plus charmante que j'aie jamais faite dans ce pays-là. Ils m'ont comblé,

gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces

chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis

au dîner de l'hôtel de ville la nuit de mon départ, représentaient un

ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. J'ai

fini par pleurer comme deux douzaines de veaux, en songeant à ce que ce

même _Benvenuto_ m'a valu de chagrins à Paris. Cet excellent Liszt a été

adorable de bonté, d'abnégation, de zèle, de dévouement. La famille

ducale m'a comblé de toutes façons. Les jeunes princesses de Prusse ont

été d'une grâce ravissante, elles ont eu des mots... surtout sur _Roméo

et Juliette_, que nous avons exécuté en entier avec un choeur superbe de

cent vingt voix. Puis le bouillant Griepenkerl, qui était venu de

Brunswick et qui a oublié le peu de français qu'il savait, m'a dit,

après la première représentation de _Benvenuto_, en m'embrassant avec

fureur: _E pur si muove, mon cher! e pur si muove!_ J'ai retouché

quelques petites choses dans la partition, et arrangé le livret de

manière à ce qu'il marche bien maintenant. On s'occupe de le traduire en

italien.

Mais tout cela ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de

Londres!... Il fallait voir cet immense public d'Exeter Hall, lancé

après les morceaux de _Roméo_ et de _Faust_!... et ces hourras de notre

grand orchestre!... ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en

rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, _au

rhum, au vin de champagne glacés_. Quel singulier, mais quel grand

peuple! il comprend tout! ou du moins on y trouve des gens pour tout

comprendre.

Eh bien, Beale, après m'avoir prévenu, il y a un mois, que j'allais

recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m'écrit il y a huit

jours, qu'il vient de donner sa démission du Comité, parce que l'un de

mes chefs d'orchestre a trouvé le moyen d'obtenir qu'on ne m'engageât

pas. Il a été tellement berné l'an dernier par les artistes, par le

public et par la presse, qu'il veut l'an prochain, dit-il, prendre sa

revanche en se choisissant un partenaire moins incommode. Il veut faire

engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à

ce monsieur, conduire en dépit du bon sens, c'est-à-dire comme il

conduisait lui-même. Il ne veut qu'un borgne ou un aveugle pour associé

et je ne portais pas même de lunettes.

Ceci est fatal;... mais ni moi ni nos amis de Londres, nous n'y pouvons

rien. On me parle maintenant d'autres projets, toujours pour

l'Angleterre; ce sera bientôt décidé. Ici rien, toujours rien. Le _Te

Deum_ est en l'air, on en parle; mais l'empereur ne veut pas dire un

mot. Il renvoie sa décision à trois ou quatre mois. Il est même question

pour moi de sa chapelle. Je laisse faire et dire, et je ne crois à rien.

Je connais trop mon pays et mon monde. Mon livre des _Soirées de

l'orchestre_ réussit; on en parle beaucoup. Je vais vous l'envoyer.

Mille amitiés à Lecourt. Oh! comme il aurait ri, bu et blagué à Weimar,

s'il y fût venu!... Nous avions du monde de tous les environs, de

Leipzig, de Iéna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfurth, d'Eisenach, de

Dresde même, et jusqu'à Chorley qui était venu de Londres. Celui-là aime

_Benvenuto_ et ne comprend rien à _Roméo_! qu'y faire? Certes non, le

pauvre M*** n'a pas pu vous remplacer au _Requiem_!...

Adieu, mon cher Morel; il est une heure du matin et ma bougie est finie.

LX.

A M. LE DIRECTEUR DU _JOURNAL DES DÉBATS_.

Paris, 25 décembre 1853.

Monsieur,

Le procès intenté à l'administration de l'Opéra par M. le comte

Tyczkiewickz, à propos de la représentation de _Freischütz_ sur ce

théâtre, a fait du bruit en Allemagne, et j'en ai été informé comme tout

le monde. Mais j'ignorais, avant mon retour à Paris, de quelle façon je

me trouve mêlé à ce procès. En lisant dans le _Journal des Débats_ la

plaidoirie de Me Celliez, et en me voyant accusé d'être l'auteur des

mutilations du chef-d'oeuvre de Weber, j'ai éprouvé un instant

d'indécision entre la colère et l'hilarité. Mais comment ne pas finir

par rire d'une telle accusation lancée contre moi, dont la profession de

foi en pareilles matières a été faite de tant de façons et en tant de

circonstances!

Il faut que Me Celliez ait eu une grande confiance dans l'historien

qu'il a consulté, pour accueillir de pareils documents en faveur de sa

cause et leur donner place dans sa plaidoirie. Me croyant néanmoins à

l'abri du soupçon à cet égard, en tenant compte de la profonde

indifférence du public pour de telles questions, je n'eusse point

réclamé contre l'imputation de ce méfait musical.

Mais j'apprends que les journaux de musique du Bas-Rhin y ajoutent foi

(il faut avoir bien envie de me croire coupable!) et me maltraitent avec

une violence qui les honore. L'un d'eux m'appelle _brigand_ tout

simplement. Or voici la vérité.

Les coupures, les suppressions, les mutilations dont s'est plaint à si

juste titre M. Tyczkiewickz furent faites dans la partition de Weber à

une époque _où je n'étais même pas en France_; je ne les connus que

longtemps après, par une représentation du chef-d'oeuvre ainsi lacéré, et

ma surprise alors égala au moins celle que j'éprouve aujourd'hui de me

les voir attribuer.

Une seule fois, plus tard, lors de la mise en scène du nouveau ballet,

le _Freischütz_, qui devait lui servir de lever de rideau, paraissant

trop long encore, je fus invité à me rendre à l'Opéra. Il s'agissait de

raccourcir _mes récitatifs_. En présence des ravages déjà faits dans la

partition de Weber, la prétention de conserver intacts mes récitatifs

eût paru ridicule, pour ne rien dire de plus. Je laissai donc faire en

disant que je serais honteux d'être mieux traité que le maître. Mais

c'était déjà un point résolu; on m'avait appelé seulement pour indiquer

les soudures à faire entre les divers tronçons du dialogue, procédé de

pure politesse, car il y a, à l'Opéra, des soudeurs d'une rare

habileté, grâce à l'extrême habitude qu'ils ont de ces sortes

d'opérations.

Je suis donc étranger aux attentats commis sur la partition de Weber

autant que peuvent l'être MM. les rédacteurs des gazettes musicales du

Bas-Rhin, et M. Celliez, et M. Tyczkiewickz lui-même.

Quelle que soit l'invraisemblance de l'opinion contraire, il m'importe

qu'elle ne puisse s'accréditer auprès des vrais amis de l'art en général

et de ceux d'Allemagne en particulier, et je vous prie, Monsieur, de

vouloir bien accueillir ma juste réclamation.

LXI.

A JOSEPH D'ORTIGUE

Paris, 17 janvier 1854.

Oui, mon bon cher d'Ortigue, tu as raison; c'est mon indomptable passion

pour tout ce que je connais de l'art, qui me donne si facilement des

sujets de chagrin, de douleur même. Pardonne-moi de t'avoir laissé lire

si aisément dans ma pensée; je sentais que cela devait te faire de la

peine et il m'était impossible de retenir les paroles qui me brûlaient

les lèvres. Il est tout naturel que tes convictions religieuses aient

amené des opinions analogues dans tes théories sur l'art. J'aurais dû y

songer et me taire. Quand il s'agit des jugements portés sur ce qui me

regarde directement, sur mes ouvrages, par exemple, l'extrême habitude

de la contradiction me fait les supporter, comme je le dois,

c'est-à-dire silencieusement et même avec résignation. Mais, dès que la

contradiction frappe sur mes idoles (car je suis un fanatique

évidemment), tout mon sang se bouleverse, mon coeur bondit et bat si

rudement, que sa souffrance ressemble à de la colère et doit paraître

offensante à mes interlocuteurs.

J'ai l'amour du beau et du vrai, tu as raison d'en convenir; mais j'ai

un autre amour bien autrement furieux et immense: j'ai l'amour de

l'amour. Or, quand quelque idée tend à priver les objets de mes

affections des qualités qui me les font aimer, et qu'on veut ainsi

m'empêcher de les aimer, ou m'engager à les aimer moins, alors quelque

chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le

jouet. La comparaison est juste: c'est certainement puéril, je le sens

et je ferai tous mes efforts pour me corriger. Enfin, tu m'as puni

chrétiennement, en rendant le bien pour le mal; car ta lettre m'a rendu

heureux. Laisse-moi te serrer la main et te remercier.

Tes notes sont excellentes. Je crois que je m'en tirerai. Mais jamais je

ne fus moins disposé à écrire. Ce feuilleton est du grand nombre de ceux

que je ne sais pas commencer. Et je suis si triste en dedans... La vie

s'écoule... Je voudrais tant _travailler_ et je suis obligé de

_labourer_ pour vivre... Mais qu'importe tout!...

Adieu, adieu

LXII.

A M. BRANDUS.

Paris, 22 janvier 1854.

Mon cher Brandus,

Plusieurs journaux de Paris annoncent mon prochain départ pour une ville

d'Allemagne, où je serais, à les en croire, nommé depuis peu maître de

chapelle. Je conçois tout ce que mon départ définitif de France doit

avoir de cruel pour beaucoup de gens, et avec quelle peine ils en sont

venus à donner foi à cette grave nouvelle et à la mettre en circulation.

Il me serait donc agréable de pouvoir la démentir tout simplement en

disant comme le héros d'un drame célèbre: «Je te reste, France chérie,

rassure-toi!» Mon respect pour la vérité m'oblige à ne faire qu'une

rectification. Le fait est que je dois quitter la France, un jour, dans

quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été

confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait tôt ou tard

dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenant le lieu de

ma future résidence: je suis directeur général des concerts particuliers

de la reine des Ovas à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est

composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de

première force. Ils n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en

conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère dans les premiers

temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir.

J'espère donc arriver au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance.

En attendant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai à

habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins

possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de

critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en

donner à coeur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à

Madagascar.

Recevez, etc.

LXIII.

A M. B. JULLIEN.

Paris, 23 janvier 1854.

Recevez, monsieur, mes sincères remerciements pour le beau livre[86] que

vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai déjà lu deux fois, je l'étudie

et je l'admire. C'est radieux de raison et de bon sens. Vous êtes, ce me

semble, le premier qui ayez traité avec intelligence, et sans se laisser

décevoir par le mirage des folies antiques et modernes, ces diverses

questions.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 12 / 22 段