Les journaux d'ici s'occupent toujours beaucoup de moi; mais la

résistance du comité de la Société philharmonique est quelque chose de

curieux: ce sont tous des _compositeurs anglais_, et Costa est à leur

tête. Or, ils engagent M. _Molique_, ils jouent des symphonies nouvelles

de M. Hesse et autres; mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une

terreur incroyable. Beale, Davison, Rosemberg et quelques autres se sont

mis en tête de les forcer à m'engager. Je laisse faire, nous verrons

bien. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je

trouve, tout à moi, le public et la presse.

Paris semble un peu se rasséréner. Dieu veuille que cela dure et que

l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en

effet, on pourrait espérer quelque grande chose. Mais vous ne sauriez

croire combien votre sort, à vous, Morel, et celui de quelques autres de

nos amis, me préoccupe et m'inquiète. Comment pouvez-vous vous tirer

d'affaire au milieu de cette triomphante débâcle?

XLIV.

AU MÊME.

Londres, 16 mai 1848.

Mon cher Morel,

Je ne puis vous dire combien je suis touché de votre sollicitude à mon

sujet et de l'insistance que vous mettez à me faire retourner à Paris.

Malheureusement, toute aigreur à part, je suis forcé de vous démontrer

que la raison qui me fait rester est une raison d'argent. J'ai encore à

recevoir de Beale[79] le prix de deux morceaux qui ne sont pas terminés,

et un concert s'organise à peu de frais pour le 29 juin. Si j'y gagne

quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr

de n'avoir rien à gagner du tout et, en y allant en ce moment, de perdre

le peu que je recevrai ici. Je fais très peu de dépenses à Londres,

d'ailleurs; aussitôt que je serai sûr de n'y avoir plus rien à faire, je

retournerai à Paris, en souhaitant, sans l'espérer, que vous ne vous

abusiez pas sur les chances qui me restent d'y trouver un emploi

musical. Peut-être à cette époque MM. Marie, Schoelcher, Pyat, ne seront

plus rien; le terrain est mouvant comme du sable. D'ailleurs que

peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de

la vie; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des

arts.... Cela saute aux yeux. Et une fois que je serai au bout de ce qui

me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une

borne et à y mourir de faim comme un chien perdu, ou à me faire sauter

la cervelle. On n'a pas encore fait un acte ni dit un mot qui puisse

fournir un argument contre mes prévisions. Mais enfin, comme il en

serait de même ici, après l'époque où je n'aurai plus rien à y faire,

autant vaut-il crever à Paris qu'ailleurs.

Adieu; quoi qu'il en soit de mon horrible position et de la certitude

que j'ai d'être de trop dans le monde, croyez à toute ma reconnaissante

amitié et à la confiance que j'ai dans la vôtre.

XLV.

A M. GUILLAUME LENZ, A SAINT-PÉTERSBOURG.

Paris, 22 décembre 1848.

Comment! si je m'en souviens... Il faudrait que j'eusse à la fois bien

peu de coeur et bien peu de mémoire pour ne pas m'en souvenir!... Et nos

parties de billard, chez M. le comte Michel[80], parties que nous

faisions avec tant de calembours et force carambolages de mots! et tant

de cigares fumés, tant de bière bue, tant d'opinions musicales

débattues. Non, mon cher monsieur, je n'ai rien oublié, et je vous prie

de n'avoir point à mon sujet de ces idées calomniatrices.

Je vous écrirais mille folies, si le ton de votre lettre n'eût été un

peu triste: vous m'y parlez, à la façon d'un moribond, des éventualités

cholériques... Cela m'a douloureusement ému. Sous l'empire d'une

préoccupation semblable, peu de jours avant la réception de votre

aimable lettre, j'avais écrit à M. le comte Michel Wielhorski pour lui

demander de ses nouvelles. J'espère que tout va bien chez lui.

Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment; on

ne _clube_ plus beaucoup; les rouges rongent leur frein; le suffrage

universel nous a donné une majorité foudroyante pour Louis-Napoléon; les

paysans comptent ne plus payer d'impôts de longtemps, et fondent de

grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son

neveu. Car on sait à quoi s'en tenir sur cette bourde de la mort de

l'empereur... Ah bien, oui, il s'est seulement retiré des affaires... On

va aussi s'occuper bientôt de la répartition des milliards que Napoléon

(le Grand) a rapportés de sa campagne d'Égypte, trésor inépuisable

déterré sous la grande Pyramide. Nous allons filer des jours _d'or_ et

tout ira de _soie_.

Pardon de cet indigne calembour! Comme vous devez rire là-bas et vous

moquer de nous; de nous, qui nous intitulons les peuples _avancés_!

Savez-vous comment on appelle les bécasses trop faites, les bécasses

pourries? Ce sont aussi des bécasses _avancées_. Enfin, que la _volonté_

de Dieu soit faite! J'ai bien de la bonté, n'est-ce pas? Il est très sûr

qu'elle se fera toujours.

Et vous pensez encore à la musique! Barbares que vous êtes! Quelle

pitié! au lieu de travailler au grand oeuvre, à l'abolition radicale de

la famille, de la propriété, de l'intelligence, de la civilisation, de

la vie, de l'humanité, vous vous occupez des oeuvres de Beethoven!!...

Vous rêvez de sonates! vous écrivez un livre d'art[81]!

Ironie à part, je vous en remercie. Nous sommes donc encore quelques

vivants adorateurs du beau. _Rari_... Mais comment faire connaître votre

travail dans notre _gurgite_?

Nous n'avons plus qu'un seul journal musical, la _Gazette musicale_.

J'ai fait part de ce que vous m'avez écrit à M. Brandus, directeur de ce

journal, et il paraît fort disposé à insérer des fragments de votre

ouvrage, mais il voudrait le connaître.

De mon côté, j'en parlerais avec bien du plaisir dans l'un de mes

feuilletons des _Débats_, quand une partie au moins du livre aurait paru

d'une façon ou d'une autre. Je ne sais quel moyen vous indiquer pour me

faire parvenir votre manuscrit. Cela me paraît fort délicat. La perte

d'un imprimé n'est rien; mais un manuscrit qui s'égare, c'est

irréparable. Je crois que le plus sûr serait de le confier à quelqu'un

qui aurait le malheur de venir en France, en lui recommandant de me le

remettre sans intermédiaire. Cherchez cette occasion, et ne doutez pas

de mon empressement à entrer dans vos vues.

Mille amitiés respectueuses à nos excellents amis de la place Michel. Je

vous serre la main. Dieu vous garde de la république, et surtout des

républicains!

[image: notation musicale]

XLVI.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 23 février 1849.

Mon cher monsieur Lwoff,

J'ai été très sensible au reproche bienveillant que vous m'adressez au

commencement de votre lettre; j'ai vu par là que vous ne saviez pas

toute la reconnaissante amitié que j'ai pour vous, amitié bien vive,

bien sincère et que le temps et l'absence n'altéreront pas. J'ignorais

quelles étaient vos relations avec M. Lenz, et c'est la cause du silence

que vous me reprochez. L'indifférence ni l'oubli n'y sont pour rien,

soyez-en tout à fait persuadé.

Je me suis occupé des deux choses dont vous m'avez fait le plaisir de me

parler. Meyerbeer s'était déjà, de son côté, acquitté de la commission

relative à un poème nouveau.

Sans nous être donné le mot, nous sommes allés tous les deux frapper à

la même porte, celle de Saint-Georges. Dès les premiers mots,

Saint-Georges m'a appris que Meyerbeer vous avait répondu et envoyé en

même temps le consentement du librettiste à vous livrer un opéra nouveau

qu'il vient de finir. Vous devez donc être instruit de tout ce qui a

trait à votre question.

Quant à l'autre travail dont Saint-Georges se chargera également, il le

trouve beaucoup plus difficile et plus long que d'écrire un opéra

nouveau, à cause de la nécessité de conserver la musique.

Pour refaire _Ondine_ en trois actes, Saint-Georges demande... que vous

lui procuriez une partition des voix, sans laquelle il ne peut appliquer

ses nouvelles paroles à la musique. Je ne sais ce que vous penserez de

la proposition; la partition me paraît indispensable et toutes les

imitations ou traductions de paroles, si fidèles qu'elles soient, ne

sauraient la remplacer[82].

Saint-Georges demeure rue de Trévise, numéro 6. C'est un homme habile

pour ces sortes de choses, et l'énorme succès du _Val d'Andorre_ donne

en ce moment plus d'autorité encore à son nom.

Si vous lisez la _Gazette musicale_ et les _Débats_, vous devez être au

courant de tout ce qui se fait chez nous en musique, cet hiver. Je ne

vous en parlerai donc pas. Dimanche dernier, soit dit seulement en

passant, Spontini, avec son second acte de _la Vestale_, a tellement

enthousiasmé et bouleversé le public du Conservatoire que nous

ressemblions à une assemblée de fous. J'en pleure encore en vous en

parlant. Je viens de faire deux feuilletons là-dessus; peut-être vous

tomberont-ils sous les yeux: ils paraîtront ces jours-ci dans la

_Gazette musicale_ et les _Débats_.

Je travaille en ce moment à un grand _Te Deum_ à deux choeurs avec

orchestre et orgue obligés. Cela prend une certaine tournure. J'en ai

encore pour deux mois à travailler; il y aura sept grands morceaux.

Adieu, mon cher général; ne m'oubliez pas plus que je ne vous oublie: je

ne vous en demande pas davantage.

XLVII.

A M. LECOURT, AVOCAT, A MARSEILLE.

Paris, jeudi 3 avril 1851.

Mon cher Lecourt,

Allez trouver M. Morel et dites-lui de ma part que nous venons de

répéter pour la première fois son ouverture et que tous nous la trouvons

admirable. Elle sera exécutée à notre concert[83] du 29 de ce mois. Nous

l'avons dite trois fois ce matin; l'orchestre était à peu près complet,

et déjà elle marche assez bien. Nous aurons encore quatre répétitions.

Je jure que c'est un meurtre de voir éloigné du centre musical un

artiste de la valeur de Morel. Son ouverture le prouverait seule. Il y a

là une habileté harmonique, une science d'instrumentation et de

modulations, un sentiment du rhythme et une distinction mélodique qui,

selon moi, sont du premier ordre. Et je puis vous dire, à vous Lecourt,

que mon amitié pour l'auteur ne m'influence pas le moins du monde en sa

faveur. Ce serait de Carafa ou d'Adam que je dirais la même chose.

Seulement je serais mille fois plus surpris. Je ne retrouve pas la

dernière lettre de Morel, et j'ai encore oublié son adresse, voilà

pourquoi je ne lui écris pas directement.

Adieu; je vais _changer de tout_ (il s'agit de vêtements, et non de

sentiments); cette sacrée ouverture m'a fait suer à torrents et je suis

tout trempé.

* * * * *

_P.-S._--Dites-lui que Louis est arrivé bien fort, bien portant, bien

épris de sa carrière; qu'il repart pour les Antilles dans quinze jours,

et qu'il serre la main de _son ami Morel_.

XLVIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, vendredi 9 mai 1851.

Mon cher Morel,

J'ai été si occupé tous ces derniers jours, que je n'ai pas eu l'esprit

de trouver dix minutes pour vous écrire. Après le concert où votre

ouverture a si brillamment figuré, nous en avons eu deux autres coup sur

coup, au Jardin d'hiver, pour lesquels _l'orchestre était payé_, et

qu'il n'y avait, en conséquence, pas moyen de refuser.

Maintenant je pars pour Londres, le ministre du commerce ayant eu l'idée

(singulière pour un Français) de me prendre pour juge du mérite des

divers fabricants d'instruments de musique, exposant leurs travaux dans

le _Cristal-Palace_. Je ne reviens pas de mon étonnement... Nous avons

eu, hier et avant-hier, des réunions de jurés, et je prends ce soir le

chemin de fer. J'aurai beaucoup à faire, étant le seul musicien de la

commission. Votre ouverture a été fort bien exécutée et médiocrement

applaudie, mais admirée de tous les artistes et des vrais amateurs. Vos

billets ont été remis d'après vos indications. Je me réserve de vous la

faire entendre quelque jour avec un orchestre immense, car c'est une

oeuvre de grandes masses; Bourges en a bien parlé dans la _Gazette

musicale_. J'y viendrai, à mon tour, je ne sais quand, dans le _Journal

des Débats_.

Il est question d'une gigantesque entreprise musicale dont on me

confierait la direction à Londres, et où figurerait le _Te Deum_. Si

_les fonds se font_, je vous écrirai pour que vous veniez m'aider, soit

aux études de Paris, soit à celles de Londres, car il faudra bien du

monde et bien de l'intelligence pour mener à bien ce projet.

XLIX.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square.

Mon cher d'Ortigue,

J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout

lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui

touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque

jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines

d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des

imbéciles!...

Je réponds à tes paragraphes:

1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la

chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va

de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.

2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du

concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini.

J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai

à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons.

Tâche de lire mon second article dans les _Débats_; s'il n'a pas paru à

Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte

l'impression _sans égale_ que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale

de Saint-Paul, en entendant le choeur des _six mille cinq cents_ enfants

des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans

comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à

laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens

encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes

rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore

absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas

plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.

A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une

relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de

musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de

quelques théoriciens _savants_ sur une prétendue musique par quarts de

ton. Il n'y a rien de bête comme un _savant_.

Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série

de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, _une voix d'en haut_

se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs

couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait

pouvoir faire de cela une légende populaire, _toute simple_ mais

_digne_, en une foule de parties ou chansons.

Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de

facteurs.

C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute

l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du

genre chaudron, mirliton et pochette.

L.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 21 janvier 1852.

C'est à moi de m'excuser, au contraire, d'avoir écrit aussi tard un

article aussi insuffisant; mais vous ne pouvez savoir comment ces

affaires de feuilletons s'arrangent et de combien de niaiseries nous

sommes forcés de parler avant de pouvoir étudier les choses importantes.

Enfin, bon ou mauvais, l'article a paru, et, s'il vous satisfait à peu

près, je suis plus que content.

Il faut que je vous remercie maintenant de la proposition que vous me

faites au sujet de votre _Stabat_. Malheureusement, vous êtes à mille

lieues de vous douter de l'état musical au milieu duquel nous avons la

honte de vivre à Paris. Notre Société philharmonique n'a pas encore

essayé de reprendre ses séances et je ne sais si elle les recommencera.

Les recettes étaient si faibles, que les artistes n'y gagnaient presque

rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là

l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau.

J'ai fini l'an dernier _trois partitions nouvelles_, et, à l'heure qu'il

est, je n'ai pas pu trouver l'occasion d'en entendre _une note_, et pas

un éditeur n'a osé les publier. Je crois en outre que l'exécution et la

vente d'un _Stabat_ sont encore plus difficiles que celles de tout autre

ouvrage, à cause de l'impossibilité d'obtenir des Parisiens l'attention

nécessaire à une composition grave et triste.

Voilà l'exacte vérité.

Rien n'est plus possible à Paris, et je crois que, le mois prochain, je

vais retourner en Angleterre où le _désir d'aimer_ la musique est au

moins réel et persistant. Ici toute place est prise; les médiocrités se

mangent entre elles et l'on assiste au combat et aux repas de ces chiens

avec presque autant de colère que de dégoût.

Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une

frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations.

Chez nous, le beau, ce n'est pas le laid, c'est le plat; on n'aime pas

plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre; le sentiment du vrai

dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et, sans

l'énergie du président de la République, nous en serions à cette heure

à nous voir assassiner dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous

vivons tranquilles en ce moment; mais nous, artistes, nous _vivons

morts_ (pardonnez-moi l'antithèse).

Si vous trouvez que je puisse vous être utile de quelque façon par mon

feuilleton, ne manquez pas, je vous prie, de m'en informer, ce sera

toujours un bonheur pour moi d'entretenir le petit nombre de lecteurs

sérieux que nous avons en France des choses grandes et sérieuses qui se

font en Russie. D'ailleurs, c'est une dette que je voudrais pouvoir

acquitter. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai

reçu de la société russe en général, de vous en particulier, et la

bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille

de votre grand empereur. Quel malheur qu'il n'aime pas la musique!

Adieu, cher maître; rappelez-moi au souvenir de votre merveilleuse

Chapelle, et dites aux artistes qui la composent que j'aurais bien

besoin de les entendre, pour me faire verser toutes les larmes que je

sens brûler en moi et qui me retombent sur le coeur.

LI.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, 10 février 1852.

Mon cher Morel,

Je ne vous ai pas écrit depuis trop longtemps, c'est mal, très mal de ma

part, et je vous prie de me pardonner cette négligence apparente. Vous

savez par les journaux toutes les nouvelles musicales de Paris. Je ne

vous en dirai donc rien. J'allais partir demain pour Weimar, la première

représentation de _Benvenuto_ devant avoir lieu le 16 de ce mois, jour

de la fête de la grande-duchesse. Et voilà que Liszt m'écrit pour

m'annoncer la maladie de deux des principaux chanteurs, le ténor

(Cellini) et l'Ascanio (mezzo soprano). Cela retardera donc la chose de

quinze ou vingt jours. Or, comme je dois être rendu à Londres le 1er

mars, je ne ferai pas le voyage d'Allemagne très probablement.

Notre philarmonique de Paris étant à vau-l'eau, j'ai fait porter votre

Ouverture (très belle) dans ma chambre de la bibliothèque du

Conservatoire, où se trouve exclusivement la musique qui m'appartient;

si vous en aviez besoin, Rocquemont (qui demeure rue Saint-Marc, 27)

irait la prendre avec un mot de moi et vous la ferait parvenir.

Je suis au fond assez vexé de ne pas aller entendre _Benvenuto_. Liszt

dit que cela va à merveille; voilà quatre mois qu'on y travaille.

J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de

l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans; c'est

diablement _vivace_, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes

idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là

dedans!... J'ai tout remis en ordre. Et votre nouveau quatuor, quand le

grave-t-on? quand l'entendrons-nous? Ah! scélérat! si vous vous mettez à

faire aussi modestement des chefs-d'oeuvre!... Il était temps; personne

ne pouvait plus faire de quatuors.

* * * * *

_P.-S._--Tout l'Opéra est en émoi à cause de mon dernier feuilleton, que

Bertin a fait passer _malgré la censure_ (par mégarde!!!). Je reçois

des lettres de félicitations, des visites, des congratulations, _et les

autres_ m'ont en _abomination_.

LII.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

[Londres], 23 mars [1853].

Mon cher d'Ortigue,

Je t'écris trois lignes pour que tu saches que j'ai obtenu hier soir un

succès pyramidal. Redemandé, je ne sais combien de fois, acclamé et tout

(_sic_) comme compositeur et comme chef d'orchestre. Ce matin, je lis

dans le _Times_, le _Morning Post_, le _Morning Herald_, l'_Advertiser_

et autres, des dithyrambes comme on n'en écrivit jamais sur moi. Je

viens d'écrire à M. Bertin pour que notre ami Raymond, du _Journal des

Débats_, fasse un pot-pourri de tous ces articles et qu'on sache au

moins la chose.

La consternation est dans le camp de la _vieille société

philharmonique_. Costa et Anderson boivent leur bile à pleins verres.

Je n'ai pu faire entrer à Exeter Hall qu'une de tes dames; mais l'autre

a trouvé le moyen d'entrer aussi (en payant, je le crains). Enfin, sois

content. Tout va bien. J'ai un fameux orchestre et un admirable

entrepreneur (Beale) qui ne lésine pas. Depuis hier, il est à moitié fou

de joie. C'est un grand événement pour l'art musical ici et pour moi

que ce succès. Les conséquences n'en sont guère douteuses, à ce que

chacun dit.

Adieu, mille amitiés. Va voir Brandus, si tu en as le temps, et prie-le

de tirer la moelle des journaux anglais pour sa _Gazette_. C'est

curieux, je t'assure.

LIII.

AU MÊME.

Londres, 30 avril 1852.

Je n'ai pas vu ton article dans les _Débats_. Écris-moi un mot pour

m'instruire de tes relations avec M. Bertin. A-t-il imprimé ton travail

sur M. Lehman (c'est, je crois, le nom de l'organiste). As-tu narré les

malheurs du _Juif errant_[84]? Quel est le succès? Quelle est la valeur

de l'ouvrage? J'ignore tout cela. Quelques mots échappés à la plume d'un

des artistes chantant dans l'oeuvre nouvelle me donnent à entendre

qu'elle a fait, à son apparition, un _mezzo fiasco_; ce qui, selon moi,

ne prouverait rien contre elle. Mais, consacre-moi un quart d'heure pour

me mettre au courant.

Avant-hier soir a eu lieu notre troisième concert et la seconde

exécution des quatre premières parties de _Roméo et Juliette_. Tout a

été rendu avec une verve, une finesse, une intelligence inconnues dans

ce pays-ci. L'orchestre, à certains moments, dépassait en puissance tout

ce que j'ai encore entendu. Le morceau de la Fête, qui m'avait moins

satisfait le premier jour, a été rendu comme il ne le fut jamais

ailleurs... et croirais-tu que dans l'Introduction le solo du trombone a

été interrompu, après sa troisième période, par des salves

d'applaudissements!

Quant à ceux qui ont accueilli tout le reste, j'aurais voulu te voir là

pour les entendre. Les journaux continuent à me chauffer (excepté le

_Daily News_), qui est rédigé par M. Hogarth, un excellent vieillard qui

fut, jusqu'à présent, fort de mes amis, mais qui, depuis quelques

années, remplit les fonctions de secrétaire de la Société

philharmonique. _Indè iræ_. Il y a aussi X..., qui fait un peu le

_Scudo_, parce qu'il n'a pas pu tirer de Beale les _scudi_ qu'il

demandait pour les traductions anglaises des oeuvres nouvelles que nous

exécutons... (confidentiel). Mais cela ne gâte rien; le succès est

général et je suis au coeur de la place. Je monte, en ce moment, la

symphonie avec choeurs de Beethoven qui, jusqu'à présent, n'a été

qu'abîmée ici.

Croirais-tu que presque tous les critiques sont hostiles à _la Vestale_,

dont nous avons, avant-hier, exécuté largement les plus beaux

fragments?...

J'ai eu la faiblesse d'éprouver de ce _lapsus judicii_ un crève-coeur

inexprimable... comme si j'eusse ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de

laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde... comme si

l'intelligence de certaines oeuvres de génie n'était pas nécessairement

refusée à des peuples entiers...

Je suis presque honteux de réussir à ce point... Tout cela entre nous.

LIV.

A LOUIS BERLIOZ.

Londres, lundi 3 mai [1853].

Tu me dis que tu deviens fou! Tu l'es.

Il faut être fou ou imbécile pour m'écrire de pareilles lettres: il ne

me manquait que cela au milieu des fatigues de jour et de nuit que j'ai

à endurer ici. Dans ta dernière lettre de la Havane, tu m'annonces que

tu arriveras avec cent francs et maintenant tu en dois quarante!!! qui

est-ce qui t'a dit de payer 15 francs pour l'entrée d'un paquet de

cigares? ne pouvais-tu les jeter à la mer?

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 11 / 22 段