Staudigl. On monte, en attendant, l'opéra de Balfe. L'orchestre est
superbe, et, à part quelques imperfections de justesse dans les
instruments à vent, on n'en trouverait guère de meilleur. Nous avons 120
choristes qui vont bien aussi. Tout ce monde m'a fait un accueil très
chaleureux, le jour où Jullien a fait jouer dans un de ses concerts
_l'Invitation à la valse_. L'orchestre m'a fait une ovation et le public
a redemandé le morceau de.... Weber! et puis nous avons bien des
artistes français et allemands et italiens qui me connaissaient déjà et
me sont tout dévoués. Tels sont Tolbecque, Rousselot, Sainton, Piatti,
Eisenbaum, Beauman, etc., etc. Je ne commencerai mes concerts qu'au mois
de janvier.
Maintenant seriez-vous assez bon pour aller chez Th. Gautier, villa
Beaujon, avenue Byron, nº 14 (pardon de la course), lui demander une
réponse à la lettre que je lui écrivis il y a plus de quinze jours; il
s'agissait d'un ballet que Jullien lui demande immédiatement pour
mademoiselle Fuoco et qui doit être mis en scène par Coralli père.
Jullien a besoin de savoir tout de suite si Gautier consent à le faire,
à quelles conditions, et s'il peut livrer le manuscrit avant le 15
décembre.
Je vous en prie, acceptez cette corvée; mille amitiés à Desmarest. Je
m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné.
J'ai reçu pourtant force invitations depuis que je suis ici, et votre
ami M. Grimblot a la bonté de me venir voir souvent. Il m'a fait
recevoir de son club; mais Dieu sait le divertissement qu'on peut
trouver dans un club anglais! Macready a donné en mon honneur un
magnifique dîner, il y a huit jours; c'est un homme charmant et point du
tout prétentieux dans son intérieur. Il est terrible aux répétitions, et
il a raison de se montrer tel. Je l'ai vu, l'autre jour, dans une
nouvelle tragédie, _Philippe d'Artevelde_; il y est superbe, et il a mis
en scène la pièce d'une manière vraiment extraordinaire: personne ici
n'entend comme lui l'art de grouper les masses populaires et de les
faire agir. C'est admirable.
XXXVII.
AU MÊME.
Londres, 8 décembre [1848]
Mon cher Morel,
Toujours des commissions!... Soyez assez bon pour aller au reçu de cette
lettre chez mon graveur Parent, 43, rue Rochechouart, et lui dire qu'il
m'envoie _tout de suite_ par la diligence les parties d'instruments à
vent, harpe et timbales, etc., d'_Harold_, en double, comme je lui ai
indiqué dans une note qu'il a entre les mains; plus, la feuille volante
des altos où se trouvait une faute qu'il doit avoir corrigée; plus les
exemplaires fautifs que je lui ai renvoyés de Londres. J'en ai besoin
pour vérifier les corrections. En outre, s'il ne peut m'envoyer une
épreuve telle quelle de la partition, il m'en renverra le manuscrit. Je
vous recommande de vous assurer de la voie par laquelle tout ceci me
parviendra, car vous comprenez que je ne voudrais pas perdre votre
partition.
Maintenant, je dois vous dire que l'ouverture de notre grand opéra a eu
un succès immense; toute la presse anglaise s'accorde à nous louer.
Madame Gras et Reeves, le ténor (dans _Lucie_), ont été rappelés quatre
ou cinq fois avec frénésie. Et vraiment l'un et l'autre le méritaient.
Reeves est une découverte sans prix pour Jullien; il a une voix
charmante, d'un timbre essentiellement distingué et sympathique, il est
très bon musicien, sa figure est très expressive et il joue avec son feu
national d'Irlandais. A mon entrée à l'orchestre, la salle m'a fait une
superbe réception. Nous avons joué pour commencer la belle ouverture
d'_Éléonore_ de Beethoven, nº 1, superbement. On a redemandé dans
_Lucie_ le grand sextuor en _ré_ [bémol] qui commence le final du second
acte, et ce soir, à la seconde représentation, on a en outre redemandé
le choeur en _mi_ [bémol] du troisième acte.
[image: notation musicale]
Les Anglais sont dans la stupéfaction d'entendre dans un théâtre anglais
cette masse de cent vingt choristes et ce bel orchestre, et d'avoir un
pareil ténor et une telle prima donna. Il n'y a que le ballet qui est
misérable, mais nous aurons mieux dans quelque temps.
Je vais commencer à répéter mes symphonies _un mois et demi d'avance_,
dès que les parties d'orchestre et la partition d'_Harold_ me seront
parvenues.
Mille pardons de vous faire ainsi courir pour cette affaire, mais je
n'ose me fier qu'à vous.
XXXVIII.
AU MÊME.
Londres, 14 janvier 1848.
Mon cher Morel,
Votre lettre m'a fait bien plaisir; je vous en remercie. Si je ne me
trompe, elle s'est croisée avec la dernière que je vous ai écrite; car
vous ne me dites rien dans la vôtre des journaux que je vous demandais,
ni des informations que je vous priais de prendre au sujet d'une
commission donnée à Brandus, dont je n'avais point de nouvelles. Je fais
ici un métier de cheval de moulin, répétant tous les jours de midi à
quatre heures et conduisant tous les soirs l'opéra de sept heures à dix
heures. Depuis avant-hier seulement, nous n'avons pas de répétitions et
je commence à me remettre d'une _grippe_ qui m'inquiétait, ainsi traitée
par la fatigue et les vents froids du théâtre. Vous avez eu sans doute
déjà connaissance de l'horrible position où Jullien s'est mis et nous a
entraînés tous avec lui. Cependant, comme il faut ruiner son crédit à
Paris le moins possible, ne parlez à personne de ce que je vais vous
dire. Ce n'est pas l'entreprise de Drury-Lane qui a renversé sa fortune;
elle était déjà détruite avant l'ouverture, et il avait sans douta
compté sur de fortes recettes pour la relever. Jullien est toujours le
même fou que vous avez connu; il n'a pas la moindre idée des nécessités
d'un théâtre lyrique, ni des nécessités même les plus évidentes pour une
bonne exécution musicale. Il a ouvert son théâtre sans avoir une _seule
partition_ à lui, et à l'exception de l'opéra de Balfe qu'il a bien
fallu faire copier, nous ne vivons jusqu'à présent que sur le bon
vouloir des agents de Lumley, qui nous prêtent les parties d'orchestre
des opéras italiens que nous montons. Jullien est en ce moment à faire
sa tournée de province, gagnant beaucoup d'argent avec ses
concerts-promenades; le théâtre fait ici chaque soir des recettes fort
respectables, et, en résumé, après nous avoir fait consentir à la
réduction d'un tiers de nos appointements, nous _ne sommes pas payés du
tout_. On paye seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et
les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Cependant Jullien a
vendu il y a quinze jours son magasin de musique de Regent's street près
de deux cent mille francs... et je ne puis me faire payer, et les
acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de chant et de
ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que
moi... Concevez-vous rien à cela?
Cependant, il proteste que nous ne perdrons rien, et nous allons
toujours, et le public ne demande qu'à venir. Mais le crédit de Jullien
à Londres est _perdu entièrement_... Mon concert est toujours annoncé
pour le 7 février. Je n'ai pas voulu ces jours-ci faire de nouvelles
répétitions. Je vais les reprendre toutefois jeudi prochain. Nous avons
maintenant l'espérance que le théâtre ne fermera pas, grâce à un emprunt
qu'un éditeur de musique a procuré à M. Gye, le délégué de Jullien en
son absence.
Si Jullien à son retour ne me paye pas, je tâcherai de m'arranger avec
Lumley et de donner des concerts au théâtre de la Reine. Car il y a
maintenant ici une belle place à prendre pour moi, place laissée vacante
par la mort de ce pauvre Mendelssohn. Tout le monde me le répète du
matin au soir, la presse et les artistes sont très bien disposés pour
moi. Déjà les deux répétitions que j'ai faites d'_Harold_ et du
_Carnaval romain_, et de deux parties de _Faust_, leur ont fait ouvrir
de grands yeux et d'immenses oreilles: j'ai lieu de croire que c'est
_ici_ que je dois me faire une belle position. Quant à la France, je n'y
pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle
que vous me donniez dans votre dernière lettre, de venir donner un
concert à Paris au mois d'avril. Si jamais j'ai assez d'argent pour
DONNER des concerts à mes amis de Paris, je le ferai; mais ne me croyez
plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je
ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que
l'indifférence, et perdre l'argent que je gagne avec tant de peines dans
mes voyages. Ce sera un grand chagrin pour moi, car les sympathies de
mes amis de France me sont toujours les plus chères. Mais l'évidence est
là: comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur
tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de
conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. Ai-je
jamais vu à Paris, dans mes concerts, _des gens du monde_, hommes et
femmes, émus comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des
princes du sang s'intéresser à mes compositions au point de se lever à
huit heures du matin, pour venir, dans une salle froide et obscure, les
entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je
jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour? La
société du Conservatoire, ou du moins ceux qui la dirigent, ne me
sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans ces
concerts les oeuvres de tout ce qui a un nom quelconque en musique,
excepté les miennes?... N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra
avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux, et ses directeurs
toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à
combattre, si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas
ignoble de jour en jour? y voyons-nous autre chose maintenant (à de
rares exceptions près) que de l'intrigue, de basses transactions et du
crétinisme?
Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes
feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle?
Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire
empressé, et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils
savent que j'ai _des griffes et des défenses_?..... Ne voir partout
qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur... voilà mon lot à
Paris. Encore si mes amis y étaient heureux! Mais, loin de là, vous êtes
presque tous esclaves, dans des positions gênantes et gênées; je ne puis
rien pour vous et vos efforts pour moi sont impuissants.
La France donc est effacée de ma carte musicale, et j'ai pris mon parti
d'en détourner le plus possible mes yeux et ma pensée. Je ne suis pas
aujourd'hui dans la moindre disposition mélancolique, je n'ai pas de
spleen; je vous parle avec le plus grand sang-froid, la plus entière
lucidité d'esprit. Je vois ce qui est.
Un vif regret pour moi, dans mes absences de plus en plus fréquentes de
Paris, c'est de ne pas vous voir; et vous n'en doutez pas, j'espère.
Vous savez combien j'apprécie la rectitude de jugement, la bonté d'âme
et l'amour de l'art dont vous m'avez donné tant de preuves.
Pardonnez-moi donc de vous faire aussi franchement ma profession de foi
nationale.
XXXIX.
A M. ALEXIS LWOFF[78].
Londres, 29 janvier 1848.
Mon cher général,
C'est un malade qui vous écrit; en conséquence, ne le grondez pas trop
d'avoir tant tardé à vous répondre. Je suis fâché que vous ayez pu me
croire contrarié de la publication de ma lettre sur _Ondine_. Elle ne
contenait rien que je tinsse fort à garder secret: mes sentiments
d'amitié pour vous d'abord, ma haute estime pour vos rares talents
ensuite, et enfin mes observations sur l'insalubrité des ténors auxquels
nous sommes généralement exposés, nous tous qui avons le malheur de
chercher des _intelligences servies par une voix_. Mes plaisanteries sur
eux m'auront valu quelques douzaines d'ennemis intimes de plus; mais je
m'en moque comme d'un opéra comique sur lequel je n'ai pas de feuilleton
à faire. Mieux que cela, j'en suis fort aise: j'aime à être détesté des
crétins, ils m'autorisent ainsi à leur rendre la pareille.
A propos de crétins, si vous saviez dans quelle _crétinière_ je suis
tombé ici!... Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux
théâtre!..... Figurez-vous que cela s'appelle Académie royale de
musique, Grand-Opéra anglais, et que, depuis que l'ouverture s'en est
faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du
Donizetti et du Balfe, _Lucia_, _Linda di Chamounix_, _the Maid of
honour_. Nous avions un orchestre superbe; le directeur en a emmené la
fleur avec lui dans sa tournée de province où il donne des concerts
populaires; et nous devons nous contenter de ce qu'il n'a pas voulu, et
marcher quand même.
J'entends des raisonnements sur la musique, sur le public, sur les
artistes, qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de
colère, si elles pouvaient les entendre; je subis des chanteuses
anglaises qui feraient se briser et se tordre les crins de votre
archet...
On m'a engagé aussi pour quatre concerts; je donnerai le premier dans
huit jours, le 7 février. Nous n'avons pas encore pu avoir une seule
fois l'orchestre complet pour les études. Ces messieurs viennent quand
il leur plaît et s'en vont à leurs affaires, les uns au milieu, les
autres au quart des répétitions. Le premier jour, je n'ai point eu de
cors du tout; le second, j'en ai eu trois; le troisième, j'en ai eu deux
qui sont partis après le quatrième morceau. Voilà comment on entend la
subordination dans ce pays-ci. Les choristes seuls me sont dévoués
presque autant que ceux de Saint-Pétersbourg... Oh! la Russie! et sa
cordiale hospitalité, et ses moeurs littéraires et artistiques, et
l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle, organisation précise,
nette, inflexible, sans laquelle, en musique comme en beaucoup d'autres
choses, on ne fait rien de bon ni de beau, qui me les rendra? Pourquoi
êtes-vous si loin?...
Tenez, général, je suis depuis cinq jours malade, au lit, d'une
bronchite violente; c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me
l'ont donnée. Pourtant il y a beaucoup à faire ici, à cause du public,
qui est attentif, intelligent et vraiment amateur d'oeuvres sérieuses.
J'ai entendu le dernier oratorio de ce pauvre Mendelssohn (_Elie_).
C'est magnifiquement grand et d'une somptuosité harmonique
indescriptible. J'espère que les inquiétudes dont vous me parlez et qui
vous agitent sont dissipées maintenant et que madame Lwoff est rétablie.
Veuillez lui présenter mes respectueux hommages. Vous me demandez où je
compte passer l'été; je n'en sais rien. Pourtant il est à croire que
j'irai visiter encore Nice, comme je fais toujours quand j'ai passé un
rude hiver. En tout cas, on vous dira à Paris où je serai; je vous en
prie, ne manquez pas de me trouver et de faire que je vous trouve: je
serai si heureux de vous voir!...
Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me
laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je ne me
berce pas beaucoup de cette idée: tout dépend de l'empereur. S'il
voulait, nous ferions de Pétersbourg en six ans le centre du monde
musical.
Je n'ai pas eu la moindre nouvelle des comtes Wielhorski; j'ai écrit au
comte Michel, il ne m'a pas répondu. La crainte qu'il ne voie dans mes
lettres un but intéressé m'empêche de lui écrire de nouveau: j'ai
tellement peur d'avoir l'air d'un solliciteur!... Et, pourtant, Dieu
sait combien j'ai conservé de vive reconnaissance pour toute les bontés
qu'ils ont eues l'un et l'autre pour moi, l'an dernier!
On joue, ce soir, à Drury-Lane, _Linda di Chamounix_; j'ai le bonheur
d'être malade, je ne conduis pas. Je vais tâcher de dormir comme on dort
dans une chambre bien close quand on entend pleuvoir à verse au dehors.
XL.
A M. AUGUSTE MOREL.
Londres, samedi, 12 février 1848.
Mon cher Morel,
Ce n'est qu'aujourd'hui seulement que j'ai le temps de vous écrire. Mon
concert a eu lieu lundi dernier avec un éclatant succès; l'exécution a
été magnifique de verve, de puissance et de précision. Nous avions fait
cinq répétitions d'orchestre et dix-huit pour le choeur. Ma musique a
pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre; j'ai
été rappelé après le concert. On a encore redemandé (comme ailleurs) la
marche Hongroise et la scène des Sylphes. Tout ce qui a quelque
importance musicale dans Londres était à Drury-Lane ce soir-là, et la
plupart des artistes de quelque valeur sont venus après le concert me
féliciter. Ils ne s'attendaient à rien de pareil; ils croyaient à une
musique diabolique, incompréhensible, dure, sans charme...--Il faut voir
comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris. Davison
lui-même a fait un article dans le _Times_ dont on lui a, faute de
place, ôté la moitié; ce qui en est resté a produit son effet néanmoins.
Mais je ne sais ce qu'il pense au fond: avec des opinions comme les
siennes, il faut s'attendre à tout. Le vieux Hogarth du _Daily News_
était dans une agitation des plus comiques: «J'ai _tout mon sang en
feu_, m'a-t-il dit; jamais de ma vie je n'ai été _excité_ de la sorte
par la musique.» Maintenant je cherche comment je pourrai donner mon
second concert. Jullien ne payant plus ses musiciens ni ses choristes,
je n'ose m'exposer au danger de les voir me manquer au dernier moment.
Hier soir, après _Figaro_, la défection a commencé. Les cors m'ont
averti qu'ils ne viendraient plus. Et mes appointements courent les
champs... Dieu sait si je les attraperai jamais.
XLI.
AU MÊME.
Londres, 6 mars [1849].
Mon cher Morel,
Que devenez-vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas un mot? Où en sont
vraiment les affaires musicales? Je l'ai demandé à Desmarest il y a huit
jours et, comme de raison, il ne m'a pas répondu. Il faut convenir que
Paris est un aimable séjour, et que c'est là, surtout, qu'on peut
s'écrier comme je ne sais quel ancien: «O mes amis! il n'y a plus
d'amis!» Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour
brûler cette damnée ville... Quand serai-je donc arrivé à ne plus songer
à ce qu'on y fricotte!... J'espère que nous allons au moins être
débarrassés du _droit_ des hospices sur les concerts; j'espère qu'il n'y
aura plus de subventions pour nos stupides théâtres lyriques; j'espère
que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus, et au
plus vite; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de
chant; j'espère enfin que nous serons libres d'être libres, sinon nous
avons une nouvelle mystification à subir.
Que devient M. Bertin? On dit ici qu'il se cache... Que deviennent tous
nos précieux ennemis (_precious villains_), comme dit Shakspeare?
XLII.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
76, Harley street, London, 15 mars 1848.
Mon cher d'Ortigue,
Il y a longtemps que je veux t'écrire et, c'est aujourd'hui seulement
que j'en trouve le temps. La vie de Londres est encore plus absorbante
que celle de Paris; tout est en proportion de l'immensité de la ville.
Je me lève à midi; à une heure, viennent les visiteurs, les amis, les
nouvelles connaissances, les artistes qui se font présenter. Bon gré,
mal gré, je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six, je
travaille; si je n'ai pas d'invitation, je sors alors pour aller dîner
assez loin de chez moi; je lis les journaux; après quoi vient l'heure
des théâtres et des concerts: je reste à écouter de la musique telle
quelle jusqu'à onze heures et demie. Nous allons enfin trois ou quatre
artistes ensemble souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux
heures du matin. Voilà ma vie extérieure... Tu sais, plus ou moins bien,
le succès brusque et violent de mon concert de _Drury-Lane_. Il a
déconcerté en quelques heures toutes les prévisions favorables ou
hostiles et renversé l'édifice de théories que chacun s'était faites ici
sur ma musique d'après les critiques tricornues du continent. Dieu
merci! la presse anglaise tout entière s'est prononcée avec une chaleur
extraordinaire, et, à part Davison et Gruneisen, je ne connaissais pas
un des rédacteurs.
C'est différent maintenant; les principaux d'entre eux sont venus me
voir, m'ont écrit et nous avons ensemble de fréquentes et cordiales
relations. Il y avait bien longtemps que je n'avais éprouvé une
satisfaction aussi vive qu'en lisant l'article de _l'Atlas_ que j'ai
envoyé à Brandus et qu'il n'a pas fait traduire. Il est de M. Holmes,
l'auteur d'une _Vie de Mozart_ extrêmement admirée ici.
M. Holmes était venu dans la persuasion qu'il allait entendre des
duretés, des folies, des non-sens, etc.
Je t'assure que tu eusses été bien heureux de cette grande victoire. Il
faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas s'endormir à Capoue.
Jullien ne m'a pas payé, tu le sais. Son théâtre est maintenant un
cirque équestre. Les deux théâtres italiens se disputent à qui exécutera
le mieux les chefs-d'oeuvre italiens. On a joué hier soir l'_Attila_ de
Verdi au théâtre de la Reine... Après l'_Attila_, holà! Les directeurs
de Covent-Garden désirent monter un concert shakspearien, composé de
_Roméo_, _le Roi Lear_, la _Ballade sur la mort d'Ophélie_ et _la
Tempête_. Nous avons eu ensemble une conférence avant-hier, à ce sujet,
et je leur ai déclaré qu'à aucun prix, je ne consentirais à organiser
cette exécution, s'ils ne m'assuraient quinze jours d'étude pour les
voix et quatre répétitions pour l'orchestre. Ils se concertent
maintenant à ce sujet.
La Société philharmonique a commencé ses séances avant-hier. On y a
exécuté une symphonie de Hesse (l'organiste de Breslau) bien faite, bien
froide, bien inutile; une autre en _la_ de Mendelssohn, admirable,
magnifique, bien supérieure, selon moi, à celle également en _la_ qu'on
joue à Paris. L'orchestre est très bon; à l'exception de quelques
instruments à vent, il n'y a rien à lui reprocher, et Costa le dirige à
merveille. Personne ne voulait croire, ce soir-là, que la Société ne
m'eût encore rien demandé pour ses concerts; c'est pourtant vrai. On dit
qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne
me livrerai qu'avec de grandes précautions aux pattes de velours de tous
les vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition
des _manières_ du Conservatoire de Paris.
J'aurais trop à te dire sur ces petites vanités fiévreuses et
goutteuses; et tu les devines sans peine. En résumé, je resterai ici
tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y
créer une position. Heureusement, les circonstances sont favorables. Tôt
ou tard, cette position arrivera et sera, me dit-on, solide. Je n'ai
plus à songer, pour ma carrière musicale, qu'à l'Angleterre ou à la
Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la
dernière révolution rend ma détermination plus ferme et plus
indispensable. J'avais à lutter, sous l'ancien gouvernement, contre des
haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent
nos théâtres et l'indifférence du public; j'aurais, de plus, la foule
des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la
musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts,
en France, sont morts maintenant, et la musique, en particulier,
commence déjà à se putréfier; qu'on l'enterre vite! Je sens, d'ici, les
miasmes qu'elle exhale...
Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait
me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans
ma carrière; mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le
temps, un véritable préjugé.
La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de
gredins: il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître.
Est-il vrai que Perrot ait perdu sa place? Je ne sais si on a daigné me
conserver celle de la bibliothèque du Conservatoire qui me rapportait
118 francs par mois. J'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur
qui, bien entendu, ne m'a pas répondu.
XLIII.
A M. AUGUSTE MOREL.
Londres, lundi 24 avril 1848.
Mille remerciements, mon cher Morel, pour la peine que vous prenez à mon
sujet et pour votre lettre si amicale. C'est une bonne fortune en ce
temps-ci d'obtenir de Paris une réponse de ses amis... Il est vrai,
comme dit le proverbe, qu'il y a fagots et fagots.
Ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi; je ne
sais pas encore où je vais loger. J'ai dû quitter la maison de Jullien
il y a quatre jours, une nouvelle saisie y ayant été opérée, au nom de
la reine, pour la _queen's-tax_ qu'il n'avait pas payée.
Avant-hier, les journaux de Londres ont annoncé la _banqueroute_ de
Jullien, qui, dit-on, est, à cette heure, en prison. Je n'ai donc plus
rien à espérer de lui.