que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour
moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à
l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire?
XXVIII.
A M. GRIEPENKERL[70].
Paris, janvier, 1845.
Mon cher Griepenkerl,
Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si
vous avez reçu la partition du _Carnaval romain_ et les deux volumes que
je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on
dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles
avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les
procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas
ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre,
j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec
cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est
la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à
peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en
ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des
inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je
donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou
plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions
surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en
effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici
pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie
de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche,
pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à
moi)...
XXIX.
A MICHEL GLINKA[71].
Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de _dire_ à
beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et
d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques
colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir.
N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus
remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur
vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la
Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour
la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de
supportable et donner aux lecteurs des _Débats_ une idée approximative
de votre haute supériorité.
Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les
prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire
un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi
intéressant.
XXX.
A LOUIS BERLIOZ[72].
Samedi 25..... (vers 1846).
Mon cher Louis,
Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit
et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale.
Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée.
Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction
et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans
une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point
d'état: de quoi vivrons-nous?
Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me
quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!...
Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous
irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il
faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en
France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il
faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le
nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu
comprendras.
En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le
_seul_ entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi.
Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera
bien triste si tu restes à _vingt ans_ un garçon inutile à toi-même et à
la société.
Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma soeur Nancy me
parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire.
Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à
la poste.
Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?...
Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme.
XXXI.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Prague, 27 janvier 1846.
Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au
courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne
si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les
plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire
vingt colonnes du _Journal des Débats_ tout au moins.
Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec
l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne
voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur
moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs,
d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de
quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour
ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il
s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en
fétiche, en lama, en manitou....
A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de
pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se
manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne
voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs
parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de
ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune
violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à
son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter
les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de
lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais
bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire
longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de
Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand
journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu
parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas
pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain
tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret
des préparatifs de la fête avait été bien gardé.
Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi.
_P.-S._--Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous
aurions un monde fou au théâtre ce soir.
_Tout se loue._
XXXII.
AU MÊME.
Breslau, 13 mars 1846.
Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est
parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je
suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques
lignes...
Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la
place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à
celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir.
Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de
l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis
que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de
s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre
congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une
curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au coeur (Paris,
c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y
trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule
pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le coeur me manquer et
j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été
péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les
rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si
rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas
question.
Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui
que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de _Faust_, auquel
je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des
choeurs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de
cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert
que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par
le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur
savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur
mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand
concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le
chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me
montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu
la circonstance de la guerre de Pologne, _on ne tirera pas le_ canon,
mais il est défendu de fumer dans la salle.
Adieu.
XXXIII.
AU MÊME.
Prague, 16 avril 1846.
Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose
d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je
me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les
choeurs de _Roméo et Juliette_ parfaitement sus par l'Académie de chant.
J'ai respiré en m'entendant _pour la première fois_ exécuté par des
choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons
fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était
introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant
d'interprète.
J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette
composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue.
Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y
a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci;
il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand
finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche
maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du
Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même
impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de
tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore
écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été
furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le
mot aux répétitions.
J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est
belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces
musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où
l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes
de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours
(Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont
les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont
venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du
Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la
cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai
(parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas
encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les
remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils
devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais _leur
faire honneur par ma grossièreté_. Cette phrase les a fait tous
prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux
de Vienne aiment mieux _autre chose_. Ils ont cependant dû s'en passer
aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont
toujours rancune.
Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici _la Damnation de
Faust_, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore
quatre grands morceaux à faire pour la terminer.
On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le
concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous
les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David[73] m'ont
fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les _Débats_, était
terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir
monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter
les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui
allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu
m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit
là-dessus.
Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces
embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de
l'exécution de _Roméo_ un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur,
comme feraient certains académiciens.--Ils chantent maintenant ici les
thèmes de la Fantastique (_l'Idée fixe et le Bal_) jusque dans les rues.
Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical.
Quand on rencontre une femme,
[image: notation musicale]
signifie qu'elle a l'air commun et hardi.
[image: notation musicale]
veut dire qu'elle est charmante.
[image: notation musicale]
veut dire qu'on est triste et inquiet.
Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le
_sixième_ en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites.
XXXIV.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Paris, 26 août 1847.
Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma soeur; je n'ai pas encore quitté
Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra.
Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé
dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux
que celui qu'on m'offrait à regret ici[74]. J'ai donc rendu leur
_dernière_ parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la
proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury
Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs,
plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma
musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes
destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois
de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû
définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion.
Je vais écrire encore une lettre pour les _Débats_ et je partirai pour
la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai
celles sur la Russie: c'est convenu.
Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises,
viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis
longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle
épreuve.
D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup
moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément
de littérature moderne,--pour la dénigrer, bien entendu. On en est à
Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne...
On lit, on jase, on déraisonne,
On _absurde_ un petit moment...
Il faut faire le verbe _absurder_.
Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je
suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon.
XXXV.
A M. TAJAN-ROGÉ[75].
Londres, 10 novembre 1847.
Mon cher Rogé,
Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable
lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli
à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée
exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le
_centre des arts_. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre
avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je
n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de
l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un
mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés
exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra
en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera
que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs
fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient
d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette
année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel
nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne
compte que sur la seconde année. Les choeurs et l'orchestre en revanche
sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier;
je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme
d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que
qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de
construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y
parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la
foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à
Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai
présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de
temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires
littéraires pour lesquelles il pourrait le servir.
Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment
rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus
en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà
pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les
derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales
devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans
que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les
musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui
connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur
répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas
qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès
de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des
galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le
lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva
que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première
représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de
l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais
Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce
sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont
pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance
musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer
dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale;
mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en
conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des
directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de
laisser maintenant sur le dos de mon successeur au _Journal des Débats_.
Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de
mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque
année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant
mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes
excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur
Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la
Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous
avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec
grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos
confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer,
de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois
écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial,
intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la
connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y
mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter
maintenant.
Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce
que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop
Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue
meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir
à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand
coeur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas
beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.
Je suis venu _seul_ à Londres; vous pouvez en deviner les raisons.
D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a
toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État,
mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre.
Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions,
l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra
étrange.
Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me
suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que
grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode
majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.--Par un
amour poétique, atroce et _parfaitement innocent_ (avec ou sans
calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je
_vous écriverai_» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la
marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons
faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et
jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes
amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de _Faust_:
«Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je
ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas
possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible
que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé
devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai
été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle.
Elle m'avait tant promis qu'elle m'_écriverait_!... Elle est sans doute
mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier
concert, est certainement revenu depuis longtemps.
O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil
couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma
poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de _Roméo et Juliette_:
[image: notation musicale]
je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et
offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon
départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe
d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu,
adieu. Vous m'_écriverez_, au moins, vous.
XXXVI.
A M. AUGUSTE MOREL.
Londres, 31 novembre [1848]. _Harley street, 76._
Mon cher Morel,
Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous
la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi[77]. Peu importe le mérite
de l'oeuvre, c'est une question de directeur que je vous transmets.
Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; _la Fiancée de Lammermoor_ par
madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves
a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable
langue anglaise puisse permettre de chanter.