Adieu; voilà toutes mes nouvelles. Mille choses à tous ceux de mes amis

que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour

moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à

l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire?

XXVIII.

A M. GRIEPENKERL[70].

Paris, janvier, 1845.

Mon cher Griepenkerl,

Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si

vous avez reçu la partition du _Carnaval romain_ et les deux volumes que

je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on

dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles

avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les

procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas

ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre,

j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec

cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est

la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à

peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en

ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des

inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je

donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou

plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions

surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en

effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici

pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie

de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche,

pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à

moi)...

XXIX.

A MICHEL GLINKA[71].

Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de _dire_ à

beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et

d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques

colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir.

N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus

remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur

vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la

Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour

la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de

supportable et donner aux lecteurs des _Débats_ une idée approximative

de votre haute supériorité.

Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les

prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire

un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi

intéressant.

XXX.

A LOUIS BERLIOZ[72].

Samedi 25..... (vers 1846).

Mon cher Louis,

Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit

et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale.

Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée.

Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction

et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans

une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point

d'état: de quoi vivrons-nous?

Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me

quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!...

Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous

irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il

faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en

France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il

faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le

nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu

comprendras.

En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le

_seul_ entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi.

Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera

bien triste si tu restes à _vingt ans_ un garçon inutile à toi-même et à

la société.

Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma soeur Nancy me

parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire.

Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à

la poste.

Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?...

Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme.

XXXI.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Prague, 27 janvier 1846.

Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au

courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne

si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les

plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire

vingt colonnes du _Journal des Débats_ tout au moins.

Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec

l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne

voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur

moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs,

d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de

quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour

ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il

s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en

fétiche, en lama, en manitou....

A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de

pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se

manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne

voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs

parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de

ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune

violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à

son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter

les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de

lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais

bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire

longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de

Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand

journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu

parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas

pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain

tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret

des préparatifs de la fête avait été bien gardé.

Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi.

_P.-S._--Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous

aurions un monde fou au théâtre ce soir.

_Tout se loue._

XXXII.

AU MÊME.

Breslau, 13 mars 1846.

Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est

parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je

suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques

lignes...

Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la

place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à

celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir.

Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de

l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis

que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de

s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre

congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une

curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au coeur (Paris,

c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y

trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule

pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le coeur me manquer et

j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été

péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les

rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si

rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas

question.

Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui

que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de _Faust_, auquel

je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des

choeurs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de

cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert

que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par

le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur

savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur

mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand

concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le

chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me

montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu

la circonstance de la guerre de Pologne, _on ne tirera pas le_ canon,

mais il est défendu de fumer dans la salle.

Adieu.

XXXIII.

AU MÊME.

Prague, 16 avril 1846.

Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose

d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je

me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les

choeurs de _Roméo et Juliette_ parfaitement sus par l'Académie de chant.

J'ai respiré en m'entendant _pour la première fois_ exécuté par des

choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons

fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était

introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant

d'interprète.

J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette

composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue.

Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y

a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci;

il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand

finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche

maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du

Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même

impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de

tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore

écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été

furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le

mot aux répétitions.

J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est

belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces

musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où

l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes

de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours

(Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont

les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont

venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du

Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la

cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai

(parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas

encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les

remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils

devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais _leur

faire honneur par ma grossièreté_. Cette phrase les a fait tous

prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux

de Vienne aiment mieux _autre chose_. Ils ont cependant dû s'en passer

aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont

toujours rancune.

Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici _la Damnation de

Faust_, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore

quatre grands morceaux à faire pour la terminer.

On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le

concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous

les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David[73] m'ont

fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les _Débats_, était

terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir

monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter

les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui

allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu

m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit

là-dessus.

Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces

embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de

l'exécution de _Roméo_ un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur,

comme feraient certains académiciens.--Ils chantent maintenant ici les

thèmes de la Fantastique (_l'Idée fixe et le Bal_) jusque dans les rues.

Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical.

Quand on rencontre une femme,

[image: notation musicale]

signifie qu'elle a l'air commun et hardi.

[image: notation musicale]

veut dire qu'elle est charmante.

[image: notation musicale]

veut dire qu'on est triste et inquiet.

Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le

_sixième_ en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites.

XXXIV.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Paris, 26 août 1847.

Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma soeur; je n'ai pas encore quitté

Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra.

Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé

dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux

que celui qu'on m'offrait à regret ici[74]. J'ai donc rendu leur

_dernière_ parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la

proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury

Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs,

plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma

musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes

destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois

de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû

définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion.

Je vais écrire encore une lettre pour les _Débats_ et je partirai pour

la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai

celles sur la Russie: c'est convenu.

Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises,

viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis

longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle

épreuve.

D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup

moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément

de littérature moderne,--pour la dénigrer, bien entendu. On en est à

Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne...

On lit, on jase, on déraisonne,

On _absurde_ un petit moment...

Il faut faire le verbe _absurder_.

Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je

suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon.

XXXV.

A M. TAJAN-ROGÉ[75].

Londres, 10 novembre 1847.

Mon cher Rogé,

Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable

lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli

à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée

exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le

_centre des arts_. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre

avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je

n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de

l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un

mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés

exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra

en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera

que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs

fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient

d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette

année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel

nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne

compte que sur la seconde année. Les choeurs et l'orchestre en revanche

sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier;

je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme

d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que

qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de

construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y

parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la

foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à

Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai

présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de

temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires

littéraires pour lesquelles il pourrait le servir.

Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment

rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus

en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà

pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les

derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales

devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans

que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les

musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui

connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur

répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas

qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès

de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des

galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le

lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva

que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première

représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de

l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais

Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce

sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont

pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance

musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer

dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale;

mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en

conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des

directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de

laisser maintenant sur le dos de mon successeur au _Journal des Débats_.

Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de

mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque

année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant

mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes

excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur

Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la

Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous

avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec

grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos

confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer,

de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois

écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial,

intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la

connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y

mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter

maintenant.

Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce

que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop

Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue

meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir

à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand

coeur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas

beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.

Je suis venu _seul_ à Londres; vous pouvez en deviner les raisons.

D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a

toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État,

mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre.

Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions,

l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra

étrange.

Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me

suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que

grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode

majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.--Par un

amour poétique, atroce et _parfaitement innocent_ (avec ou sans

calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je

_vous écriverai_» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la

marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons

faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et

jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes

amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de _Faust_:

«Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je

ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas

possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible

que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé

devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai

été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle.

Elle m'avait tant promis qu'elle m'_écriverait_!... Elle est sans doute

mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier

concert, est certainement revenu depuis longtemps.

O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil

couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma

poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de _Roméo et Juliette_:

[image: notation musicale]

je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et

offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon

départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe

d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu,

adieu. Vous m'_écriverez_, au moins, vous.

XXXVI.

A M. AUGUSTE MOREL.

Londres, 31 novembre [1848]. _Harley street, 76._

Mon cher Morel,

Jullien me charge de vous écrire confidentiellement pour savoir de vous

la vérité sur le succès de l'opéra de Verdi[77]. Peu importe le mérite

de l'oeuvre, c'est une question de directeur que je vous transmets.

Nous n'ouvrirons pas avant huit jours; _la Fiancée de Lammermoor_ par

madame Gras et Reeves ne peut à mon sens manquer de bien marcher. Reeves

a une jolie voix naturelle et il chante aussi bien que cette effroyable

langue anglaise puisse permettre de chanter.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 9 / 22 段