Les écrivains, poëtes et prosateurs, sont seuls dans le cas de pouvoir

vendre leurs ouvrages sans courir trop de risques de les voir défigurer,

comme les musiciens, ou sans les perdre à jamais de vue, comme les

peintres ou statuaires. Encore les poëtes dramatiques sont-ils exposés,

en imprimant leurs pièces, à les voir, malgré eux, représentées plus ou

moins mal, devant un public plus ou moins incapable de les comprendre,

coupées, rognées et sifflées. Byron, avec son _Marino Faliero_, en a

fait la triste expérience. Non, il y a une joie intense pour le

compositeur, à couver, pour ainsi dire, son oeuvre, à la garantir le plus

longtemps possible des orages que les mauvais orchestres, les mauvais

chanteurs, les mauvais directeurs et les marchands de contredanses, font

gronder autour d'elle; il y a pour lui un indicible bonheur à ne la

montrer au grand jour qu'à de longs intervalles, lorsque des soins

assidus ont donné à sa beauté tout son éclat, que l'air est pur, le

temps doux et serein, et la société choisie.

Le nombre des compositions qu'on peut, sans les condamner à une

obscurité absolue, arracher ainsi pendant longtemps aux dents de la

presse, ce lion _quaerens quem devoret_, est malheureusement bien peu

considérable; ne le restreignons pas encore.

Croyez-vous que Weber, quelque amoureux de la célébrité qu'on le

suppose, sachant de quelle manière son _Freyschütz_ allait être écartelé

à Paris, n'eût pas rejeté avec indignation la gloire même qu'il lui

était réservé d'acquérir parmi nous à ce prix? C'est faire injure à sa

mémoire que d'en douter.

Mais il était hors de son pouvoir de s'y opposer: sans laisser graver sa

partition, il en avait vendu des copies, et c'était assez pour que la

tutelle lui en échappât pour jamais.--Je mets un terme à toutes mes

comparaisons, que vous allez sans doute, monsieur, trouver bien

ambitieuses, et j'ajoute simplement que le suffrage de l'Allemagne,

cette patrie de la musique, est d'un trop haut prix à mes yeux et me

sera, je le crains, trop difficile à obtenir si toutefois je l'obtiens,

pour ne pas attendre le moment où je pourrai, moi-même, aller en pèlerin

déposer à ses pieds ma modeste offrande. Alors, encore, aurai-je grand

besoin du secours de votre amitié, comme aussi de votre talent si noble

et si élevé, pour le faire accueillir.

Jusque-là, j'ose espérer qu'on ne verra dans ma réserve qu'une méfiance

très-naturelle et déjà trop bien justifiée. Je me contenterai donc pour

le présent, en prudent navigateur, de louvoyer sur nos côtes, sans

courir au naufrage dans un voyage au long cours.

Tels sont mes motifs, et vous les apprécierez, je l'espère.

Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire quelles heures délicieuses

j'ai passées dernièrement à lire vos admirables oeuvres de piano; il m'a

semblé qu'on n'avait rien exagéré en m'assurant qu'elles étaient la

continuation logique de celles de Weber, Beethoven et Schubert. Liszt,

qui me les avait ainsi désignées, m'en donnera incessamment une idée

plus complète, me les fera connaître plus intimement, par son exécution

incomparable. Il a le projet de faire entendre votre sonate intitulée

_Clara_ à l'une des magnifiques soirées où il rassemble autour de lui

l'élite de notre public musical. Je pourrai alors vous parler avec plus

d'assurance de l'ensemble et des détails de ces compositions

essentiellement neuves et progressives.

XXIV.

A MAURICE SCHLESINGER.

Paris, 7 janvier 1838.

Mon cher Maurice,

Il me faut _absolument_ du repos et un abri contre les albums. Voici

bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures pour rêver

à loisir à l'ouverture de mon opéra[63]; ne pouvoir les obtenir est un

supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est _absolument_

insupportable. Je vous préviens donc que, dussé-je vivre de pain et

d'eau, jusqu'au moment où ma partition sera finie, je ne veux plus

entendre parler de critique d'aucune espèce. Meyerbeer, Liszt, Chopin et

Kalkbrenner n'ont pas besoin de mes éloges. Vos albums, je le sais,

contiennent d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne parlez

pas, et dont vous ne me citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé

à bout; je veux pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté

pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai

galérien après. Jusque-là qu'on ne me parle plus de critique d'aucune

espèce; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc de venir me

relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante inhumanité. Je n'ai

jamais compté parmi les apologistes du suicide; mais j'ai là une paire

de pistolets chargés, et, dans l'état d'exaspération où vous pourriez me

mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle.

Votre tout dévoué ami.

XXV.

A LISZT.

Paris, le 6 août 1839.

Je voudrais bien, mon cher ami, pouvoir te dire _absolument tout_ ce qui

se passe dans notre monde musical, ou du moins tout ce que je sais, des

transactions qui s'y opèrent, des marchés qu'on y fait, des souterrains,

des mines qu'on y creuse, des platitudes qui s'y commettent; mais je

doute fort que mon récit eût quelques chances de t'intéresser; il ne

t'offrirait rien de nouveau; l'étude des moeurs italiennes t'a blasé sur

toutes ces gentillesses, et ce qu'on fait à Paris ressemble horriblement

à ce que tu as vu pratiquer à Milan.

Tu n'aurais pas d'ailleurs le coeur d'en rire; tu n'es pas de ces gens

qui trouvent des sujets de plaisanterie dans les outrages dont la Muse

que nous servons a tant à souffrir, toi qui voudrais à tout prix, au

contraire, cacher les souillures de sa robe virginale et les tristes

lésions de son voile divin.

Ne parlons donc pas des énormités qui t'irriteraient autant que moi et

contre lesquelles nous ne pouvons pas même protester librement... Je

vais tâcher seulement de te donner une idée superficielle de ce qui se

passe dans nos concerts, dans nos théâtres lyriques, parmi nos

virtuoses, nos chanteurs, nos compositeurs; et cela, sans passion, sans

blâme ni éloge, en un mot, avec le calme plat d'un adepte de cette

fameuse école philosophique que nous avons fondée à Rome en l'an de

grâce 1830, et qui avait pour titre: _École de l'indifférence absolue en

matière universelle._

Cette forme a l'avantage de me dispenser des théories, des

développements, et me permet de laisser tomber _le fait_ lourdement,

brutalement, sans m'inquiéter des suites. Je commence, sans ordre

chronologique, par ce qu'il y a de plus récent.

Avant-hier, pendant que je fumais, selon mon habitude, un cigare sur le

boulevard des Italiens, quelqu'un me prit vivement le bras: c'était

Batta arrivant de Londres.

--Que fait-on à Londres? lui dis-je.

--Absolument rien; on y méprise la musique et la poésie, et le drame, et

tout; excepté le Théâtre-Italien, où la présence de la reine attire la

foule, tous les autres clubs harmoniques sont abandonnés. Je m'estime

heureux de n'en être pas pour mes frais de séjour et de voyage, et

d'avoir été applaudi dans deux ou trois concerts; c'est tout ce que j'ai

obtenu de l'hospitalité britannique. Mais je suis arrivé trop tard; il

en est de même d'Artot, qui, malgré son succès à la Société

Philharmonique, malgré l'incontestable beauté de son talent, s'est

beaucoup ennuyé.

--Et Doehler?

--Doehler s'ennuie aussi.

--Et Thalberg?

--Thalberg cultive les provinces.

--Et Bénédict?

--Encouragé par la vogue de sa première partition, il écrit un nouvel

opéra anglais.

--Et madame Gras-Dorus?

--Madame Gras est devenue fashionable en quelques jours; elle a balancé

la vogue des Italiens, elle chantait et partout son nom ne figurait plus

sur l'affiche qu'accompagné de l'épithète de CANTATRICE SANS ÉGALE,

imprimée en très gros caractères. On dit qu'elle a été chutée ici (à

Paris) à sa rentrée dans _Guillaume Tell_?

--C'est vrai.

--Comment donc? Pourquoi?

--Voulez-vous boire un grog?

--Non, je pars; venez ce soir chez Hallé, nous boirons et nous ferons de

la musique.

--Bon!

M. Hallé est un jeune pianiste allemand, qui a de longs cheveux, qui est

grand et maigre, qui joue magnifiquement du piano, qui devine la musique

plutôt qu'il ne la lit, c'est-à-dire qu'il tend à te ressembler. J'ai

trouvé chez lui son compatriote M. Heller. Un talent sérieux, une

intelligence musicale des plus vastes, une conception rapide, une grande

habileté d'exécution, telles sont les qualités de compositeur et de

pianiste que lui assurent tous ceux qui le connaissent bien, et je suis

de ceux-là.

Hallé et Batta nous ont fait entendre une sonate en _si_ bémol de Félix

Mendelssohn. On a généralement admiré la facture savante et le style

ferme de ce morceau: «C'est d'un grand maître», disait Heller. Nous

avons fait chorus en buvant de la bière; puis est venue la sonate en

_la_ majeur de Beethoven, dont le premier morceau a arraché à

l'auditoire des exclamations, des jurements, des cris d'enthousiasme; le

menuet et le finale n'ont fait que redoubler notre exaltation toute

musicale, bien que les bouteilles de vin de Champagne fussent déjà en

circulation.

Et quelqu'un a fait observer à ce sujet que la bonne bière était bonne,

mais que le vin de Champagne valait mieux.

O vagabond infatigable! quand reviendras-tu donc pour nous rendre ces

nuits musicales que tu présidais si dignement? Entre nous, il y avait

trop de monde à tes réunions; on parlait trop, on n'écoutait pas assez,

on philosophait. Tu faisais une dépense affreuse d'inspiration qui eût

donné le vertige à _quelques-uns_ sans _tous les autres_.

Te rappelles-tu notre soirée chez Legouvé, et la sonate en _ut_ dièse

mineur, et la lampe éteinte, et les cinq auditeurs couchés sur le tapis

dans cette obscurité, et notre magnétisation, et les larmes de Legouvé

et les miennes, et le respectueux silence de Schoelcher, et l'étonnement

de M. Goubeaux? Mon Dieu! mon Dieu! que tu fus sublime ce soir-là!

Allons, j'oublie que j'appartiens à l'école des _indifférents_.

J'y reviens.

L'Exposition des produits de l'industrie nous a valu cette année des

volumes de critique musicale; on s'est beaucoup disputé, on a crié pour

et contre les pianos, pour et contre les orgues; j'ai vu les moments où

l'on intenterait un procès pour un jeu de flûtes; on a failli se battre

pour une vis de pression.

Je ne concevais pas trop tout ce remue-ménage; car, enfin, il nous

arrive tous les jours, à nous autres artistes, d'essuyer des critiques

pour le moins aussi injustes et aussi ridicules qu'aucune de celles que

les fabricants d'instruments peuvent avoir à subir, et nous laissons

aboyer sans mot dire. Nous ne manquons pourtant pas d'amour-propre,

notre sensibilité n'est pas éteinte, tant s'en faut, et nous pourrions

nous en défendre et nous ne le faisons pas.

D'autre part, quand, par extraordinaire, un critique se montre

bienveillant, nous le remercions bien dans l'occasion; mais nous ne

courons pas chez lui pour cela, et trop souvent même nous poussons

l'impolitesse jusqu'à oublier de lui envoyer une carte. Loin de là, les

exposants loués ont été d'une reconnaissance exemplaire; visites,

lettres et présents, ils n'ont rien négligé pour l'exprimer. Ceux, au

contraire, dont on a peu ou mal parlé ne concevaient pas qu'il leur fût

défendu de courir sus au critique et de le tuer au coin d'une borne

comme un chien enragé. Chacun peut dire ce qu'il pense et même ce qu'il

ne pense pas sur les plus grands artistes, sur les oeuvres les plus

magnifiques comme sur les médiocrités les mieux reconnues sans qu'on y

fasse attention; mais ne pas sentir le prix d'une nouvelle cheville de

contre-basse, ou louer le chevalet d'un alto, ce sont là des événements

dont le retentissement est immense et prodigieusement prolongé....

...On vient de trouver le moyen de gagner de l'argent en ne bâtissant

pas de salle pour les Italiens. La troupe chantante de notre grand Opéra

va se trouver en lutte directe avec les chanteurs ultramontains; on veut

réunir les deux troupes dans la salle de la rue Le Peletier. La mêlée

sera rude: Lablache contre Levasseur, Rubini contre Duprez, Tamburini

contre Dérivis, la Grisi contre mademoiselle Nathan, et tous contre la

grosse caisse. Nous serons là pour faire le relevé des morts et des

mourants. Le directeur aura aussi l'administration du théâtre de

Londres, et il fera peut-être beaucoup d'argent, et ce sera une fameuse

affaire, et ça m'est égal; je suis de la secte des indifférents.

C'est aux marchands à calculer combien la denrée musicale, exploitée de

la sorte, peut leur rapporter bon an mal an. Ce sont eux qui doivent

s'inquiéter de la durée de leurs instruments chantants; quant à moi, si

je n'étais pas _indifférent_, je dirais absolument comme toi: «J'aime

mieux la musique que tout ça.»

Duponchel conservera la haute direction des costumes; ainsi ne

t'inquiète pas, l'art et les artistes seront dans de _beaux draps_...

...Beaucoup de gens disent que l'orchestre (de l'Opéra) se fatigue, ou

se néglige, ou se dégoûte de sa tâche. L'autre jour, j'entendais des

habitués se plaindre de ce que les instruments n'étaient pas d'accord;

ils prétendaient que le côté droit de la masse instrumentale tendait à

s'élever sans cesse d'un quart de ton au-dessus du côté gauche;

prétention exorbitante à en croire ces messieurs. «Vous souffrez en

silence, me dit l'un deux.--Moi, je n'ai pas dit que je souffrais;

d'abord parce que je n'ai rien dit du tout, et ensuite...»

On joue quelquefois _Don Juan_ quand on ne sait plus où donner de la

tête. Si Mozart revenait au monde, il dirait peut-être, comme ce

président dont parle Molière, qu'il ne veut pas qu'on le _joue_.

Spontini, au contraire, a voulu être joué, et il l'a été. On ne veut pas

entendre parler, à l'Opéra, de reprendre ses anciens chefs-d'oeuvre.

Ambroise Thomas, Morel et moi, nous disions l'autre jour que nous

donnerions bien cinq cents francs pour une bonne représentation de _la

Vestale_. Comme nous savons cette partition par coeur, nous l'avons

chantée jusqu'à minuit; tu manquais pour l'accompagner.

La cause de Spontini a été défendue dans une brochure par un de nos

amis, Émile D...; quelques journaux se sont joints à lui. Cette cause

allait être gagnée, quand Spontini a cru devoir publier une lettre, déjà

imprimée, il y a deux ou trois ans à Berlin, sur la musique et les

musiciens modernes[64]. Les adversaires de Spontini eussent payé mille

écus pour la publication de cette lettre, il la leur a donnée pour rien.

Ça n'empêche pas _la Vestale_ d'être un chef-d'oeuvre, mais cela fait que

nous ne le reverrons jamais...

Tu as vu que la place de professeur de composition laissée vacante par

la mort de Paër allait être donnée à M. Carafa. On assure que mon

système sur l'indifférence commence à être apprécié au ministère. Les

orangers du Jardin Musard portent déjà des fruits; Théophile de Ferrière

a été assassiné par un inconnu la semaine dernière, en sortant de

l'Opéra-Comique; il va beaucoup mieux. Heine s'écrit toujours par un

_e_; il demeure rue des Martyrs. On m'a volé son charmant livre sur

l'Italie. As-tu lu ses _Bains de Lucques_? On nous promet des nuits

vénitiennes au Casino; il y a là un orchestre de cent quarante

musiciens, toutes les fois que soixante d'entre eux ne sont pas employés

à la même heure aux concerts des Champs-Élysées. Il y a un microscope au

gaz; j'y ai vu des cirons qui paraissaient gros comme des melons. Je te

donne toutes mes nouvelles comme elles me viennent.

F. Hiller m'a envoyé de Milan quelques morceaux de sa _Romilda_. On

prétend que Rossini vend des poissons comme on n'en voit guère[65]; je

parie qu'il s'ennuie dans sa villa autant que ses gros poissons dans

leur vivier. Il dit toujours: «Qu'est-ce que ça me fait?» S'il n'aimait

pas tant les énormes poissons, il aurait peut-être des dispositions pour

_l'indifférence absolue_; mais j'en doute.

Un de nos ennemis a voulu dernièrement se précipiter de la colonne

Vendôme; il a donné quarante francs au gardien pour le laisser monter,

puis il a renoncé à son projet... Il faut espérer que, dans la nouvelle

salle qu'on promet à l'Opéra-Comique, il y aura un foyer pour les

musiciens; car actuellement, au théâtre de la Bourse, les malheureux

sont obligés avant le lever de la toile de s'accorder _coram populo_

d'où il suit que, pendant que les hautbois et les violons donnent le

_la_, les trombones grognent leur _si_ bémol; et véritablement, en

pareil cas, il n'y a pas d'indifférence qui tienne, c'est terrible...

M. Wilhem a donné, le mois passé, deux séances publiques; ses cinq cents

élèves chanteurs ont été fort applaudis; je n'ai pas trouvé leur

exécution en voie de progrès. Tous ces jeunes hommes et ces enfants ont

un sentiment rhythmique d'un vulgarisme désespérant. Ils martellent

chaque temps de la mesure; ils convertissent tout, plus ou moins, en

mouvement de marche. Certainement ce résultat est très-beau, si l'on

compare l'ancienne ignorance des classes populaires à ce qu'elles savent

aujourd'hui; mais _savoir_ n'est pas tout en musique, il faut _sentir_

aussi, et je crois que le peuple parisien aime trop le vaudeville et les

tambours.

On répète depuis deux mois et demi l'opéra de Ruolz[66]; en conséquence

les acteurs n'en savent pas une note; mais les costumes sont prêts et

Duponchel veut le jouer vendredi prochain. Chopin ne revient pas; on le

disait fort malade, il n'en est rien. Dumas a fait une pièce

ravissante[67]; mais ceci n'est pas de mon domaine. J'ai fini, je ne

sais plus rien.

Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu'à prendre mon parti de ta longue

absence. Reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je

l'espère.

XXVI.

A M. BULOZ.

Paris, 22 novembre 1840.

Monsieur,

Dans le compte rendu par la _Revue des Deux Mondes_ du festival que j'ai

donné à l'Opéra, on a commis des erreurs de faits dont je crois pouvoir

vous demander la rectification.

L'auteur de cet article veut me rendre coupable du crime de lèse-majesté

à l'égard de Gluck et de Palestrina: «Pauvre Gluck! dit-il, vous ne vous

doutiez pas, lorsqu'au son des trombones, vous évoquiez jadis les

esprits de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous

ferait l'aumône de quelques ophicléides; et Palestrina qu'on a arraché à

la chapelle Sixtine, où quelques soprani suffisaient à des mélodies

fuguées, pour l'écraser lui, le maestro paisible, à l'inspiration suave

et religieuse, sous la pompe des voix et des instruments.»

Or, l'acte d'_Iphigénie_ a été exécuté absolument tel que l'auteur

l'écrivit; on n'y a donc point entendu d'ophicléides. Quant à

Palestrina, quelques soprani lui suffisaient si peu, que son madrigal

_Alla riva del Tebro_, morceau profane du reste, et qui n'a jamais pu

être entendu à la chapelle Sixtine, est à quatre parties (SOPRANI,

CONTRALTI, TÉNORS et BASSES); il a fallu en outre une étrange

préoccupation pour trouver écrasé sous la pompe instrumentale le choeur

chanté d'après le texte du compositeur SANS ACCOMPAGNEMENT.

Voilà les erreurs qui devaient me blesser dans mon rôle d'interprète de

maîtres que j'admire et les seules qu'il m'importe de relever.

Recevez, etc.

XXVII.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Leipzig, 28 février 1843.

Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais un métier de galérien

comme celui que je fais me paraît une excuse suffisante à ce retard.

J'ai été malade et je le suis encore des fatigues incroyables que m'ont

données les répétitions de Dresde et de Leipzig. Figure-toi que j'ai

fait à Dresde, en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie

chacune, et deux concerts, et qu'il m'a fallu une fois aller de Leipzig

à Dresde et revenir dans le même jour, c'est-à-dire faire soixante

lieues en chemin de fer, préparer mes deux concerts et revenir assister

à celui que Mendelssohn dirigeait ici. Mendelssohn a été charmant,

excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait; nous avons

échangé nos bâtons de chef d'orchestre en signe d'amitié.

C'est un grandissime maître: je le dis malgré ses compliments

enthousiastes _pour mes romances_; car des symphonies, ni des

ouvertures, ni du _Requiem_, il ne m'a jamais dit un mot[68]. Il a fait

exécuter ici pour la première fois sa _Nuit du sabbat_ sur un poëme de

Goethe et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions

orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. Schumann, le taciturne

Schumann, est tout électrisé par l'Offertoire de mon _Requiem_; il a

ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnement de ceux qui le

connaissent, pour me dire, en me prenant la main: _Cet offertorium

surpasse tout_!

Rien, en effet, n'a produit sur le public allemand une pareille

impression. Les journaux de Leipzig ne cessent depuis quelques jours

d'en parler et de demander une exécution du _Requiem_ en entier; chose

impossible, puisque je pars pour Berlin et puisque les moyens

d'exécution manquent ici pour les grands morceaux de la prose.

A Dresde, nous avons dit deux fois l'_Offertoire_ et le _Sanctus_, une

fois la _Fantastique_, une fois _Harold_, les ouvertures du _Roi Lear_,

de _Benvenuto_, _le Cinq Mai_ (qui a prodigieusement émotionné le

parterre saxon), la cavatine de _Benvenuto_, une des nouvelles mélodies

instrumentées récemment, la romance pour le violon, deux morceaux de

_Roméo_, l'apothéose (deux fois) avec les deux orchestres et les choeurs,

comme nous avons fait à l'Opéra de Paris avant mon départ. Reissiger

conduisait l'orchestre inférieur.

Ici, j'ai donné, à mon concert, _le Roi Lear_, la _Fantastique_, qui les

a plus étonnés que touchés, etc.; le finale (le Sabbat) a été exécuté

avec une précision et une fureur diabolique sans exemple. Puis on m'a

demandé quelques morceaux pour un concert au bénéfice des pauvres et je

leur ai donné de nouveau _le Roi Lear_, une mélodie avec orchestre, et

l'éternel Offertoire. Ces trois morceaux ont décidément enlevé les

Leipziquois. Oh! si j'avais à Paris une salle et un choeur dont je

puisse disposer sans des frais ridicules, combien je ferais entendre de

choses qui vous sont à peu près inconnues!

Quant aux autres villes où j'ai donné des concerts, ce sont les

ouvertures du _Roi Lear_, des _Francs Juges_ et la scène aux champs de

la Symphonie fantastique, qui ont produit le plus constamment de

l'effet; l'Adagio (scène aux champs) a frappé le public incomparablement

plus que tout le reste. A Mannheim, ce sont les deux morceaux

d'_Harold_, la marche des Pèlerins et la Sérénade qui ont eu les

honneurs; quant au final, nous n'avons pas essayé de le donner,

l'orchestre n'était pas de force; mais il a été enlevé à Dresde, sans

toutefois que cette exécution approche de celle de Paris; il n'y avait

pas assez de violons et les trombones sont de trop _honnêtes gens_ pour

cette orgie de brigands.

Je vais tâcher de faire quelque grande exécution à Berlin. Après quoi,

je m'en retournerai en concertant encore sur la route à Weimar et à

Francfort, si faire se peut.

Dis-moi donc un peu où en est la gravure de mon traité

d'instrumentation; si tu n'en sais rien, fais-moi le plaisir de l'aller

demander chez Schonenberger, boulevard Poissonnière; c'est te demander

en même temps de m'écrire. Tu adresseras ta lettre _poste restante à

Berlin_. Fais-moi l'amitié aussi d'aller à l'Opéra, un de ces soirs,

dire à Desmarets[69] mille et une choses de ma part et lui montrer cette

lettre. Tu peux bien dire à Dieppo aussi que je n'ai pas encore trouvé

son pareil, et que les trombones qui essaient l'Oraison funèbre me font

bien mal à la poitrine, sans compter les oreilles. Et notre jeune armée

de violoncelles, et notre brillante bande de violons, tout cela je le

cherche encore en Allemagne; mais, par exemple, en fait de _trompettes_,

il y en a partout, et de fameuses, qui montent sans peur et sans

reproches, et qui ont un son d'enfer; les trompettes à cylindre sont

très-répandues et excellentes.

Je reçois à l'instant une lettre de Meyerbeer m'annonçant qu'une fête

ordonnée par le roi retarde de quelques jours mes répétitions; il

m'engage à aller en conséquence à Brunswick, où je suis attendu et où

_le Roi Lear_ m'a déjà conquis de chauds partisans. Les frères Muller

écrivent aussi qu'ils se mettent en quarante-quatre pour m'aider.

Je vais donc y aller.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 8 / 22 段