l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des
honneurs.--Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question
m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la
liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de
l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai
semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou
obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais
bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans
le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me
paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux
Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je
crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de
composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel
ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le
choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me
faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de
mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de
ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur
connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année,
ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après
avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à
pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la
liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en
vous priant de me pardonner ma loquacité.
XV.
A M. FERDINAND HILLER.
La Côte, ce 7 août 1832.
Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous
étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons,
je _la_ détesterais; si lui seulement était femme, je _la_ haïrais avec
crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout
_fait pour le mieux_, comme disent les jobards, en nous jetant tous les
deux sur le globe, armés du sexe masculin.
Non, mon cher mauvais plaisant, _vous n'avez pas pu faire autrement_ que
de me faire attendre deux mois votre réponse; mais _je ne puis pas non
plus faire autrement_ que de vous en vouloir, et d'avoir _perdu
radicalement_ la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne
m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup
d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble;
mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai
brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire;
à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon!
Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever...
Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses
ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux
Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes
de français que contient votre lettre!! OH!!!... Puisque vous apprenez
le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur
_negre_; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il
faut _de_ grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn
l'_aura_»:--que Mendelssohn l'_ait_.
Profitez de cette leçon.
Ouf!
Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma soeur cadette qui
m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh!
quand je retournerai en Italie!!!--Voyez-vous, mon cher, il me faut de
la _liberté_, de l'_amour_ et de l'_argent_. Nous trouverons cela plus
tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui
sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et
privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois.
Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires,
seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un
porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se
consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et
autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails
techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé
qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences
de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du
monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un
tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés.
Je copie toute la journée les parties de mon _Mélologue_; depuis deux
mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux
jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas
pour supporter chiennement les maux, mais pour _agir_. Le besoin de
musique me rend souvent malade; il me donne des tremblements nerveux;
puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques
jours au lit; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais
aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les
extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que
jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi,
lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et
sincère:
XVI.
A M. L'INTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE
Paris, vendredi 9 novembre 1832.
Monsieur l'intendant général,
Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique),
je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à
multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que
les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont
mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant
général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma
disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je
me propose de donner le dimanche 2 décembre. L'accueil encourageant que
quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte
m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de
nouveaux suffrages. J'ai surtout à coeur de me montrer digne de l'École à
laquelle j'appartiens et de son illustre patronage.
J'ai l'honneur d'être, etc.
XVII.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Samedi, 19 janvier 1833.
Cher ami,
Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain); il
est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes
partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à
arranger _le bas_ à quatre mains pour mademoiselle Perdreau; trouvez un
prétexte; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des
conséquences fort désagréables pour moi.
Je vous parle de _chants_, tandis que _Rome brûle_[60]; n'importe! Venez
me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi
un rendez-vous.
Jamais plus intense douleur n'a rongé un coeur d'homme! Je suis au
septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice
au ciel.
A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de
Shakspeare (_Beaucoup de bruit pour rien_)[61].
A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient
cette pièce.
Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire
sourciller; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura _plus de coeur_,
il faudra bien que tu t'arrêtes.
Votre article sur _les Armides_ sera fait demain tant bien que mal. Oh!
oh! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.
Charmant!
Adieu.
XVIII.
AU MÊME.
5 février 1833.
Cher et bon ami,
Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce
moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela.
Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre
d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y
a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment
approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous
avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire
pour un premier article. Je vous le montrerai.
_God bless you!_
XIX.
A M. FERDINAND HILLER.
Paris, 18 juillet 1833.
Mon cher ami,
Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec
vous, que l'état de _liberté_ dans lequel vous m'avez laissé à votre
départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris,
Henriette me fit _prier instamment_ de venir la voir. Je fus froid et
calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai,
et après mille protestations et explications qui, sans la justifier
complétement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini
par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour.
Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne
m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que
vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans
l'immense préoccupation où je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire
une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de
bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui
ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide
et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux
et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette
séparation.
Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore
quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins
sans amertume.
Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si
décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma
famille un paria.
Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs
fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa
guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son
enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre! Mon père ne veut
rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je
ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux
heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit,
je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer.
Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts
une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces
jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre
moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir,
soit de mon père, soit de mon beau-frère, ou de mes amis, ou même des
usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs
qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de
l'atroce situation où nous nous trouvons.
Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de
conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive,
vous puissiez réclamer _toute ma musique manuscrite que je vous lègue et
confie_. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une
fois au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue
Neuve-Saint-Marc, nº 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de
jours.
XX.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Paris, 15 octobre 1833.
Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche;
mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant
plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler
ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers
temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets
pour _elle_, si accablé par la révolution immense que tout cela fait
dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me
pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres
amis.
Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à
l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte
d'_Hamlet_; madame Dorval jouera _Antony_; tu nous annonceras ça[62].
Nous serons à Paris _chez moi_, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, dès demain.
Ainsi, si tu veux venir prendre du thé avec nous le soir dans quelques
jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je
t'écrirai un mot.
Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.
XXI.
A M. LE COMTE D'ORTIGUE, RÉDACTEUR DE _LA QUOTIDIENNE_, FORT CONNU DANS
L'UNIVERS ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX.
31 mai 1834.
Mon pauvre ami, je suis bien désolé de te savoir malade. Je devais aller
te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs
courses imprévues qui m'ont dévoré mon temps. A la maison, je ne quitte
pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma
symphonie, qui sera née et baptisée avant peu.
Je te croyais parti pour le pays des _troundedious_; d'autant plus parti
que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue
de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne
voudrais-tu pas un jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne
m'appelle pas _De Chambre_ comme le fameux calembourgeois; ainsi sois
tranquille.) Je tâcherai en tout cas de trouver un jour pour aller à
Issy. Cependant Henriette me charge expressément de te dire qu'elle est
_encore au monde_ et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi.
Dieu t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux,
sans être obligé de t'y faire une application de salive. Fais-tu quelque
chose?
XXII.
A M. HOFFMEISTER, ÉDITEUR DE MUSIQUE, A LEIPSIG.
Paris, 8 mai 1836.
Monsieur,
Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à
quatre mains, sous le titre d'_Ouverture des Francs Juges_, dont vous
m'attribuez non-seulement la composition, mais aussi l'arrangement. Il
est pénible pour moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis
parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans
que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous
venez de livrer à l'impression N'EST PAS DE MOI et je ne saurais
davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture.
Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de
telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre
ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une
semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un
Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût certes paru
néanmoins une humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven ne me
l'auraient jamais fait subir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se
fussent pas donné la peine de le retoucher; s'il leur eût paru bon, ils
en auraient respecté la forme, la pensée, les détails et jusqu'aux
défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en
Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est
pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple
inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle
pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on
croirait souvent emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit
ans; je ne dirai rien non plus de l'inintelligence complète dont il fait
preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la
façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les
puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet
d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée
principale, _et vice versa_; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de
l'arrangeur; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce
qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil
chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un
membre d'ordinaire sans en connaître l'importance générale, les
fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et
externe. Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un
malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches
musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le
fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient saute
bientôt après. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur,
que votre arrangeur m'a infligé. Il a fait disparaître non-seulement des
passages entiers, mais des fragments de phrases dont la suppression
rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en
_ut mineur_ des flûtes et clarinettes, au milieu de l'allégro,
l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les
signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'une _ronde_ y représente
toujours une _noire_, trois _rondes liées et soutenues_ une _blanche
pointée_, et que par conséquent il faut _quatre mesures_ du mouvement
_allégro_ pour former _une seule mesure réelle_ du chant _adagio_.
Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action
contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre,
votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à
présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesures
isolées qui ne représentaient en réalité qu'_un temps_ de la grande
mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se développe, et le
rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi
imprévue que stupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la
coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison,
il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du
thème en _fa_ majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi
brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui
donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive
reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les
traces des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai à protester
de nouveau que la _seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre
mains_, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M.
Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin; encore celle de M.
Schlesinger, bien que gravée sur un manuscrit que je lui ai adressé
moi-même, diffère-t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques
endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les
extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées par
plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke,
Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et
me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature
sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue
formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme
je leur pardonne.
XXIII.
A ROBERT SCHUMANN.
Paris, 19 février 1837.
Je vous dois beaucoup, monsieur, pour l'intérêt que vous avez bien voulu
prendre jusqu'ici à quelques-unes de mes compositions. J'apprends que
l'ouverture des _Francs Juges_ vient d'être par vos soins entendue à
Leipzig, et que la supériorité de l'exécution n'a pas peu contribué au
bienveillant accueil qu'elle a reçu du public. Veuillez être
l'interprète de ma reconnaissance auprès de MM. les artistes. Leur
patience à étudier ce morceau difficile a d'autant plus de prix à mes
yeux, que je n'ai pas eu beaucoup à me louer jusqu'à présent de celle de
plusieurs sociétés musicales qui ont voulu faire la même tentative. A
part celles de Douai et de Dijon, les autres se sont découragées après
une première répétition, et l'ouvrage, après avoir été lacéré de mille
façons, a dû rentrer dans l'ombre des bibliothèques, comme digne de
figurer tout au plus dans la collection des monstruosités. Il paraît
même qu'une épreuve de ce genre a beaucoup diverti la Société
philharmonique de Londres; quelques artistes parisiens que les virtuoses
anglais n'avaient pas dédaigné de s'adjoindre à cette occasion, et qui
connaissaient parfaitement mon ouvrage pour l'avoir exécuté à Paris,
m'ont dit avoir franchement partagé l'hilarité britannique; seulement le
sujet en était tout différent. Figurez-vous en effet les mouvements
pressés du double dans l'_adagio_, et ralentis d'autant dans
l'_allégro_, de manière à produire cet aplatissant _mezzo termine_
insupportable à tout ce qui possède le moindre sentiment musical;
imaginez des violons déchiffrant à première vue des traits encore assez
difficiles, malgré le _tempo confortabile_ qu'on avait donné à
l'_allégro_, les trombones partant dix ou douze mesures trop tôt, le
timbalier perdant la tête, dans le rhythme à trois temps, et vous aurez
une idée de l'aimable charivari qui devait en résulter. Je ne conteste
point l'habileté de MM. les philharmoniques d'Argyle-Room, Dieu m'en
garde! je signale seulement l'étrange système d'après lequel on les
dirige dans les répétitions. Certes, il nous est arrivé souvent ici de
faire aussi de bien mauvaise musique au premier essai d'un nouveau
morceau; mais, comme, à notre avis, personne n'a la science infuse, pas
même les artistes anglais, et qu'il n'y a point de honte à étudier avec
attention et courage ce qu'on n'est pas tenu de comprendre du premier
coup, nous recommencions trois fois, quatre fois, dix fois s'il le
fallait, et plusieurs jours de suite. De la sorte, nous arrivions à une
exécution presque toujours correcte et quelquefois foudroyante. Ainsi
avez-vous fait sans doute à Leipzig, et, je le répète, en l'absence de
l'auteur intéressé à soutenir son ouvrage, une telle persévérance honore
autant les exécutants qu'elle flatte le compositeur en le pénétrant de
reconnaissance. Elle est si rare, cependant, que je me suis mille fois
repenti d'avoir si étourdiment laissé publier l'ouverture dont il est
ici question. Et, à ce sujet, je dois vous faire ma profession de foi en
vous priant de la transmettre à l'éditeur, M. Hoffmeister; ce sera ma
réponse aux offres qu'il a la bonté de me faire relativement à la
publication de mes symphonies. L'an dernier, on m'écrivit à peu près en
même temps de Vienne et de Milan, pour avoir un exemplaire manuscrit de
ces deux ouvrages; non point dans le but de les graver, mais seulement
de les faire entendre. Il y a quelques mois, une lettre semblable me fut
adressée de la Nouvelle-Orléans. Les offres très-avantageuses qui
accompagnaient ces demandes ne me séduisirent point; j'ai toujours
refusé et toujours pour la même raison, la crainte d'être traduit à
contre-sens par une exécution infidèle ou incomplète. Si le bonheur a
voulu que l'ouverture des _Francs Juges_ ait trouvé à Leipzig des
interprètes aussi consciencieux qu'habiles et un patron tel que vous
pour réchauffer leur zèle, vous venez de voir que, loin d'éprouver
partout le même sort, celui qu'elle a subi en Angleterre a été assez
brutal; et je dois ajouter que, cette ouverture étant le premier morceau
de musique instrumentale que j'aie écrit de ma vie, les compositions qui
lui ont succédé ont tout naturellement tendu à revêtir des formes plus
larges, à s'assimiler plus de substance musicale, à s'étayer d'un plus
grand nombre de points d'appui. Or, ce sont autant de chances de plus
contre la facilité de l'exécution. Il faut un génie bien rare pour créer
de ces choses que les artistes et le public saisissent de prime abord,
et dont la simplicité est en raison directe de la masse, comme les
pyramides de Djizeh. Malheureusement, je ne suis point de ceux-là; j'ai
besoin de beaucoup de moyens pour produire quelque effet, et je
craindrais de perdre à tout jamais l'estime des amis de l'art musical,
si, par une publication prématurée, j'exposais mes symphonies, trop
jeunes pour voyager sans moi, à être mutilées plus cruellement encore
que ma vieille ouverture. Ce qui, à part deux ou trois villes
hospitalières et artistes comme la vôtre, leur arriverait partout, n'en
doutez pas.
Et puis, vous le dirai-je, je les aime, ces pauvres enfants, d'un amour
paternel qui n'a rien de spartiate, et je préfère mille fois les savoir
obscures, mais intactes, à les envoyer au loin chercher la gloire ou
d'affreuses blessures et la mort.
Je n'ai jamais compris, je l'avoue, au risque de paraître ridicule,
comment les peintres riches pouvaient, sans un déchirement d'entrailles,
se séparer de leurs plus beaux ouvrages pour quelques écus, et les
disséminer aux quatre coins du monde, ainsi que cela se pratique
journellement. Cela m'a paru toujours ressembler beaucoup à la cupidité
du célèbre anatomiste Ruisch, qui, à la mort de sa fille, jeune personne
de seize ans, ayant trouvé le moyen, grâce aux ingénieux procédés
d'injection dont il est l'inventeur, de rendre pour toujours à ce
cadavre chéri l'aspect de la vie et de la santé, ne sut pas résister
aux séductions de l'or d'un souverain, et lui abandonna, avec ce
chef-d'oeuvre d'un art alors nouveau, le corps de sa propre fille.