l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler.
IX.
A FERDINAND HILLER.
Rome, 17 septembre 1831
Mon cher ami,
J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après
qu'elle était arrivée à Rome; encore l'aurais-je attendue bien
davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eût apportée. Je ne
pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon,
bon, assez! Êtes-vous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne?
Je vais retourner dans le mien à Subiaco; rien ne me plaît tant que
cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans
pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir
dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre
cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi
qu'au son du _tambour de basque_, ils sont ravis de ce _mélodieux
instrument_. J'y retourne pour échapper à l'ennui qui me tue ici.
Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à
la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au
point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne
m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux
aquatiques, un grand serpent et un porc-épic.
La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le
soir surtout! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le
soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de
profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque et le plus
sombre. Le matin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau
étrusque; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais
que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le _vainqueur du
Gange_ me pardonnera cette offrande indigne de lui!
Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille
et de quelques brimborions d'or! Ainsi, comme tout cela vaut près de
deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France,
ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce
fameux choléra?...
Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire,
superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de _camaraderie_ en en
parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma
musique. Dites-lui mille choses de ma part; il a un caractère tout
virginal, il a encore des croyances; il est un peu froid dans ses
relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup.
X.
AU MÊME.
Rome, 8 décembre 1831.
Mon cher Hiller,
_Quoique_ vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment
n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de votre part,
sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de
mon _quoique_!)
Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois; j'ai fait le voyage
à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide,
_excepté_ le dernier jour pour arriver à Subiaco, mon village chéri. Il
serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que
m'ont fait éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous
parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à
Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt
que _notre directeur_ ne pense.
Allons donc, voilà un succès! _Robert le Diable_ a fait merveilles.
Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère
compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver
la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit
blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines.
Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans
ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la _Symphonie
avec choeurs_, _Euryanthe_ et _Robert_, et pendant que les ouvriers de
Lyon s'amusent _comme des diables_! Je me serais peut-être trouvé à Lyon
aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais
de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait
bien plus d'impression: cela avait plus de _caractère_.
Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour
de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous,
de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty
au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate
de _la Mort d'Orphée_. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui
devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et
vous me ferez copier sur _papier à lettre_ la _dernière page_ de la
partition, l'_adagio con tremulandi_, qui succède à la Bacchanale; puis
vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument.
Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la
Providence.
XI.
AU MÊME.
Rome, 1er janvier 1832.
Ah! vous ne m'aviez pas écrit _parce que vous vous êtes mis dans vos
meubles_! voilà une exquise raison! Il valait mieux me dire: «parce que
je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde».--Enfin,
n'en parlons plus; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que
j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et
que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de
me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans _le Globe_, qui vous
a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui
prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans
les autres journaux; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque
nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord
_d'un second et d'un troisième cor_ dans _Robert le Diable_, pour
s'amuser à une vétille comme votre concert.
Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant
aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles
productions. Il comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstaff!...
Patience, je lui ai _taillé des croupières_ (comme on dit en Dauphiné)
dans un certain ouvrage _dont je vous prie de ne pas parler_ et dans
lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que
mon coeur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exécution,
l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien
dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je
fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas,
comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que
vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat!!), mais bien
parce que je veux suivre _tout droit_ le chemin de mon caprice, de ma
fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que
l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves
anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi, me distrairait en mal de
ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. VOILÀ!
Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1º
ouverture du _Roi Lear_ (à Nice); 2º ouverture de _Rob-Roy_, _Mac
Gregor_ (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à
Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième
partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de
Subiaco; 3º _Mélologue en six parties_, paroles et musique; composé par
monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques
morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement: 1º _un choeur
d'anges_ pour les fêtes de Noël; 2º un choeur de toutes les voix,
improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à
Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer;
3º un autre choeur sur quelques mots de Moore avec accompagnement de
sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du
spleen, et intitulé: «Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et
dont _l'âme est triste jusqu'à la mort_.»
VOILÀ TOUT.
A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article
sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris
pour la _Revue européenne_; si vous le lisez, vous le verrez sans doute
d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas
plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en
suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à
Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou
capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou
achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des oeufs, du
pain et des raisins; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé
un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais
grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à
Rome.
VOILÀ ENCORE.
Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M.
Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la
symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a _dérangée_ pour
violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe,
l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est
frais et piquant; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis
pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes
dans certains cas comme il l'a fait, mais lui le comprend. C'est
toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que
vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec
Mendelssohn.
Voulez-vous prouver à quelqu'un qu'il _a tort_ d'être impressionné de
telle manière plutôt que de telle autre?... Il n'y a pas plus _de tort_
réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu: tout n'est que relation
ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous
n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires: ce sont de vieux
lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais.
Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre _adagio_
et de le mettre en _ut_; ce morceau-là est plein de délicatesse. Il
paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en
faut plus, on a usé cela.
Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne?--Êtes-vous fou?
Certainement; je passerai à Wesserling voir Th. Schlösser, puis à
Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je
passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de
l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière
à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera
un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai
obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader.
Dieu vous soit en aide!
Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce
qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel
an, une augmentation d'appointements, de grade, d'argent, d'honneurs,
et une indifférence radicale pour la politique.--Pour _tous les autres_,
comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume
bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir.
XII.
AU MÊME.
Rome, 16 mars 1832.
Eh! oui, damnation, il y a de quoi être en colère!
Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Vous voilà bien
avancé! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre
lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis
malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en
laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre
lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à
Paris; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à
Francfort.
En fait d'argent, je puis, je le crois, vous payer cet été, à moins que
M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant
Rome; mais voilà qui vaut mieux: vous avez le paquet qu'on vous a
adressé, ouvrez-le, je vous y autorise. _Seul et discret_, prenez ma
médaille qui doit y être et vendez-la chez le _changeur_ du passage des
Panoramas; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépêchez-vous
et écrivez-moi tout de suite à _Florence, poste restante_; je pars le
1er mai de Rome.
Vous quittez donc Paris! Mendelssohn aussi! Quand j'arriverai, je n'y
trouverai personne; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y
retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront
combler! Quand je dis _mes autres_, je devrais dire _mon autre_; car,
excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le coeur;
notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections
tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer. Où voulez-vous que je vous
retrouve!... je n'entrerai en Allemagne qu'en 1833. Je ne peux pas me
mettre à votre poursuite, car ce serait une raison pour ne pas vous
atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois
guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est
qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la
supporterons!
Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les
sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus
en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes
où j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon
fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai
rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo[59], pour une
voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des
copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur,
chez des Français de leur connaissance, etc.; tous les pensionnaires de
l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les
corridors, au jardin; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas
jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question,
j'oubliais, remettez-le à Gounet.
En quittant Rome, j'irai visiter l'île d'Elbe et la Corse, pour me
gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle
occasion pour _l'autre île_, car je serais capable de succomber à la
tentation.
Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée,
Des porte-clefs anglais misérable risée,
Au sacre du malheur il retrempe ses droits,
Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine
Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,
Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!
Oh!!!!!!!!
Enfin! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre,
nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors
je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai
su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au
Conservatoire la ravissante ouverture du _Songe d'une nuit d'été_. On en
parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans.
Adieu... adieu... adieu...
Souviens-toi de moi!
(SHAKSPEARE, _Hamlet_.)
Je vais me recoucher, je meurs de froid.
XIII.
AU MÊME.
Florence, 13 mai 1832.
Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre
lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi
votre exactitude ressort-elle cette fois avec avantage. Mais,
_étourneau_ que vous êtes! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne
me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire
les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire
un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet
de l'hippopotame.
J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'était de
plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M.
Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a
donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles
j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle
Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus
_jeune homme_. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que
j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses
environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance
avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la
mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui,
par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse
et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais
chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus
original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années,
j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous
fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré
cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons
depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou
sept, et lui de trente ou quarante.
Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des
règlements sanitaires, des quarantaines qui me vexeraient. Dans trois
jours, je pars pour Milan; j'y resterai au plus une semaine; de là,
j'irai droit chez ma soeur à Grenoble, puis à la Côte Saint-André
(Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de
vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome.
Il m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaît beaucoup
Mendelssohn et Bellini. Il veut absolument me lier avec Bellini, ce que
je refuse de toutes mes forces; _la Sonnambula_, que j'ai vue hier,
redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!!
Quelle pitié!!! _Les Florentins mêmes_ l'ont chutée et sifflée. C'est
cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie
pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!...
J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne
sortirai guère du midi de la France. Je vous remercie de votre
invitation pour Francfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce
sera tôt ou tard.
Adieu, mon bon et très-cher ami. Je vous embrasse tendrement.
* * * * *
_P.-S._--Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop
paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez.
* * * * *
_P.-S._--Voilà une sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque
fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un
bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais
personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul
comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte
d'une façon si étrange. C'est tout à fait bizarre. Il me semble que,
quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu
étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau
quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis
une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je
me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien
_What is it?..._
XIV.
A MADAME HORACE VERNET, A ROME.
La Côte Saint-André, 25 juillet 1832.
C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous
avez bien voulu me placer. Une femme d'esprit m'autorise à lui adresser
mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en
voir le côté ridicule. Il est peu généreux à moi d'en profiter, je le
sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt;
aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir,
je m'empresserai d'y succomber.--Je l'eusse fait plus tôt, impatient
comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les
Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa
en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à
revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du
Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt
d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement
fastidieuse.
Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de
Voltaire en m'avouant que «plus je vis l'étranger _moins_ j'aimai ma
patrie»; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples
sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche,
pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée
de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait
s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon
retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères.
Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher
d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome
et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois,
l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon
étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru
complétement faux.
Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils
sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu
sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des
jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans
les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à
les entendre causer de Byron, de Goethe, de Beethoven, qu'il s'agit de
quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne
ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni
d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la
litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je
demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe
par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de
mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de
me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer
sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire,
madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où
je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que
je sais parfaitement bien _ce que je veux_, mais que, pour ma _mezza
pazzia_, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que
dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour
fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces
jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier.
Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma
recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il
m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire
qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de
mille francs _ne doit_ pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent
mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque
temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père
devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement
que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il
s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est
terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais
mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas
raison?...