mon temps malade au lit, l'autre moitié à faire des visites plus
assommantes les unes que les autres; j'arrive hier après avoir passé une
dévorante journée sans dire un mot. Mon père, qui venait d'apprendre mon
état par ma mère, m'embrasse en souriant et me dit qu'il y avait une
lettre de Paris pour moi; j'ai compris à son air que c'était de
madame...; effectivement, c'était une lettre double; je suis redevenu
calme; j'étais aussi ravi que je puisse l'être dans un si exécrable
exil. Ne faut-il pas que votre lettre arrive aujourd'hui pour troubler
ma tranquillité? que le diable vous emporte! Qu'aviez-vous besoin de
venir me dire que je me plais dans un désespoir dont PERSONNE ne me sait
gré, «personne moins que les gens pour qui je me désespère».
D'abord, je ne me désespère pas pour DES gens; ensuite, je vous dirai
que, si vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour
laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que
je connais aujourd'hui son caractère _mieux que personne_. Je sais très
bien qu'elle ne se désespère pas, ELLE; la preuve de cela, c'est que je
suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir,
comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. De quoi se
désespèrerait-elle? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon
compte, elle connaît aujourd'hui tout ce que mon coeur enferme de
dévouement pour elle (pas tout cependant: il y a encore un sacrifice, le
plus grand de tous, qu'elle ne connaît pas, et que je lui ferai). Vous
ne savez pas ce qui me tourmente, personne au monde _qu'elle_ ne le
sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait.
Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens, ils ne me vont pas le moins
du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur, et je n'en veux
point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement.
Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque,
et de la part _que prennent ou ne prennent pas_ à mes chagrins les êtres
qui me sont chers; car vous n'en savez rien, qui vous l'a dit?... Vous
ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que
vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en
tirer une induction fatale pour moi. Si cela était, que devriez-vous
donc induire de ma conduite à Grenoble, si vous m'aviez vu un jour dans
un grand dîner de famille, ayant à droite et à gauche mes deux
charmantes cousines de dix-sept à dix-huit ans, avec lesquelles je
folâtrais et riais de la façon la plus inaccoutumée?...
Ma lettre est brusque, mon ami, mais vous m'avez froissé horriblement.
Je resterai encore ici neuf jours au moins; Ferrand viendra demain. Si
vous vouliez m'écrire courrier par courrier une seconde lettre, vous me
feriez bien plaisir et elle arriverait à temps.
Adieu, mille choses à Sina et à Girard; si vous avez entendu parler de
mon mariage dans le monde, dites-le-moi, et ce qu'on en dit.
Voulez-vous, je vous prie, passer chez Gounet, rue Saint-Anne, 34 ou 36,
et lui dire mille choses de ma part? Je lui écrirai dès que Ferrand sera
arrivé.
VII.
AU MÊME.
La Côte Saint-André, 31 janvier 1831.
Quoique mon agitation dévorante n'ait pas cessé un instant depuis mon
arrivée ici, je puis cependant aujourd'hui vous écrire avec plus de
calme. Puisque vous avez déjà à votre âge rencontré un filon d'or dans
cette pauvre mine où nous fouillons tous, tâchez de le suivre jusqu'au
bout, mais songez bien que vous êtes sous une voûte que vous creusez en
avançant, et qui peut s'écrouler derrière vous. La bévue que vous avez
faite, en demandant à Cherubini la salle du Conservatoire avant que la
Société de concerts ait fini, est impardonnable. Vous deviez bien
savoir que jamais ces messieurs n'y consentiraient, et il est fort
désagréable de se voir contre-carré par une volonté contre laquelle la
sienne propre est impuissante. Je dois vous dire que vous faites
quelquefois les choses trop précipitamment. Il faut, je crois, réfléchir
beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper
un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la
force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. Je crains
qu'on ne me laisse pas partir avant samedi ou même lundi prochain. Je
suis toujours malade, je ne me lève pas tous les jours, et il fait un
froid terrible. Et tout ce temps se perd..... et j'ai tant de mois
encore à dévorer!....
Oui, mon cher ami, je dois vous faire un mystère d'un chagrin affreux
que j'éprouverai peut-être longtemps encore; il tient à des
circonstances de ma vie qui sont complétement ignorées de tout le monde
(C..... excepté); j'ai au moins la consolation de le lui avoir appris
sans que..... (assez).
Quoique je sois forcé d'être mystérieux avec vous sur ce point, je ne
crois pas que vous ayez de raison de l'être avec moi sur d'autres. Je
vous supplie donc de me dire ce que vous entendez par cette phrase de
votre dernière lettre: «Vous voulez faire un sacrifice; il y a longtemps
que j'en crains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons à croire
que vous ferez un jour.» Quel est celui dont vous voulez parler? Je vous
en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout
quand il s'agit d'elle. Cela me torture. N'oubliez pas de me donner
franchement cette explication.
Écrivez-moi poste restante, à Rome, en ayant soin d'affranchir jusqu'à
la frontière, sans quoi la lettre ne me parviendrait pas.
VIII.
A MM. GOUNET, GIRARD, HILLER, DESMAREST, RICHARD, SICHEL.
Nizza, le 6 mai 1831.
Allons Gounet[58], lisez-nous cela.
D'abord je vous embrasse tous; je me réjouis de vous revoir encore, de
me retrouver auprès d'amis dont l'affection m'est si chère, de parler
ensemble musique, enthousiasme, génie, _poésie_ enfin. Je suis sauvé, je
commence à m'apercevoir que je renais meilleur que je n'étais, je n'ai
même plus de rage dans l'âme... Comme je ne vous ai pas écrit depuis mon
départ de la France, il faut que je vous conte mon voyage.
Je me suis embarqué à Marseille sur un brick sarde, faisant voile pour
Livourne. Ce trajet se fait ordinairement en cinq jours avec un temps
passable, et nous en avons mis onze. Pendant la première semaine, nous
étions accablés de calmes plats qui duraient tous les jours jusqu'au
coucher du soleil; ce n'était que pendant la nuit que nous avancions un
peu. Ne sachant comment nous désennuyer, nous avions imaginé de tirer au
pistolet sur le pont. La cible était un biscuit fiché au bout d'un
bâton qu'on avait attaché à la poupe, et que l'oscillation du navire
rendait très difficile à atteindre. Tel était notre passe temps. Mes
compagnons de voyage étaient des militaires italiens, accourant à Modène
prendre part à la révolution qui venait d'y éclater. Arrivés dans la
_rivière de Gênes_, un vent furieux des Alpes nous a assaillis tout à
coup; les vagues entraient par les écoutilles et couvraient le pont à
tout instant. Bon! disais-je, cela manquait, il serait bien dommage que
je n'eusse pas aussi mon petit bout de tempête; ce sera charmant!...
Mais le charme est devenu un peu fort, comme vous allez voir.
Le capitaine, voulant regagner le temps perdu, avait laissé toutes les
voiles étendues, et le vaisseau, pris en flanc par le vent, penchait
horriblement sur le côté. Le soir, comme j'étais dans la chambre, à
essayer de dormir, j'entends la voix d'un de nos passagers qui criait
aux matelots: _Coraggio, corpo di Dio! sara niente_. «Diable, dis-je, il
paraît au contraire que c'est beaucoup.» Je m'enveloppe alors dans mon
manteau, et je monte sur le pont, suivi de quatre officiers épouvantés
de ce que nous venions d'entendre.
J'avoue qu'il est difficile de s'imaginer un pareil spectacle et que,
malgré le peu de cas que je faisais alors de la vie, le coeur commença à
me battre d'une terrible manière. Figurez-vous le vent rugissant avec
une furie dont on ne peut avoir d'idée à terre, les vagues enlevées de
la mer, lancées en l'air, d'où elles retombaient en poussière, le
vaisseau tellement penché que son bord droit était en entier dans l'eau,
et, avec cela, quatorze voiles immenses étendues, où le vent
s'engouffrait de plein vol. Le passager que nous avions entendu crier
tout à l'heure était un capitaine-corsaire vénitien, et même, ce qui
est curieux, il avait été le capitaine de la corvette que lord Byron fit
armer à ses frais pour parcourir l'Archipel; c'est ce qu'on appelle un
crâne. Au bout de quelques minutes, le vent augmentant encore de rage,
je l'entends qui dit en français: «Ce b....-là va nous faire sombrer
avec toutes les voiles.» Alors je vis qu'il fallait prendre son parti,
et le coeur cessa de me battre plus vite qu'à l'ordinaire. Je regardai
tout à coup avec la plus grande indifférence ces vallées blanches
ouvertes devant moi, où j'allais sans doute être bercé pour mon dernier
sommeil; le pont était tellement incliné, qu'il était impossible de s'y
tenir debout; j'étais cramponné à un morceau de fer de tribord et
entortillé dans mon manteau, de manière à ne pouvoir remuer les membres;
j'avais pensé m'épargner une longue agonie en m'empêchant de nager, et
j'espérais couler bas comme une pièce de canon.
Enfin, le danger devenant de plus en plus imminent, notre corsaire
vénitien prend sur lui de commander la manoeuvre: _Tutti, tutti, al
perrochetto_, s'écria-t-il, _prestissimo al perrochetto; ecco la
borresca_. Les matelots lui obéissent; mais, pendant qu'ils se
précipitent sur le grand mât pour carguer les voiles, un dernier effort
du vent nous couche presque entièrement sur le côté. Alors la scène est
devenue sublime d'horreur; tous les meubles qui garnissaient l'intérieur
du navire, les armoires, les tables, les chaises, les ustensiles de
cuisine s'écroulent avec un fracas épouvantable; sur le pont, les
tonneaux roulent les uns sur les autres, l'eau entre par torrents, le
vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, le pilote tombe et
lâche le gouvernail; enfin nous _sombrons_. Mais nos matelots
intrépides n'en continuaient pas moins au haut de la vergue à plier
précipitamment les voiles, et il s'est trouvé que la plus grande était
carguée justement dans l'instant où le vaisseau revenait un peu sur
lui-même, ce qui a rendu la seconde oscillation moins basse; le
gouvernail lâché par le pilote a permis au vaisseau de tourner et de se
présenter au vent dans sa longueur; ce court instant a suffi pour nous
tirer d'affaire.
Alors il a fallu courir à la pompe, c'étaient des cris à devenir fou;
ensuite, pour compléter la détresse, la lanterne de la chambre s'était
cassée et, en tombant sur des ballots de laine, y avait mis le feu. En
voyant la fumée sortir par l'escalier, on s'en est aperçu; l'enfer n'est
pas pire qu'un pareil moment. Heureusement pour moi, je n'ai pas le mal
de mer, mais il fallait voir ces pauvres passagers se vomissant les uns
sur les autres, tombant dans l'escalier, sur le pont, saisis de vertiges
affreux; cela faisait mal. Le navire une fois remis, nous avons cheminé
avec une seule voile et sans la moindre inquiétude, malgré la force de
l'orage et l'inclinaison du vaisseau. C'était alors un autre concert, le
vent sifflant dans les cordages nus, dans les poulies et les haubans,
ricanait, grinçait comme un orchestre de petites flûtes; mais le matelot
qui était à côté de moi disait: _Oh! adesso, mi futto del vento!_ et, en
effet, nous sommes arrivés le matin même à Livourne, sans accident. Oh!
quelle nuit! et la lune qui nous regardait en courant à travers les
nuages, avec une physionomie toute décomposée! elle semblait pressée
d'arriver quelque part et ennuyée de nous trouver sur son passage.
Arrivé à Rome, j'ai trouvé que les bruits qu'on avait répandus à
Florence sur les dangers que courait l'Académie étaient un peu exagérés,
mais fondés. Les Transteverini, supposant les Français partisans de la
révolution et hostiles au pape, voulaient tout simplement mettre le feu
à l'Académie et nous égorger tous. Ils étaient déjà venus plusieurs fois
examiner les avenues du jardin, et madame Horace en avait rencontré un
dans une allée, qui l'avait menacée d'un long couteau qu'il montrait
sous son manteau. Aussi notre directeur avait-il armé tout le monde de
fusils à deux coups, pistolets, etc... Pourtant il n'est rien résulté de
tout cela qu'une tarentelle que les Transteverini ont composée sur la
mort prochaine des Français, et qu'ils venaient chanter sous nos
fenêtres. Tous les camarades qui m'attendaient m'ont reçu avec la
cordialité la plus franche; il m'a fallu quatre ou cinq jours pour
retenir les noms de chacun, et, comme on se tutoie, j'étais obligé de
dire à tout instant à quelqu'un: «Comment t'appelles-tu donc, toi?»
De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très-bon accueil; mais, quand
le vieux Carle Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me
quitter: «C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux prétendait
que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque.»
J'ai trouvé Mendelssohn; Monfort le connaissait déjà, nous avons été
bien vite ensemble. C'est un garçon admirable, son talent d'exécution
est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire.
Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi; je crois fermement que c'est
une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a
été mon cicerone; tous les matins, j'allais le trouver il me jouait une
sonate de Beethoven, nous chantions _Armide_ de Gluck, puis il me
conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je
l'avoue, très-peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en
voit si rarement; il croit fermement à sa religion luthérienne, et je le
scandalisais quelquefois beaucoup en riant de la Bible. Il m'a procuré
les seuls instants supportables dont j'aie joui pendant mon séjour à
Rome. L'inquiétude me dévorait, je ne recevais point de lettre de ma
_fidèle fiancée_, et sans M. Horace, je serais parti au bout de trois
jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à
mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis
parti le vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à
Paris ce qui s'y passait. Mendelssohn ne voulait pas croire que je
partisse réellement, il paria avec moi un dîner pour trois que je ne
partirais pas, et nous le mangeâmes avec Monfort le mercredi saint,
quand il vit que M. Horace m'avait payé mon voyage et que j'avais retenu
ma voiture.
A Florence, le mal de gorge m'a pris; je me suis arrêté; il m'a fallu
attendre de pouvoir me remettre en route; alors j'ai écrit à Pixis pour
qu'il me dise au plus vite ce qu'il y avait au faubourg Montmartre; il
ne m'a pas répondu; je lui mandais que j'attendais sa lettre à Florence,
et effectivement je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable
lettre de madame X... Il m'est impossible de dépeindre ce que
j'éprouvais dans mon isolement, de fureur, de rage, de haine et d'amour
combinés. J'étais tout à fait rétabli; je passais des journées sur le
bord de l'Arno, dans un bois délicieux à une lieue de Florence, à lire
Shakspeare. C'est là que j'ai lu pour la première fois _le Roi Lear_ et
que j'ai poussé des cris d'admiration devant cette oeuvre de génie; j'ai
cru crever d'enthousiasme, je me roulais (dans l'herbe à la vérité),
mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports.
L'ennui est revenu au bout de quelques jours; je me rongeais le coeur, et
mes pensées qui ne se sont trouvées que trop justes, me poursuivaient
impitoyablement. Un soir, la cathédrale étant ouverte, j'y suis entré;
comme je rêvais assis dans un coin de la nef, je vis sortir de la
sacristie une longue file de pénitents blancs, de prêtres, d'enfants de
choeur portant des flambeaux avec la croix. Je demandai à un homme ce que
c'était; il me répondit: _Una sposina morta el mezzo giorno_. Je suivis
le convoi, mon sang commençait à circuler, je pressentais des
sensations. La jeune femme était morte dans une superbe maison voisine,
appartenant à son mari, riche Florentin qui l'adorait. Une foule immense
était assemblée devant la porte pour voir enlever le catafalque. On
avait distribué un grand nombre de cierges qui répandaient dans les rues
obscures la plus étrange clarté. Arrivés à l'église, les prêtres font
leur office, et nous abandonnent ensuite le cadavre. Il faisait tout à
fait nuit; les porteurs du catafalque l'ont découvert, et j'ai vu un
enfant nouveau-né qu'ils tiraient d'une petite bière, et qu'ils
mettaient dans la plus grande où était sa mère. J'ai reconnu alors que
la _sposina_ était morte en couches et qu'on allait l'enterrer avec son
enfant. J'ai voulu voir ce que cela deviendrait et la fantaisie m'a pris
de suivre les porteurs au cimetière. Après un long trajet, durant lequel
la foule des curieux s'était complétement éloignée, je suis arrivé près
d'une porte éloignée de Florence; mais, au lieu d'aller au cimetière,
le convoi s'est arrêté à une espèce de morgue où on dépose les morts
jusqu'à deux heures du matin, où un tombereau vient les chercher pour
aller en terre. Un des chantres, s'approchant de moi, me dit en
français: «Voulez-vous entrer?...--Oui.» Et, en effet, me plaçant à côté
de lui, pour un paolo (12 sous), il parle à l'oreille du gardien de la
morgue et on me laisse entrer. Ils ont tiré de la bière la pauvre
_sposina_ et l'ont déposée sur une des tables de bois qui garnissaient
cette espèce de caveau. «Voyez, monsieur, me disait mon chantre avec une
espèce de joie, toutes ces tables, eh bien, il y a des jours où c'est
tout plein, tout plein! et puis, à deux heures de nuit, la voiture vient
et emporte tout!--Mais faites-moi donc voir cette dame!» Il l'a
découverte aussitôt. Oh! Dieu! elle était charmante! Vingt-deux ans,
elle avait une belle robe de percale nouée au-dessous de ses pieds, ses
cheveux n'étaient pas encore trop dérangés. Sans doute elle était morte
d'un dépôt dans le cerveau, une eau jaunâtre lui coulait des narines et
de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a
laissé retomber la tête tout d'un coup, avec un bruit sourd qui a ému
toutes les tables. Je lui ai pris la main, elle avait une main
ravissante, blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il
me faisait mal au coeur. Pour un paolo j'ai touché la main de cette
belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je
l'aurais embrassée; je pensais à Ophelia. Pour un paolo!... et, bien
sûr, à deux heures, quand le voiturier vient chercher sa proie, le Caron
florentin fait payer aux morts leur passage: il ne lui aura pas laissé
sa belle robe; il l'aura dépouillée; je pensais cela pendant que je lui
tenais la main pour un paolo!
Mais c'était une bénédiction vraiment, car le lendemain j'ai assisté au
service funèbre du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense
et neveu de _l'autre Napoléon_. Il venait de mourir à point nommé. Une
condamnation capitale pesait sur lui comme révolutionnaire, elle allait
l'atteindre, la mort a été plus prompte. Pendant ce temps, son frère et
sa mère fuyaient en Amérique!... Pauvre Hortense! quelles vicissitudes!
Il y a quarante ans, elle venait de Saint-Domingue avec sa mère
Joséphine, qui n'était alors que madame Beauharnais; joyeuse créole,
elle dansait la danse des nègres sur le vaisseau, et chantait aux
matelots des chansons caraïbes; aujourd'hui, elle repasse l'Océan pour
soustraire un de ses fils à la hache des réactions; elle laisse son mari
à Florence, et voilà la fille adoptive du plus grand homme des temps
modernes, fugitive de l'Europe, exilée de la France, dont elle s'était
fait chérir, reine sans États ni couronne, mère désolée, orpheline, à
peu près veuve, oubliée, abandonnée...
Toutes ces idées me saisissaient au coeur en entrant dans l'église.
C'était bien, il me semble, un sujet d'inspiration pour l'organiste;
mais cet homme n'est pas un homme! Il avait tiré le registre des petites
flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient assez au
gazouillement des roitelets dans les beaux jours d'hiver.
O Italiens, misérables que vous êtes, singes, orangs-outangs, pantins
toujours ricanants, qui faites des opéras comme ceux de Bellini, de
Pacini, de Rossini, de Vaccaï, de Mercadante, qui jouez des airs gais
aux funérailles du neveu du grand homme, et qui, pour un paolo...!
C'est deux jours après et dans une telle disposition d'esprit que j'ai
reçu la lettre de madame X..., la lettre où elle m'annonçait que sa
fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence!
Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment
toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de
Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien;
on m'appelait: «Mon gendre», etc.,... et, dans cette lettre étonnante,
madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui
avais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas _me
tuer_, la bonne âme!
Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près!
Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas
de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que
je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide
et dégoûtante ignoblerie. J'y suis depuis onze jours, et j'y reste à
cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve
de correspondre rapidement avec ma famille. Mes soeurs m'écrivent tous
les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble.
Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps
sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé,
ils sont sauvés; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les
bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir
des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, Girard, Desmarest, Hiller,
écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière;
Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension
n'était pas perdue. Je lui ai écrit que je m'engageais sur l'_honneur_
à ne pas sortir d'Italie; j'ai profité d'un bon moment pour me lier
ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire.
Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la
poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur.
Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini?... et _Euryanthe_?... Ce
misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en lui ajoutant
des membres étrangers. Et la Symphonie avec choeurs de Beethoven,
parlez-moi donc de tout cela.
Girard, allez-vous monter _Iphigénie en Aulide_?... Oh! à propos, je
vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame
romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on
à l'Opéra?... Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi,
Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar
cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond.
Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?...
Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?...
J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je
suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand
j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la
crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit
de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est
bâtie ma maison.
Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches
et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque
de me rompre les membres, des excursions dans les rochers; j'ai
découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du
précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je
vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de
pêcheurs et j'admire _ces petits sentiers rayonnants et dorés_, qui (à
ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île «heureuse et
paisible». C'est, parbleu! en nature le sujet de la lithographie de nos
mélodies; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils
ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait
ma médaille, et fort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur.
Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je
demeure: H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de
Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime.
Adieu tous! adieu mille fois!
Votre affectionné et sincère ami.
P.-S.--Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M.
Habeneck, à Turbri, à Urhan.