la Seine, et les faiseurs de partitions, si délaissés d'ordinaire,
commençaient à espérer qu'on allait enfin s'occuper d'eux. Le livret des
_Troyens_, lu dans divers salons, y avait rencontré une approbation
unanime; même l'empereur Napoléon III, ayant entendu parler de la chose,
invita Berlioz à dîner; mais on causa de la pluie et du beau temps: «Je
me suis splendidement ennuyé!» écrivit le lendemain le convive de Sa
Majesté Impériale.--A un autre dîner mensuel où se réunissaient MM.
Fiorentino, Nogent-Saint-Laurens, Édouard Alexandre, Paul de
Saint-Victor, Carvalho, on s'inquiéta plus sérieusement de Didon et
d'Énée; M. Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique, n'avait pas besoin
d'encouragement; il connaissait l'oeuvre, il l'admirait et il comptait
bien la révéler aux masses, comme il avait révélé _Faust_.
La première représentation des _Troyens_ fut assez calme; les
spectateurs qui se souvenaient de _Benvenuto Cellini_ s'attendaient à
des péripéties; le divertissement de la Chasse causa seul quelques
rires, dus plutôt à l'interprétation de ce ballet qu'aux modulations
hardies de l'orchestre. En revanche, l'air de Didon au premier acte, le
fameux septuor et le duo: _Nuit d'ivresse et d'extase..._ allèrent aux
nues, _alle stelle_. Certains opéras modernes contiennent des morceaux
plus soutenus, plus amples, que le septuor des _Troyens_, mais aucun de
ces morceaux ne peut soutenir la comparaison avec lui au point de vue du
sentiment pittoresque et de l'originalité poétique. C'est un diamant qui
brille d'un éclat inouï; cela ne ressemble ni à la Bénédiction des
poignards, ni à la Sérénade de _Don Juan_, ni au trio de _Guillaume
Tell_, ni à la pastorale du _Prophète_; cela tient de la symphonie et du
drame, de l'ode pindarique et de la méditation lamartinienne, cela bruit
comme un souffle et frissonne comme une caresse; cela palpite, rêve,
soupire, émeut... Les battements du coeur s'apaisent avec l'écroulement
des vagues de la mer africaine, le parfum des orangers s'exhale de cette
musique divine, et l'esprit s'endort bercé dans un palais des _Mille et
une Nuits_.
Rien n'était fait pour déplaire davantage aux Parisiens de 1863; l'homme
de génie qui avait écrit _les Troyens_ eut contre lui à peu près toute
la presse, sérieuse ou légère. Cham, dans _le Charivari_, fit une
caricature: le Tannhäuser (en bébé) demandant à voir son petit frère. Au
théâtre Déjazet, on joua une parodie où des acteurs, coiffés de casques
ridicules, exécutaient un horrible vacarme, avec des casseroles, des
gongs chinois, des scies ébréchées, des paires de pincettes; nous nous
rappelons cette ignoble parade, plus digne de divertir les sauvages qui
mangèrent le capitaine Cook que d'amuser les Athéniens de la décadence.
Il faut rendre justice à M. Carvalho; le chapitre que Berlioz lui a
consacré dans les _Mémoires_ est inexact; l'amertume de la défaite a
envenimé la plume de l'auteur. Nous disons _défaite_, car _les Troyens_
n'obtinrent qu'une trentaine de représentations, suivies, il est vrai,
par l'élite du monde musical; Meyerbeer n'en manqua pas une, et je le
vois encore au fauteuil de balcon qu'il occupait, très-attentif, donnant
fréquemment des marques de vive satisfaction. M. Carvalho avait consacré
une partie de ses bénéfices antérieurs à la mise en scène des _Troyens_;
accordons, qu'il se soit trompé sur certains détails, c'est possible;
qu'il ait essayé de ramener au goût mesquin du public une oeuvre conçue
selon les larges traditions de l'antiquité, c'est probable; il n'en a
pas moins risqué sa fortune et son avenir.
M. Alexandre, le plus intime ami de Berlioz, aujourd'hui son exécuteur
testamentaire, me disait l'autre jour: «Le monde musical doit beaucoup à
Carvalho; il ne m'appartient pas d'énumérer tout ce que l'art lui doit
de reconnaissance; je n'ai aucune autorité pour le faire; mais ce que
j'ai le devoir de vous prier de consigner dans cette notice, pour
laquelle vous me demandez des renseignements, c'est le coeur, _le
dévouement_, _le désintéressement_ de Carvalho pour monter _les
Troyens_, autant que faire se pouvait, d'une façon digne du maître que
personne, plus que lui, ne respectait ni n'admirait.
»Carvalho, oubliant tout pour une aussi grande question artistique, fit
des sacrifices tels, qu'ils pesèrent sur sa vie entière. Voilà ce qu'il
ne faut pas oublier.»
Ce n'est pas à nous à le lui reprocher et personne n'oserait le faire.
_Les Troyens_ avaient été la suprême espérance de Berlioz; leur chute
causa sa longue agonie de six ans. A partir de ce moment, ses idées
devinrent de plus en plus sombres; les souffrances physiques ne lui
laissèrent plus aucun repos. Il avait tant compté sur son opéra! Au
sortir de la répétition générale, il était allé chez madame d'Ortigue,
la digne femme d'un de ses plus vieux amis. Il lui avait fait l'effet
d'un spectre, tant il était pâle, maigre, décharné: «Qu'y a-t-il,
s'écria-t-elle effrayée? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par
hasard?...--Au contraire, dit l'autre en se laissant tomber sur une
chaise. C'est beau, c'est sublime!...»--Et il se mit à pleurer[46].
Il était déjà affaibli et malade; dans sa jeunesse, il s'était
quelquefois amusé _à se laisser avoir faim_ pour connaître les maux par
lesquels le génie pouvait passer; son estomac, plus tard, dut payer ces
coûteuses fantaisies. Il vécut dans son appartement de la rue de Calais,
retiré et dégoûté de tout, entouré de passereaux effrontés auxquels il
donnait du pain qu'ils venaient picorer sur sa fenêtre, près de son
immense piano à queue, de sa harpe et du portrait de sa première femme,
Henriette Smithson. Sa belle-mère, madame Récio, le soigna avec une
vigilance et un dévouement exceptionnels; ses amis prirent à tâche de
lui faire oublier les injustices du sort et personne n'en a eu de plus
attentifs, de plus fidèles que lui: Édouard Alexandre, Ernest Reyer, M.
et madame Massart, M. et madame Damcke, la famille Ritter, et combien
d'autres que je ne puis citer; la liste en serait trop longue. Il
s'était mis à apprendre le français à un jeune compositeur danois, M.
Asger Hammerik, aujourd'hui directeur du Conservatoire de Baltimore. «Je
suis bien à plaindre, disait-il quelquefois; voilà ma belle-mère qui me
parle en espagnol, ma bonne en allemand, et vous, avec votre danois,
vous me déchirez les oreilles[47]!...»
La mort de son fils unique, Louis Berlioz, emporté par la fièvre, aux
colonies, acheva de terrasser le glorieux vaincu. Louis Berlioz avait
choisi la carrière de marin; son père l'adorait avec une passion dont on
retrouvera la trace dans les _Lettres_. Il y avait eu entre eux des
brouilles passagères; mais elles finissaient toujours par une
réconciliation où le pauvre père cédait. Ce Berlioz, si hautain, si
rogue, si absolu, avec la plupart des gens qu'il coudoyait dans la vie,
il devenait tendre et humble avec son fils, il descendait aux
supplications, il avait des raffinements d'amour paternel. Que de bons
conseils il donnait à son enfant chéri: «Tu es jeune, tu es fort, ne te
laisse pas aller à l'ennui, au découragement, et songe qu'avec les
avantages que tu as et la santé, on peut surmonter bien des
obstacles[48].»--«Cher Louis, écrivait-il encore à propos de certaines
fredaines de jeune homme, tu ne trouveras jamais en moi un censeur
tartufe de morale[49]...»»Figure-toi que je t'ai aimé même quand tu
étais tout _petit_; et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants!
Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite cela s'est
affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis
lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais,
cela ne fera qu'augmenter... Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais
pas[50]!...» L'année suivante, hélas! il le perdait, ce fils adoré, et
il se replongeait, fou de douleur, dans l'anéantissement, dans le
silence, dans la nuit.
Vainement essayait-on de lui proposer des distractions: «Mon cher
Damcke, répondait-il à une invitation, je me donne le luxe de rester
couché. Ainsi, excusez-moi auprès de S... si vous le voyez. J'ai pris
mon parti; je ne veux plus subir aucun genre de servitude; je ne veux
plus rien entendre de force; rien louer de force. Qu'on me laisse mourir
tranquille. Je vous pardonne seulement de me forcer à vous aimer[51]...»
Une artiste dont il aimait le talent, mademoiselle Bockholtz-Falconi,
parvint cependant à l'arracher à la torpeur où il se complaisait en le
mettant en relations avec M. Herbeck, maître de chapelle de la cour à
Vienne, qui le demandait pour diriger _la Damnation de Faust_. Berlioz
accéda aux désirs de M. Herbeck et n'eut pas à s'en repentir. D'autres
propositions magnifiques l'attirèrent chez la grande-duchesse Hélène de
Russie, qui le logea dans son propre palais, à Saint-Pétersbourg, et ne
lui permit de partir que comblé de distinctions, de gloire et d'argent.
En revenant des bords de la Néva, Berlioz éprouvait une grande fatigue;
sa maladie nerveuse empirait. Il était allé trouver le célèbre docteur
Nélaton, qui, après l'avoir ausculté, palpé, interrogé, lui avait dit:
«Êtes-vous philosophe?--Oui, avait répondu le patient.--Eh bien, puisez
du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais[52].» Assuré
de mourir dans un assez bref délai et en proie à des tortures
épouvantables, le vieux maître se décida à changer de lit de
souffrances.--«Je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco...
Le soleil me réchauffera peut-être... Oh! la belle Méditerranée et les
orangers aux doux parfums!...» Telles étaient ses pensées--nous allions
dire ses rêves--en prenant le chemin de fer. On l'accueille à l'hôtel
des _Étrangers_ de Nice comme une ancienne connaissance, on l'accable de
témoignages de respect et de sympathie. Des bouffées de jeunesse lui
remontent au cerveau; il se rappelle sans doute cette tour crevassée,
pleine de rats et de chats-huants, ouverte à tous les vents du ciel,
dénudée, romantique, dont il avait fait autrefois son domicile légal. Il
veut se promener encore dans ces jardins embaumés, sur ces falaises qui
contrastent par leur immobile blancheur avec l'azur des vagues. Le voilà
à Monaco, près des buissons de cactus, s'enivrant des senteurs d'une
végétation presque orientale. Mais son regard se trouble, son pied
chancelle; il tombe, on le relève, la face ensanglantée. Le lendemain,
même accident. Deux Anglais qui passaient sur la terrasse de Nice le
ramènent à son appartement, où il reste huit jours soigné par les gens
de l'hôtel. Dès qu'il peut prendre le train, il retourne à Paris où
l'attendaient sa belle-mère, madame Récio, et sa fidèle servante, qui
poussent des cris d'horreur en le revoyant défiguré.
Le séjour à Nice ne fut pas le dernier voyage de Berlioz. Quelque temps
après sa chute dans les rochers, il fut invité à se rendre à un festival
orphéonique qui se donnait dans sa province natale, à Grenoble. Ce
dernier épisode rappelle vraiment le dénoûment des pièces de Shakespeare
et l'homme qui avait le mieux compris le génie du poëte anglais devait
avoir une fin assez semblable à celle du roi Lear, de Macbeth ou
d'Othello. Pour bien peindre cette scène suprême, il faudrait que
l'histoire empruntât les couleurs du drame. Qu'on se figure une salle
resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table
chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un
des leurs qui tarde à venir. Tout à coup, une draperie s'entr'ouvre et
un fantôme apparaît: le spectre de Banquo? non; mais Berlioz à l'état de
squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant,
la lèvre contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on
l'acclame, on lui serre les mains,--ces mains tremblantes qui ont
conduit à la victoire des armées de musiciens. Un assistant dépose une
couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d'un
oeil étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs
mais sincères. On le félicite, il ne paraît s'apercevoir de rien.
Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas
comprises; à ce moment, un vent furieux, venu des Alpes, s'engouffre
dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; des rafales
soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un
fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête,
Berlioz est resté debout; il ressemble, environné de lueurs, au génie de
la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un
décor de montagnes et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque.
Dès lors, tout fut fini.
Le lundi, 8 mars 1869, dans la matinée, Hector Berlioz, de retour à
Paris, rendait le dernier soupir. Ses obsèques eurent lieu à l'église de
la Trinité, le jeudi suivant; l'Institut avait envoyé une nombreuse
députation, les cordons du poêle étaient tenus par MM. Camille Doucet,
Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, Nogent Saint Laurens, Perrin, le
baron Taylor; la musique de la garde nationale précédait le cortège
jouant des fragments de la Symphonie en l'honneur des victimes de
Juillet. Sur le cercueil étaient (souvenir touchant) les couronnes
données par la Société Sainte-Cécile, par la jeunesse hongroise, par la
noblesse russe, et enfin les derniers lauriers de la ville de Grenoble.
Il était mort!... la réparation commençait...
Il dort maintenant sur cette haute colline qui vit couler le sang des
martyrs; là-bas, au-dessus de nous, écoutant peut-être les bruits
tumultueux de l'immense ville. Aux anniversaires, de pieuses mains
viennent déposer sur son tombeau des bouquets de fleurs promptement
fanées par l'intempérie des saisons; j'y ai vu des roses blanches, aussi
blanches que le lys, et des violettes répandues en pluie odoriférante,
sur la pierre, sur le fer, et jusque dans la boue qu'avait produite le
piétinement des passants. Il se repose là des tracas de sa vie agitée,
attendant l'heure de la justice, lente à venir. Aucune rue ne porte son
nom, aucun théâtre ne possède sa sombre effigie, aucun ministère (et il
y en a eu pourtant beaucoup!) n'a songé à lui rendre des honneurs
quelconques; de toutes les gloires musicales de la France, la France
n'en oublie qu'une, celle dont elle peut le mieux se glorifier devant le
monde entier. D'autres musiciens passeront; que dis-je? ils ne sont déjà
plus... Berlioz est resté et son souvenir grandit, comme ces ombres qui,
à mesure que décroît le soleil et que le temps s'écoule, deviennent plus
accusées, plus nettes, et s'allongent sur le sable d'or.
DANIEL BERNARD.
CORRESPONDANCE INÉDITE
DE
HECTOR BERLIOZ
(1819-1868)
I.
A IGNACE PLEYEL.
La Côte-Saint-André (Isère), 6 avril 1819.
Monsieur,
Ayant le projet de faire graver plusieurs oeuvres de musique de ma
composition, je me suis adressé à vous, espérant que vous pourriez
remplir mon but. Je désirerais que vous prissiez à votre compte
l'édition d'un _pot-pourri_[53] concertant composé de morceaux choisis,
et concertant pour flûte, cor, deux violons, alto et basse.
Voyez si vous pouvez le faire et combien d'exemplaires vous me
donnerez. Répondez-moi au plus tôt, je vous prie, si cela peut vous
convenir, combien de temps il vous faudra pour le graver et s'il est
nécessaire d'affranchir le paquet.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, votre
obéissant serviteur.
II.
A RODOLPHE KREUTZER[54].
(1826....?)
O génie!
Je succombe! je meurs! les larmes m'étouffent! _la Mort d'Abel_!
dieux!...
Quel infâme public! il ne sent rien! que faut-il donc pour
l'émouvoir?...
O génie! et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions;
on ne me comprendra pas, puisqu'ils ne couronnent pas, qu'ils ne portent
pas en triomphe, qu'ils ne se prosternent pas devant l'auteur de tout ce
qui est beau!
Sublime, déchirant, pathétique!
Ah! je n'en puis plus; il faut que j'écrive! A qui écrirai-je? au
génie?... Non, je n'ose.
C'est à l'homme, c'est à Kreutzer... il se moquera de moi...., ça m'est
égal...; je mourrais... si je me taisais. Ah! que ne puis-je le voir,
lui parler, il m'entendroit, il verroit (_sic_) ce qui se passe dans mon
âme déchirée; peut-être il me rendroit le courage que j'ai perdu, en
voyant l'insensibilité de ces gredins de ladres, qui sont à peine dignes
d'entendre les pantalonnades de ce pantin de Rossini.
Si la plume ne me tombait des mains, je ne finirais pas.
AH! GÉNIE!!!
III.
A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALE[55].
(16) mai 1828.
Monsieur le rédacteur,
Permettez-moi d'avoir recours à votre bienveillance et de réclamer
l'assistance de votre journal pour me justifier aux yeux du public de
plusieurs inculpations assez graves.
Le bruit s'est répandu dans le monde musical que j'allais donner un
concert composé tout entier de ma musique et déjà une rumeur de blâme
s'élève contre moi; on m'accuse de témérité, on me prête les intentions
les plus ridicules.
A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître,
afin d'inspirer, si je le puis, quelque confiance aux auteurs et aux
directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un
jeune homme? Je ne le crois pas. Or, si un pareil dessein n'a rien de
répréhensible, en quoi les moyens que j'emploie pour l'accomplir
peuvent-ils l'être?
Parce qu'on a donné des concerts composés tout entiers des oeuvres de
Mozart et de Beethoven, s'ensuit-il de là qu'en faisant de même j'aie
les prétentions absurdes qu'on me suppose? Je le répète, en agissant
ainsi, je ne fais qu'employer le moyen le plus facile de faire connaître
mes essais dans le genre dramatique.
Quant à la témérité qui me porte à m'exposer devant le public dans un
concert, elle est toute naturelle, et voici mon excuse. Depuis quatre
ans, je frappe à toutes les portes; aucune ne s'est encore ouverte. Je
ne puis obtenir aucun poëme d'opéra, ni faire représenter celui qui m'a
été confié[56]. J'ai essayé inutilement tous les moyens de me faire
entendre; il ne m'en reste plus qu'un, je l'emploie, et je crois que je
ne ferai pas mal de prendre pour devise ce vers de Virgile:
_Ulla salus victis nullam sperare salutem._
Agréez, etc.
IV.
A M. FERDINAND HILLER.
Paris, 1829.
Mon cher Ferdinand,
Il faut que je vous écrive encore ce soir; cette lettre ne sera
peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe.
Pourriez-vous me dire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette
_faculté_ de _souffrir_ qui me tue? Demandez à votre ange... à ce
séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux!... Ne gémissons pas!...
mon feu s'éteint, attendez un instant... O mon ami, savez-vous?... J'ai
brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon _élégie en prose_!... des
larmes toujours, des larmes sympathiques; je vois Ophelia en verser,
j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me
consument. O mon ami, je suis bien malheureux; c'est inexprimable!
J'ai demeuré bien du temps à sécher l'eau qui tombe de mes yeux...--En
attendant, je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini
guéri de mes maux, qui me considère d'un air de pitié plein
d'indulgence, et Weber qui semble me parler à l'oreille comme un esprit
familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me
consoler.
Tout ceci est fou... complétement fou, pour un joueur de dominos du café
de la Régence ou un membre de l'Institut... Non, je veux vivre...
encore...; la musique est un art céleste, rien n'est au-dessus, que le
véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre,
mais au moins, j'aurai vécu..... de souffrances, il est vrai, de rage,
de cris et de pleurs, mais j'aurai... rien... Mon cher Ferdinand!...
j'ai trouvé en vous tous les symptômes de la véritable amitié, celle que
j'ai pour vous est aussi très vraie; mais je crains bien qu'elle ne vous
donne jamais ce bonheur calme qu'on trouve loin des volcans... hors de
moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... il
y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois... Oh!
malheureuse! que je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'aime!...
S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?.. Verrai-je jamais
Shakespeare?
Pourra-t-elle me connaître?...
Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?................ Oh! Juliette,
Ophelia, Belvidera, Jeanne Shore, noms que l'enfer répète sans
cesse............................
Au fait!
Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde,
un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un
amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris;
oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de
leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir!
Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos nuages
dorés, que je sois délivré!...............
LA RAISON.
«Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera pas plus
question de tes souffrances que de ce que tu appelles le génie de
Beethoven, la sensibilité passionnée de Spontini, l'imagination rêveuse
de Weber, la puissance colossale de Shakspeare!...
Va, va, Henriette Smithson
et Hector Berlioz
_seront réunis_ dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera pas
d'autres malheureux de souffrir et de mourir!......»
V.
AU MÊME
La Côte-Saint-André, 9 janvier 1831.
Mon cher ami,
Je suis depuis huit jours chez mon père, environné de soins affectueux
et tendres par mes parents et mes amis, accablé de félicitations, de
compliments de toute espèce; mais mon coeur a tant de peine à battre, je
suis si oppressé, que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes
parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. Je partirai pour
Grenoble dans six jours; si vous me répondez, adressez néanmoins votre
lettre à la Côte-Saint-André (Isère), et mettez mon nom Hector pour que
la lettre ne parvienne pas à mon père.
Je vous écris dans le salon de Rocher, qui me charge de le rappeler à
votre souvenir.
Que faites-vous?... Il n'y a toujours point de musique, n'est-ce pas,
dans ce bruyant Paris?... Avez-vous fini vos trios?... Feydeau est-il
enfin fermé?... l'opéra de Meyerbeer est-il en répétition[57]?...
Saluez-le, je vous prie, de ma part, quand vous le verrez (Meyerbeer! ma
phrase est si mal tournée, que vous pourriez croire que c'est son opéra
que je veux dire).
Nous allons avoir la guerre!... On va tout saccager; des hommes _qui se
croient_ libres vont se ruer contre d'autres hommes qui sont
certainement esclaves; peut-être les hommes libres seront-ils
exterminés, les esclaves seront-ils maîtres; puisse toute l'Europe
s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le
feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler,
pourvu que j'y sois et que, LA tenant dans mes bras, nous nous tordions
ensemble dans les flammes!
Voilà mes voeux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine.
Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce
humaine tranquille, et elle ne s'en tourmentera pas moins.
Assez grincé des dents. Voulez-vous, je vous prie, aller chez Desmarest,
rue Monsigny, nº 1, près de l'Opéra-Comique, lui dire mille amitiés de
ma part, le charger de cinq cents autres pour Girard, et lui demander
s'il n'a point eu de lettre à mon adresse; il s'était engagé à les
prendre chez mon portier.
Blasphémez un peu à mon intention, je vous prie, j'en éprouverai du
soulagement, et je vous rendrai la pareille quand vous voudrez.
Adieu! les coeurs de _lave_ ne sont durs que quand ils sont froids, le
mien est rouge fondant. Je suis toujours votre ami dévoué.
Mettez, je vous prie, cette petite lettre à la poste.
VI.
AU MÊME.
La Côte-Saint-André, 23 janvier 1831.