«A Bruxelles, nous dit le compositeur dans ses _Mémoires_, les opinions

sur ma musique furent presque aussi divergentes qu'à Paris.» C'est là

que nous nous trouvons pour la première fois en présence de mademoiselle

Récio, que Berlioz devait épouser à la mort d'Henriette Smithson;

mademoiselle Récio chanta dans les concerts de son futur mari; nous

ignorons avec quel succès. Le voyage en Allemagne fut beaucoup plus

décisif pour la gloire du musicien que l'excursion en Belgique; depuis

longtemps, Berlioz était attendu de l'autre côté du Rhin. Nous osons à

peine révéler la vérité, car elle est triste à dire; triste pour nous,

Français, et pour notre goût artistique. Pendant que nous marchandions à

notre compatriote de maigres applaudissements, la capitale de la Prusse

le traitait en triomphateur; on lui accordait le théâtre royal et les

premiers artistes de la ville, le roi accourait de Potsdam à franc

étrier, se mêlait à l'enthousiasme de ses sujets (malgré l'étiquette),

demandait pour ses bandes militaires _la Fête chez Capulet_[30]. Bien

mieux: le maître de la chapelle ducale de Brunswick, M. Georges Muller,

venait, après l'audition de _Roméo et Juliette_, déposer une couronne

sur la partition[31]. Mendelssohn enfin, qui dédaignait tant son

camarade de Rome, échangeait avec lui son bâton de chef d'orchestre, à

propos du _Sabbat_ de la _Symphonie fantastique_, exécuté presque en

même temps que _la Première Nuit du Sabbat_, à Leipzig. Le compositeur

parisien remercia par une lettre le compositeur allemand; nous avons eu

la chance inespérée de retrouver le texte du billet:

Leipzig, 2 février 1843.

Au chef Mendelssohn.

«Grand chef, nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks! Voici le

mien, il est grossier, le tien est simple!

»Les Squaws seules et les Visages-Pâles aiment les armes ornées. Sois

mon frère, et, quand le Grand-Esprit nous aura envoyés chasser dans le

pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks amis à la

porte du conseil[32].»

Nous n'insisterons pas. Il nous est douloureux de constater que la

justice et le sentiment du beau se sont rencontrés ailleurs que chez

nous et, qui pis est, chez nos plus implacables adversaires. Au moment

où l'Allemagne tressaillait aux accents des mâles symphonies du maître,

nous raffolions, nous, d'opéra-comique; nous essayions d'implanter ce

genre absurde dans les cinq parties du monde et une troupe de chanteurs

se préparait à s'embarquer dans le port de Brest. La troupe était au

complet; elle avait une _prima donna_, une dugazon, un ténor, des

barytons, un régisseur. Quant à sa destination, on ne la devinerait

jamais. Ces messieurs et ces dames allaient faire connaître les beautés

du _Domino noir_, de _Zampa_, et de _Fra Diavolo_ aux sauvages des îles

Marquises[33]!!!!!

En juin 1843, Berlioz revint à Paris pour s'occuper d'un opéra, _la

Nonne sanglante_, qu'il n'acheva jamais. Il trouva chez lui, en

rentrant, un ordre de l'empereur de Russie, lui enjoignant d'arranger

des plains-chants grecs à seize parties, en quadruple choeur. Vers la

même époque, il fut nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile,

puis il reprit ses concerts. Concert à la salle Herz (3 février 1844) et

première audition de l'ouverture du _Carnaval romain_; concert spirituel

à l'Opéra-Comique, le samedi saint, 6 avril; concert aux Italiens, où il

s'emporte contre deux dames qui causaient dans une loge tandis qu'on

exécutait la _Marche des Pèlerins_[34]; enfin concerts au palais de

l'Industrie et au Cirque des Champs-Élysées (janvier 1845). Là, fut joué

un morceau dont nous avons complétement perdu la trace: l'ouverture de

_la Tour de Nice_, écrite par l'auteur, pendant un séjour de quelques

semaines dans un vieux donjon, sur le bord de la mer. Le morceau était,

paraît-il, tout à fait bizarre, entrecoupé de sifflements, de

hurlements, de cris de chouettes, de bruits de chaînes. Il ne plut guère

à l'auditoire et l'auteur fut sans doute du même avis que ses juges,

puisqu'il remplaça sur l'affiche l'ouverture de _la Tour de Nice_ par

_le Désert_ de Félicien David, artiste charmant, frais éclos, et qui

n'en était plus à faire jouer, sous la direction de Valentino, des

_nonetti_ pour instruments à piston[35].

Après l'Allemagne du Nord, Berlioz visita l'Autriche. «Nos dames,

écrivait un Viennois, portent des bracelets, des bagues et des boucles

d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire avec son portrait[36].» Les

peintres recherchaient l'honneur de reproduire ses traits et il

n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriuber qui exposa, au foyer de

l'Opéra, l'image du musicien à la mode, entourée de lauriers. «C'était

bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à

notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout

renversé.» Drôles de moeurs! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts,

un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il

prit la route opposée; il s'en fut à Prague, où le directeur du

Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci

assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche,

Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole: «Eh

bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an!»

S'il laissait de sa chaleur aux autres, il allait se refroidir, lui, en

passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie

jusqu'alors: l'épouvantable _fiasco_ de _la Damnation de Faust_ à

l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui

assistèrent à l'exécution de cette légende dramatique furent ravies,

transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents.

Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup

plus à la politique qu'aux choses de l'intelligence, les badauds

s'occupaient des mariages espagnols; deux fabricants de cachemires, M.

Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans _le Constitutionnel_ des

correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à

l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez

elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la

Bourse,--car le concert avait lieu en plein jour,--les artistes firent

la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent à préférer _la Dame

blanche_; ce fut une déroute auprès de laquelle celle de la Bérésina

aurait passé pour une retraite en bon ordre.

Par un assez étrange hasard, le sujet de _Faust_, si profondément

tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande

partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer _la Damnation_ au

détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux

oeuvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La

scène du jardin: voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le

_Faust_ de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle

qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit

appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre,

versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau

me dire: «Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes

grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin

de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite

éloquence serait incapable d'exprimer...»--Peine perdue! la machine

électrique de là haut m'ôtait toute illusion; elle me rappelait à la

prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine: «Ne

sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui

s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de

campagne où ils iront abriter leur esquinancie. Méphistophélès meurt

d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une pensée: ménager ses notes

hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer.

Quant à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un

engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas

accepter les offres qu'on lui faisait.»

Avec le _Faust_ de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à

craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni

maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de

souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute

seule sur l'aile des chimères. Un décor?.... A quoi bon? Le musicien

vous conduit où vous voulez en vingt-cinq mesures. Voulez-vous boire

avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le

magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords

de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée,

sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses

qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Attention! Nous avons eu à

peine le temps de tourner la tête et le diable nous tient déjà compagnie

devant la maison de Marguerite: _Petite Louison, que fais-tu dès

l'aurore..._ Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes;

sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout-simplement,

dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les

nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir.

_La Damnation de Faust_ rivalise avec les ouvrages des plus grands

maîtres et n'est pas effacée par eux; elle lutte contre le poëme de

Goethe sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa

_Marguerite au rouet_; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel

sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous

entendez la dernière partie de l'oeuvre, quand vous suivez la «course à

l'abîme», si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez

sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des démons saluent

la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des

saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du

paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des

élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez

involontairement à Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les

gigantesques peintures de la chapelle Sixtine, et aucune autre

comparaison ne peut s'offrir à votre esprit: il est impossible que

l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de

faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art.

Maintenant que _la Damnation de Faust_ a reconquis la brillante place

qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait

profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du

magnifique choeur de la Pâque, un rédacteur d'un journal illustré

insinuait que «cette résurrection ressemblait à un _De Profundis_»; la

Danse des paysans, ajoutait-il, «ne me paraît pas des plus réservées

(chaste critique, va!); le rhythme en est pesant et empêtré et ne donne

pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroises.» Le

compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre:

«Cette étrange composition (_la Damnation de Faust_) échappe à

l'analyse... La Marche hongroise est un déchaînement effroyable... un

amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de

rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des

sylphes est empruntée à un choeur de la _Nina_ de Paisiello: _Dormi, ô

cara_... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que

quelques mesures d'un menuet, etc., etc.» M. Scudo était un Italien

désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui

avait réussi dans la spécialité du dénigrement de l'école française. On

lui connaissait des torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit

d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. Il se

croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, mal élevé

d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté de rage, comme la

grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou.

Après l'exécution de son chef-d'oeuvre, Berlioz était ruiné; il devait

une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à la générosité de

quelques amis, il put aller moissonner des roubles, en Russie, et

s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans

l'infortune. «Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs!» lui

avait dit Balzac.--On sait qu'en imagination l'auteur de _la Comédie

humaine_ remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la somme

annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce

moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de

devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer, et

sa succession était briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré

leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du

ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature

à Berlioz; ils furent nommés, par l'influence du _Journal des Débats_.

Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout

feu, tout flammes; ils comptaient reprendre _Benvenuto Cellini_, jouer

_la Nonne sanglante_, confier à l'homme auquel ils devaient leur titre

de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé,

ces belles résolutions s'évanouirent comme par enchantement. Les

relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel,

Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés

avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas

ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il

les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé

par l'_impresario_ Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de

Drury-Lane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés

d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni

mécontenter, MM. Roqueplan et Duponchel feignirent l'étonnement en

public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie.

«Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé de la surprise et du

regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avez conçue ne nous

permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs

involontaires qui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous

aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical

dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que

vous préférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir

toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est

sincère; cela nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de

nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui

toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos

plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous

reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à

espérer qu'elles ne seront pas vaines[37].»

De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent

emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de

1848. La saison musicale, à Drury-Lane, s'ouvrit par une représentation

de _Lucia de Lammermoor_, jouée par madame Dorus Gras, le baryton

Pischek, le ténor Reeves et la basse Withworth. En même temps, on

donnait _le Génie du Globe_, ballet de la composition de M. Maretzek,

maître du chant, audit théâtre[38]. La salle était peu garnie; _Lucia_,

opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et

Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à

celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une

banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; pour comble

de malheur, les événements politiques, en France, tournèrent à la

tragédie des barricades et aux massacres de juin. Berlioz faillit perdre

sa modeste place de bibliothécaire au Conservatoire; si cette

catastrophe était arrivée en un pareil moment, il n'aurait plus eu qu'à

se suicider. Mais il connaissait Victor Hugo, et le grand poëte, alors

au pouvoir, réussit à congédier les affamés qui flairaient d'un peu trop

près les rogatons d'appointements que le Conservatoire alloue à ses

bibliothécaires.

Sous la seconde République, les artistes, presque tous enrôlés dans la

garde nationale, n'eurent guère d'occasions de se distinguer. En ce qui

concerne le musicien dont nous écrivons la vie, nos notes, si abondantes

parfois, sont insignifiantes ici; nous trouvons à peine à signaler un

concert au palais de Versailles (29 octobre 1848), un autre concert à

Londres, après lequel, dans un souper, miss Dolby, miss Lyon et Reeves

chantèrent, en l'honneur du maître, des _glees_ ou anciens madrigaux

anglais[39]. L'année suivante, le baron Taylor offrit à Berlioz la

médaille d'or que certains admirateurs de _la Damnation de Faust_

avaient fait frapper en souvenir de cette oeuvre trop rarement entendue.

Le goût de la symphonie commençait à se répandre à Paris. On essaya de

fonder une société, avec deux cents exécutants et choristes, donnant ses

séances dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin: ce fut

là que Berlioz fit exécuter la seconde partie de son _Enfance du

Christ_, attribuée (sur le programme) à Pierre Ducré, musicien

imaginaire, chimérique, ayant vécu, disait-on, au XVIe siècle; il

fallait bien détourner les soupçons et désarmer la critique hostile. Le

secret avait été bien gardé; tout le monde fut pris à cette

plaisanterie. Léon Kreutzer, qui n'était pas dans la confidence,

écrivait deux jours après: «Cette pastorale m'a paru assez jolie et

modulée assez heureusement, _pour un temps où l'on ne modulait

jamais_...» Une dame enthousiasmée disait à un journaliste: «Ce n'est

pas votre Berlioz qui ferait cela!»

Le faux Pierre Ducré ressentit quelque amertume de ce succès

_calomnieux_ pour ses oeuvres antérieures. _L'Enfance du Christ_,

complétée et remaniée, fit recette à la salle Herz, pendant plusieurs

soirées de suite[40]. Ce triomphe ne consola pas Berlioz du second échec

que _Benvenuto_ venait de subir à Londres, où les partisans de la

musique italienne et de la vieille Société philharmonique dominaient

encore. Le public de Weimar fut d'un avis contraire à celui du public

anglais. _Benvenuto_, à Weimar, prit une revanche éclatante de ses

autres déconvenues. Berlioz, étant venu à la représentation, on le

célébra en langue allemande, en français, et même en latin. Nous avons

découvert les paroles d'un toast, mis en musique par Raff, et chanté en

choeur par l'élite des Weimarquois: c'est à pouffer de rire:

Nostrum desiderium

Tandem implevisti:

Venit nobis gaudium

Quia tu venisti.

Sicuti coloribus

Pingit nobis pictor;

Pictor es eximius,

Harmoniæ victor.

Vives, crescas, floreas,

Hospes Germanorum

Et amicus maneas

Neo-Wimarorum[41].

_Vives, crescas, floreas_, répétait le choeur des convives, en buvant du

vin de Champagne: il n'y a que les Allemands pour s'amuser de la sorte.

Berlioz, triste et préoccupé, ne retrouvait un peu de gaieté que hors de

chez lui, au milieu de ces populations étrangères qui lui décernaient

des honneurs dignes d'un proconsul mené au Capitole. Il venait de perdre

sa femme, Henriette Smithson, et de se remarier avec mademoiselle Récio,

l'ex-cantatrice de Bruxelles, dont le talent n'était pas toujours à la

hauteur de l'ambition, si nous en jugeons par ce fragment de

correspondance: «Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à

Mannheim et à Stuttgart et à Heckingen. Les deux premières fois, cela a

paru supportable, mais la dernière!... et l'idée seule d'une autre

cantatrice la révoltait[42]...»

Indépendamment de ses ennuis privés, Berlioz ne manquait pas non plus de

tracas officiels; ainsi, à l'Exposition de 1855, on lui infligeait la

charge de membre du jury, sous prétexte qu'à l'Exposition de Londres il

avait rempli le même office; on souffrait que, la veille de l'ouverture,

il organisât un immense _Te Deum_ à Saint-Eustache; mais, pour la

fermeture, on lui commandait une cantate, _l'Impériale_:

Du peuple entier les âmes triomphantes

Ont tressailli, comme au cri du destin,

Quand des canons les voix retentissantes

Ont amené le jour qui vient de luire enfin!...

Si _l'Impériale_ passa comme une étoile filante, le _Te Deum_ marqua

davantage; quand on grava ce gigantesque morceau, les rois de Hanovre,

de Saxe, de Prusse, l'empereur de Russie, le roi des Belges, la reine

d'Angleterre, s'empressèrent de prendre part à la souscription:

Beethoven avait été moins heureux, lorsque, pour faire éditer sa

_Messe_, il ne rencontra que trois souscripteurs; deux riches habitants

de Vienne et... Louis XVIII. Au début du règne de Napoléon III, on ne

jouait nulle part de la musique de Berlioz, c'est vrai; seulement, il

faut bien le reconnaître, le compositeur était comblé d'honneurs. Il

avait reçu une avalanche de décorations; l'Aigle rouge à Berlin, l'ordre

de la maison Ernestine à Weimar, la croix de la Légion d'honneur; il

était correspondant de plusieurs sociétés, membre honoraire du

Conservatoire de Prague, que dis-je? il faisait partie de l'Académie...

de Rio-de-Janeiro[43]. L'Institut--le vrai, celui qui siège à

l'extrémité du pont des Arts--ne pouvait manquer de s'attacher un homme

si dédaigné par la vile multitude et si favorisé par les souverains. Un

des intimes de Berlioz, l'intelligent facteur d'orgues M. Édouard

Alexandre, s'employa à soutenir la candidature de son ami. Il s'agissait

de conquérir la voix d'Adam; or, l'auteur du _Chalet_ n'avait guère de

points de contact avec l'auteur de la _Symphonie fantastique_ et le

rapprochement était difficile: «Voyons, voyons, dit M. Alexandre à

Berlioz, qui ne voulait se résoudre à aucune démarche; réconciliez-vous

avec Adam; que diable! c'est un musicien; vous ne pouvez nier

cela?...--Aussi, je ne le nie point, dit l'autre; mais pourquoi Adam,

qui est un grand musicien, s'obstine-t-il à _s'encanailler_ dans le

genre de l'opéra-comique; s'il voulait, parbleu! il ferait de la musique

comme j'en fais!» M. Alexandre ne se découragea pas, et, se rendant chez

Adolphe Adam: «Mon cher ami, vous donnerez votre voix à Berlioz,

n'est-ce pas? Vous avez beau ne pas vous entendre avec lui, vous savez

aussi bien que moi que c'est un musicien...--Un grand musicien certes

(et le petit Adam rajusta ses lunettes sur son nez), un très grand, très

grand... Seulement, il fait de la musique ennuyeuse; s'il voulait, il en

ferait d'autre... il en ferait tout aussi bien que moi!...»

Ce fut une scène digne de Molière[44].

«Mais, parlant sérieusement, dit Adam, Berlioz est un homme d'une grande

valeur. Je vous donne l'assurance, que, après Clapisson, auquel nous

avons tous déjà promis, Berlioz aura le premier fauteuil vacant.»

L'institut nomma Clapisson.

Hélas! bizarrerie du sort: Adam mourut. Le pays fit une grande perte. Le

premier fauteuil vacant fut le sien et ce fut Berlioz qui l'occupa. Il

fut élu par dix-neuf voix contre six données à Niedermeyer, six à

Charles Gounod et deux à Panseron. MM. Leborne, Vogel et Félicien David

s'étaient présentés aussi. Ce dernier échec de Félicien David contre

Berlioz rendit Azevedo, ce critique de mauvais aloi, furieux contre

Berlioz[45].

De 1856, année où nous sommes arrivés, à 1863, année des _Troyens_, nous

ne distinguons pas dans la vie du compositeur un grand nombre

d'événements importants. Il organise, chaque année, un festival à Bade;

il y fait représenter son ravissant opéra de _Béatrice et Bénédict_; la

jeunesse de la ville de Gior (en allemand: Raab) lui envoie une adresse

de félicitation; les artistes du Conservatoire de Paris lui font une

ovation, peu de temps après le _Tannhäuser_; le Grand-Théâtre de

Bordeaux s'avise de jouer _Roméo et Juliette_; voilà tout, ou à peu

près tout. Ah! j'oubliais!... Il surveille les répétitions d'_Alceste_;

quoique inspirant peu de confiance à l'administration de l'Opéra, on le

juge capable de remplir cette besogne d'obscur manoeuvre.

Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868 · 第 3 / 22 段