sur ma musique furent presque aussi divergentes qu'à Paris.» C'est là
que nous nous trouvons pour la première fois en présence de mademoiselle
Récio, que Berlioz devait épouser à la mort d'Henriette Smithson;
mademoiselle Récio chanta dans les concerts de son futur mari; nous
ignorons avec quel succès. Le voyage en Allemagne fut beaucoup plus
décisif pour la gloire du musicien que l'excursion en Belgique; depuis
longtemps, Berlioz était attendu de l'autre côté du Rhin. Nous osons à
peine révéler la vérité, car elle est triste à dire; triste pour nous,
Français, et pour notre goût artistique. Pendant que nous marchandions à
notre compatriote de maigres applaudissements, la capitale de la Prusse
le traitait en triomphateur; on lui accordait le théâtre royal et les
premiers artistes de la ville, le roi accourait de Potsdam à franc
étrier, se mêlait à l'enthousiasme de ses sujets (malgré l'étiquette),
demandait pour ses bandes militaires _la Fête chez Capulet_[30]. Bien
mieux: le maître de la chapelle ducale de Brunswick, M. Georges Muller,
venait, après l'audition de _Roméo et Juliette_, déposer une couronne
sur la partition[31]. Mendelssohn enfin, qui dédaignait tant son
camarade de Rome, échangeait avec lui son bâton de chef d'orchestre, à
propos du _Sabbat_ de la _Symphonie fantastique_, exécuté presque en
même temps que _la Première Nuit du Sabbat_, à Leipzig. Le compositeur
parisien remercia par une lettre le compositeur allemand; nous avons eu
la chance inespérée de retrouver le texte du billet:
Leipzig, 2 février 1843.
Au chef Mendelssohn.
«Grand chef, nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks! Voici le
mien, il est grossier, le tien est simple!
»Les Squaws seules et les Visages-Pâles aiment les armes ornées. Sois
mon frère, et, quand le Grand-Esprit nous aura envoyés chasser dans le
pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks amis à la
porte du conseil[32].»
Nous n'insisterons pas. Il nous est douloureux de constater que la
justice et le sentiment du beau se sont rencontrés ailleurs que chez
nous et, qui pis est, chez nos plus implacables adversaires. Au moment
où l'Allemagne tressaillait aux accents des mâles symphonies du maître,
nous raffolions, nous, d'opéra-comique; nous essayions d'implanter ce
genre absurde dans les cinq parties du monde et une troupe de chanteurs
se préparait à s'embarquer dans le port de Brest. La troupe était au
complet; elle avait une _prima donna_, une dugazon, un ténor, des
barytons, un régisseur. Quant à sa destination, on ne la devinerait
jamais. Ces messieurs et ces dames allaient faire connaître les beautés
du _Domino noir_, de _Zampa_, et de _Fra Diavolo_ aux sauvages des îles
Marquises[33]!!!!!
En juin 1843, Berlioz revint à Paris pour s'occuper d'un opéra, _la
Nonne sanglante_, qu'il n'acheva jamais. Il trouva chez lui, en
rentrant, un ordre de l'empereur de Russie, lui enjoignant d'arranger
des plains-chants grecs à seize parties, en quadruple choeur. Vers la
même époque, il fut nommé membre de l'Académie romaine de Sainte-Cécile,
puis il reprit ses concerts. Concert à la salle Herz (3 février 1844) et
première audition de l'ouverture du _Carnaval romain_; concert spirituel
à l'Opéra-Comique, le samedi saint, 6 avril; concert aux Italiens, où il
s'emporte contre deux dames qui causaient dans une loge tandis qu'on
exécutait la _Marche des Pèlerins_[34]; enfin concerts au palais de
l'Industrie et au Cirque des Champs-Élysées (janvier 1845). Là, fut joué
un morceau dont nous avons complétement perdu la trace: l'ouverture de
_la Tour de Nice_, écrite par l'auteur, pendant un séjour de quelques
semaines dans un vieux donjon, sur le bord de la mer. Le morceau était,
paraît-il, tout à fait bizarre, entrecoupé de sifflements, de
hurlements, de cris de chouettes, de bruits de chaînes. Il ne plut guère
à l'auditoire et l'auteur fut sans doute du même avis que ses juges,
puisqu'il remplaça sur l'affiche l'ouverture de _la Tour de Nice_ par
_le Désert_ de Félicien David, artiste charmant, frais éclos, et qui
n'en était plus à faire jouer, sous la direction de Valentino, des
_nonetti_ pour instruments à piston[35].
Après l'Allemagne du Nord, Berlioz visita l'Autriche. «Nos dames,
écrivait un Viennois, portent des bracelets, des bagues et des boucles
d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire avec son portrait[36].» Les
peintres recherchaient l'honneur de reproduire ses traits et il
n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriuber qui exposa, au foyer de
l'Opéra, l'image du musicien à la mode, entourée de lauriers. «C'était
bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à
notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout
renversé.» Drôles de moeurs! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts,
un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il
prit la route opposée; il s'en fut à Prague, où le directeur du
Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci
assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche,
Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole: «Eh
bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an!»
S'il laissait de sa chaleur aux autres, il allait se refroidir, lui, en
passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie
jusqu'alors: l'épouvantable _fiasco_ de _la Damnation de Faust_ à
l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui
assistèrent à l'exécution de cette légende dramatique furent ravies,
transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents.
Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup
plus à la politique qu'aux choses de l'intelligence, les badauds
s'occupaient des mariages espagnols; deux fabricants de cachemires, M.
Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans _le Constitutionnel_ des
correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à
l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez
elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la
Bourse,--car le concert avait lieu en plein jour,--les artistes firent
la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent à préférer _la Dame
blanche_; ce fut une déroute auprès de laquelle celle de la Bérésina
aurait passé pour une retraite en bon ordre.
Par un assez étrange hasard, le sujet de _Faust_, si profondément
tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande
partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer _la Damnation_ au
détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux
oeuvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La
scène du jardin: voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le
_Faust_ de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle
qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit
appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre,
versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau
me dire: «Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes
grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin
de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite
éloquence serait incapable d'exprimer...»--Peine perdue! la machine
électrique de là haut m'ôtait toute illusion; elle me rappelait à la
prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine: «Ne
sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui
s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de
campagne où ils iront abriter leur esquinancie. Méphistophélès meurt
d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une pensée: ménager ses notes
hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer.
Quant à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un
engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas
accepter les offres qu'on lui faisait.»
Avec le _Faust_ de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à
craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni
maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de
souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute
seule sur l'aile des chimères. Un décor?.... A quoi bon? Le musicien
vous conduit où vous voulez en vingt-cinq mesures. Voulez-vous boire
avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le
magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords
de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée,
sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses
qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Attention! Nous avons eu à
peine le temps de tourner la tête et le diable nous tient déjà compagnie
devant la maison de Marguerite: _Petite Louison, que fais-tu dès
l'aurore..._ Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes;
sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout-simplement,
dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les
nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir.
_La Damnation de Faust_ rivalise avec les ouvrages des plus grands
maîtres et n'est pas effacée par eux; elle lutte contre le poëme de
Goethe sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa
_Marguerite au rouet_; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel
sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous
entendez la dernière partie de l'oeuvre, quand vous suivez la «course à
l'abîme», si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez
sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des démons saluent
la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des
saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du
paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des
élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez
involontairement à Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les
gigantesques peintures de la chapelle Sixtine, et aucune autre
comparaison ne peut s'offrir à votre esprit: il est impossible que
l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de
faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art.
Maintenant que _la Damnation de Faust_ a reconquis la brillante place
qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait
profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du
magnifique choeur de la Pâque, un rédacteur d'un journal illustré
insinuait que «cette résurrection ressemblait à un _De Profundis_»; la
Danse des paysans, ajoutait-il, «ne me paraît pas des plus réservées
(chaste critique, va!); le rhythme en est pesant et empêtré et ne donne
pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroises.» Le
compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre:
«Cette étrange composition (_la Damnation de Faust_) échappe à
l'analyse... La Marche hongroise est un déchaînement effroyable... un
amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de
rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des
sylphes est empruntée à un choeur de la _Nina_ de Paisiello: _Dormi, ô
cara_... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que
quelques mesures d'un menuet, etc., etc.» M. Scudo était un Italien
désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui
avait réussi dans la spécialité du dénigrement de l'école française. On
lui connaissait des torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit
d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. Il se
croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, mal élevé
d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté de rage, comme la
grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou.
Après l'exécution de son chef-d'oeuvre, Berlioz était ruiné; il devait
une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à la générosité de
quelques amis, il put aller moissonner des roubles, en Russie, et
s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans
l'infortune. «Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs!» lui
avait dit Balzac.--On sait qu'en imagination l'auteur de _la Comédie
humaine_ remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la somme
annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce
moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de
devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer, et
sa succession était briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré
leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du
ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature
à Berlioz; ils furent nommés, par l'influence du _Journal des Débats_.
Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout
feu, tout flammes; ils comptaient reprendre _Benvenuto Cellini_, jouer
_la Nonne sanglante_, confier à l'homme auquel ils devaient leur titre
de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé,
ces belles résolutions s'évanouirent comme par enchantement. Les
relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel,
Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés
avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas
ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il
les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé
par l'_impresario_ Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de
Drury-Lane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés
d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni
mécontenter, MM. Roqueplan et Duponchel feignirent l'étonnement en
public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie.
«Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé de la surprise et du
regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avez conçue ne nous
permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs
involontaires qui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous
aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical
dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que
vous préférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir
toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est
sincère; cela nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de
nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui
toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos
plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous
reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à
espérer qu'elles ne seront pas vaines[37].»
De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent
emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de
1848. La saison musicale, à Drury-Lane, s'ouvrit par une représentation
de _Lucia de Lammermoor_, jouée par madame Dorus Gras, le baryton
Pischek, le ténor Reeves et la basse Withworth. En même temps, on
donnait _le Génie du Globe_, ballet de la composition de M. Maretzek,
maître du chant, audit théâtre[38]. La salle était peu garnie; _Lucia_,
opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et
Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à
celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une
banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; pour comble
de malheur, les événements politiques, en France, tournèrent à la
tragédie des barricades et aux massacres de juin. Berlioz faillit perdre
sa modeste place de bibliothécaire au Conservatoire; si cette
catastrophe était arrivée en un pareil moment, il n'aurait plus eu qu'à
se suicider. Mais il connaissait Victor Hugo, et le grand poëte, alors
au pouvoir, réussit à congédier les affamés qui flairaient d'un peu trop
près les rogatons d'appointements que le Conservatoire alloue à ses
bibliothécaires.
Sous la seconde République, les artistes, presque tous enrôlés dans la
garde nationale, n'eurent guère d'occasions de se distinguer. En ce qui
concerne le musicien dont nous écrivons la vie, nos notes, si abondantes
parfois, sont insignifiantes ici; nous trouvons à peine à signaler un
concert au palais de Versailles (29 octobre 1848), un autre concert à
Londres, après lequel, dans un souper, miss Dolby, miss Lyon et Reeves
chantèrent, en l'honneur du maître, des _glees_ ou anciens madrigaux
anglais[39]. L'année suivante, le baron Taylor offrit à Berlioz la
médaille d'or que certains admirateurs de _la Damnation de Faust_
avaient fait frapper en souvenir de cette oeuvre trop rarement entendue.
Le goût de la symphonie commençait à se répandre à Paris. On essaya de
fonder une société, avec deux cents exécutants et choristes, donnant ses
séances dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin: ce fut
là que Berlioz fit exécuter la seconde partie de son _Enfance du
Christ_, attribuée (sur le programme) à Pierre Ducré, musicien
imaginaire, chimérique, ayant vécu, disait-on, au XVIe siècle; il
fallait bien détourner les soupçons et désarmer la critique hostile. Le
secret avait été bien gardé; tout le monde fut pris à cette
plaisanterie. Léon Kreutzer, qui n'était pas dans la confidence,
écrivait deux jours après: «Cette pastorale m'a paru assez jolie et
modulée assez heureusement, _pour un temps où l'on ne modulait
jamais_...» Une dame enthousiasmée disait à un journaliste: «Ce n'est
pas votre Berlioz qui ferait cela!»
Le faux Pierre Ducré ressentit quelque amertume de ce succès
_calomnieux_ pour ses oeuvres antérieures. _L'Enfance du Christ_,
complétée et remaniée, fit recette à la salle Herz, pendant plusieurs
soirées de suite[40]. Ce triomphe ne consola pas Berlioz du second échec
que _Benvenuto_ venait de subir à Londres, où les partisans de la
musique italienne et de la vieille Société philharmonique dominaient
encore. Le public de Weimar fut d'un avis contraire à celui du public
anglais. _Benvenuto_, à Weimar, prit une revanche éclatante de ses
autres déconvenues. Berlioz, étant venu à la représentation, on le
célébra en langue allemande, en français, et même en latin. Nous avons
découvert les paroles d'un toast, mis en musique par Raff, et chanté en
choeur par l'élite des Weimarquois: c'est à pouffer de rire:
Nostrum desiderium
Tandem implevisti:
Venit nobis gaudium
Quia tu venisti.
Sicuti coloribus
Pingit nobis pictor;
Pictor es eximius,
Harmoniæ victor.
Vives, crescas, floreas,
Hospes Germanorum
Et amicus maneas
Neo-Wimarorum[41].
_Vives, crescas, floreas_, répétait le choeur des convives, en buvant du
vin de Champagne: il n'y a que les Allemands pour s'amuser de la sorte.
Berlioz, triste et préoccupé, ne retrouvait un peu de gaieté que hors de
chez lui, au milieu de ces populations étrangères qui lui décernaient
des honneurs dignes d'un proconsul mené au Capitole. Il venait de perdre
sa femme, Henriette Smithson, et de se remarier avec mademoiselle Récio,
l'ex-cantatrice de Bruxelles, dont le talent n'était pas toujours à la
hauteur de l'ambition, si nous en jugeons par ce fragment de
correspondance: «Plaignez-moi, mon cher Morel; Marie a voulu chanter à
Mannheim et à Stuttgart et à Heckingen. Les deux premières fois, cela a
paru supportable, mais la dernière!... et l'idée seule d'une autre
cantatrice la révoltait[42]...»
Indépendamment de ses ennuis privés, Berlioz ne manquait pas non plus de
tracas officiels; ainsi, à l'Exposition de 1855, on lui infligeait la
charge de membre du jury, sous prétexte qu'à l'Exposition de Londres il
avait rempli le même office; on souffrait que, la veille de l'ouverture,
il organisât un immense _Te Deum_ à Saint-Eustache; mais, pour la
fermeture, on lui commandait une cantate, _l'Impériale_:
Du peuple entier les âmes triomphantes
Ont tressailli, comme au cri du destin,
Quand des canons les voix retentissantes
Ont amené le jour qui vient de luire enfin!...
Si _l'Impériale_ passa comme une étoile filante, le _Te Deum_ marqua
davantage; quand on grava ce gigantesque morceau, les rois de Hanovre,
de Saxe, de Prusse, l'empereur de Russie, le roi des Belges, la reine
d'Angleterre, s'empressèrent de prendre part à la souscription:
Beethoven avait été moins heureux, lorsque, pour faire éditer sa
_Messe_, il ne rencontra que trois souscripteurs; deux riches habitants
de Vienne et... Louis XVIII. Au début du règne de Napoléon III, on ne
jouait nulle part de la musique de Berlioz, c'est vrai; seulement, il
faut bien le reconnaître, le compositeur était comblé d'honneurs. Il
avait reçu une avalanche de décorations; l'Aigle rouge à Berlin, l'ordre
de la maison Ernestine à Weimar, la croix de la Légion d'honneur; il
était correspondant de plusieurs sociétés, membre honoraire du
Conservatoire de Prague, que dis-je? il faisait partie de l'Académie...
de Rio-de-Janeiro[43]. L'Institut--le vrai, celui qui siège à
l'extrémité du pont des Arts--ne pouvait manquer de s'attacher un homme
si dédaigné par la vile multitude et si favorisé par les souverains. Un
des intimes de Berlioz, l'intelligent facteur d'orgues M. Édouard
Alexandre, s'employa à soutenir la candidature de son ami. Il s'agissait
de conquérir la voix d'Adam; or, l'auteur du _Chalet_ n'avait guère de
points de contact avec l'auteur de la _Symphonie fantastique_ et le
rapprochement était difficile: «Voyons, voyons, dit M. Alexandre à
Berlioz, qui ne voulait se résoudre à aucune démarche; réconciliez-vous
avec Adam; que diable! c'est un musicien; vous ne pouvez nier
cela?...--Aussi, je ne le nie point, dit l'autre; mais pourquoi Adam,
qui est un grand musicien, s'obstine-t-il à _s'encanailler_ dans le
genre de l'opéra-comique; s'il voulait, parbleu! il ferait de la musique
comme j'en fais!» M. Alexandre ne se découragea pas, et, se rendant chez
Adolphe Adam: «Mon cher ami, vous donnerez votre voix à Berlioz,
n'est-ce pas? Vous avez beau ne pas vous entendre avec lui, vous savez
aussi bien que moi que c'est un musicien...--Un grand musicien certes
(et le petit Adam rajusta ses lunettes sur son nez), un très grand, très
grand... Seulement, il fait de la musique ennuyeuse; s'il voulait, il en
ferait d'autre... il en ferait tout aussi bien que moi!...»
Ce fut une scène digne de Molière[44].
«Mais, parlant sérieusement, dit Adam, Berlioz est un homme d'une grande
valeur. Je vous donne l'assurance, que, après Clapisson, auquel nous
avons tous déjà promis, Berlioz aura le premier fauteuil vacant.»
L'institut nomma Clapisson.
Hélas! bizarrerie du sort: Adam mourut. Le pays fit une grande perte. Le
premier fauteuil vacant fut le sien et ce fut Berlioz qui l'occupa. Il
fut élu par dix-neuf voix contre six données à Niedermeyer, six à
Charles Gounod et deux à Panseron. MM. Leborne, Vogel et Félicien David
s'étaient présentés aussi. Ce dernier échec de Félicien David contre
Berlioz rendit Azevedo, ce critique de mauvais aloi, furieux contre
Berlioz[45].
De 1856, année où nous sommes arrivés, à 1863, année des _Troyens_, nous
ne distinguons pas dans la vie du compositeur un grand nombre
d'événements importants. Il organise, chaque année, un festival à Bade;
il y fait représenter son ravissant opéra de _Béatrice et Bénédict_; la
jeunesse de la ville de Gior (en allemand: Raab) lui envoie une adresse
de félicitation; les artistes du Conservatoire de Paris lui font une
ovation, peu de temps après le _Tannhäuser_; le Grand-Théâtre de
Bordeaux s'avise de jouer _Roméo et Juliette_; voilà tout, ou à peu
près tout. Ah! j'oubliais!... Il surveille les répétitions d'_Alceste_;
quoique inspirant peu de confiance à l'administration de l'Opéra, on le
juge capable de remplir cette besogne d'obscur manoeuvre.